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Ti Papa, Ti Manman, je quitte la Guadeloupe…

C’est une jeune femme, soignante au CHU, que j’avais connu rayonnante. La force de la jeunesse ajoutait encore à cette impression d’invulnérabilité.

Dans la maison familiale, ses parents à qui je rends visite me confient leurs peines, leurs angoisses. Leur fille, traverse très mal la période actuelle. Son père, désabusé, résume la situation : « I ké foukan ! Yo dékalaminey ! »

La jeune femme me décrit avec émotion les heures de souffrance, mais aussi de joie passées dans cet hôpital, même dans la période cataclysmique de l’incendie.

Elle m’apparait, brisée, vidée, exsangue. Les mouvements actuels condamneraient les praticiens à l’échafaud. C’est une description sans complaisance et indignée des tensions qui ébranlent le CHU : une véritable descente aux enfers.

Elle nous raconte comment certains dans ce CHU se complaisent dans la psychose, comment ils sont puissants et quasi-fanatisés, comment les médecins au quotidien sont confrontés aux injures, aux intimidations, aux coups, comment ils doivent baisser les yeux juste pour franchir le portail du CHU.

– Que devons-nous faire ? Suis-je fautive si d’autres que moi ne veulent pas se faire vacciner ?
Tous les jours, une nouvelle boule puante se propage sous le nez des soignants éberlués.
Je suis abasourdie par tant de bêtise suicidaire.

Comment voulez-vous que j’assiste à ces réglements de compte sanglants ? La déflagration qu’ils sont en train d’organiser, va pousser les médecins à fuir.

Papa, Maman, il n’y aura plus un seul médecin antillais, et d’ailleurs je vous annonce que j’ai décidé de partir, ou plutôt de fuir mon Chu et mon pays.

J’ose, aussitôt gêné par mon impertinence, lui demander :
– Pourquoi ta décision d’abdiquer aujourd’hui ?
– Tout simplement parce que je n’ai plus de minutions pour poursuivre notre combat. Papa, Maman, ce qu’a dit le docteur Romana, sur la radio Guadeloupe première, est vraiment sorti de ses tripes, je l’ai ressenti. La Guadeloupe doit protéger ses mèdecins. Notre humiliation est utilisée à des fins autres que médicales.
L’humiliation est pire quand elle est publique, quand un groupe s’en moque et s’en réjouit.

Papa, Maman, personne ne parle des violations de droits humains, des menaces sexistes, que nous subissons maintenant quand nous nous présentons au CHU tout simplement pour soigner, pour sauver des gens. Ils veulent imposer une culture fondée sur le mépris et la tentative d’élimination physique.

Aucun homme politique ne veut répondre aux alertes du monde médical, en Guadeloupe, aucun décideur ne prend la parole.

Elle lâche dans un dernier soupir : «Ce qui me fait le plus de peine, c’est au niveau du personnel féminin du CHU. Je n’aurais jamais pu penser que des femmes haineuses, méchantes, puissent autant dénigrer d’autres femmes».

Je regarde la frêle jeune femme. Elle est le reflet des traumatismes générés par les affirmations équivoques, du mythe d’un peuple enraciné dans son identité qui appelle les foules à se libérer, mais qui livre en pâture de jeunes femmes de cette île à cette même foule haineuse.
«Enfan de gas’, Makrel’, Makak’,…»

Comment du reste pourrait-il s’en abstenir ? Une île vieillissante et sclérosée, où règne une culture de l’immobilisme, excessivement codifiée, «pathologisée» par les régressions et les obsessions.

Les logiques violentes apparaissent en pleine lumière, avec leurs racines, leur machine à broyer, mais aussi leur échec inéluctable.

Les milliers de jeunes qui fuient désormais la Guadeloupe l’ont bien compris. Les forces d’attraction d’autres contrées ne jouent qu’un rôle secondaire comparativement à celles de répulsion qui émanent de notre île.

Dans un pays où on enferme dans le coffre-fort de la bêtise les acquis scientifiques, où on rafistole en permanence les convulsions qui sont les symptômes irréfutables de la dégénérescence du savoir, où les prêches prononcés devant les hôpitaux appellent en permanence à l’insurrection anti-vaccinale, quel combat un médecin peut-il encore mener ?

Celui de l’appel à la vaccination de 35 scientifiques originaires de l’outre-mer : «Nous scientifiques, médecins originaires de Guadeloupe, de Martinique, de Guyane, et de la Réunion, précisons qu’aujourd’hui :
• cette infection au SARS-Coronavirus de type 2, responsable de la Covid-19, n’est pas une situation spécifiquement guadeloupéenne, guyanaise, martiniquaise, réunionnaise : il s’agit d’une pandémie et c’est le monde entier qui est concerné.
• de nombreux pays en voie de développement demandent désespérément des vaccins, car l’épidémie cible surtout les personnes non vaccinées de tous les continents»

Et aussi peut-être cet ultime combat que je t’offre, jeune femme, avec cette pensée. «Ils ont essayé de nous enterrer. Ils ne savaient pas que nous étions des graines».

J’essaie de me faire prophète. Un nouveau CHU ne sort-il pas de terre ?

Je vois un édifice grandiose. Ce ne sera pas assurément pas un sanctuaire de granit, de grès et de basalte ; ses pylônes ne monteront pas peut-être jusqu’au ciel, ses portes ne seront pas en bronze doré, des arbres n’ombrageront pas des bassins d’eau pure. Mais à l’aube et au couchant, nous vénérerons l’éternité inscrite sur ses pierres, les âmes qui ont fui, et celles sauvegardées.

Et nos médecins femmes dans ce nouvel hôpital seront considérées comme des déesses qui soutiennent les forces des mortels habitants de l’île.

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Théo LESCRUTATEUR

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