Société

L’indépendance, une bataille sans espoir ?

L’indépendance des Antilles, une bataille sans espoir ? Harry DURIMEL, lui, veut décoloniser Pointe-à-Pitre.

Harry Durimel maire de Pointe à Pitre

De l’apologie à l’utopie ? Dans From Apology to Utopia (1), Martti Koskenniemi démontrait comment l’application d’un droit des peuples à l’autodétermination, et spécialement la définition de la notion même de peuples, suscitait des controverses.

Chez nous, que de mouvements depuis des lustres qui paraissent s’épuiser dans une bataille sans fin !

« Songes indépendantistes dans les Antilles », titrait Le Monde Diplomatique de décembre 1999. S’ils permettent l’expression d’un mouvement protestataire, les courants indépendantistes ne vont pas cependant jusqu’à capitaliser le marasme permanent de nos territoires, indiquait le rédacteur de l’article.

Nous faisons crédit à Harry DURIMEL, le nouveau maire de Pointe-à-Pitre, d’avoir potassé ses fiches du BAC, il y a quelques années, sur les bancs du lycée.

Les 14 points de Wilson en 1918, exposaient déjà «  le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », repris dans la Charte des Nations unies en 1945. La juridicité du principe n’est plus contestée. La Cour internationale de justice a même affirmé qu’il constituait un «  droit opposable erga omnes », opposable à tous.

Mais nous savons aussi que loin d’être une fin en soi, l’accession à l’indépendance constitue pour les pays décolonisés la première étape de la difficile construction d’un Etat autonome.

Une fois devenus indépendants, les anciens pays colonisés doivent faire face à de nombreux défis.

Les nouveaux Etats sont fragiles. Ils peinent à développer leur économie et certains connaissent de graves difficultés politiques.

Par ailleurs, il n’est pas rare que les indépendantistes se divisent une fois la victoire obtenue, et que la guerre d’indépendance se transforme en guerre civile.

Aussi quand on l’interroge, lui, le nouveau maire de Pointe-à-Pitre, sur le processus de décolonisation de la Guadeloupe, considéré par certains comme une antienne, et par les autres, comme la seule voie possible pour la libération des peuples, il n’y va pas par quatre chemins.

Non, non, non, s’insurge-t-il, avant chaque échéance électorale, on remet les mêmes sujets sur la table, qui ne servent qu’à attiser les tensions entre communautés.

Les guadeloupéens, ça ne les intéresse pas ! Il parle de domiciliation du pouvoir, « le pouvoir ça se prend », nous avons les instruments juridiques à notre disposition, ne cesse-t-il de répéter. Il prend l’exemple de l’eau.

Il parait fustiger le peu d’empressement des élus guadeloupéens à exercer la totalité de leurs compétences.

On pourrait lui tendre quelques perches. Jean Charpentier, en 1985, dans « Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et le droit international positif », fait ressortir que le droit international ignore le droit des peuples à l’indépendance. Prétendre, comme on le fait trop souvent, à la légère, que le droit international consacre le droit des peuples à l’indépendance, implique logiquement que tous les peuples opprimés puissent revendiquer ce droit, qui par son inspiration démocratique a une portée générale et absolue, et oblige à résoudre des questions redoutables : à quelles conditions- nombre, identité…-, une population est-elle considérée comme un peuple ? (à la limite un individu ne pourrait-il pas se prévaloir de ce droit pour choisir librement sa nationalité ?)

Quel est l’effet dans le temps de ce choix ? (à quel titre peut-il lier les générations futures, ou figer les mutations de populations ?) Comment se manifeste-t-il (par un vote ou par l’action d’une minorité éclairée)

Pourrait-on avoir une Guadeloupe démembrée, alors, en cas d’indépendance ? Une partie de l’archipel autonome, jouxtant une autre qui resterait française, ayant manifesté sa volonté de demeurer rattachée à «  l’ancienne puissance coloniale », à l’égal de Mayotte. Voilà une question qui n’est jamais abordée, en Guadeloupe, comme tant d’autres. A quoi nous servent alors les éternels débats dans les congrès, sur les ondes, dans nos rues ?

L’introuvable fondement juridique d’un droit à l’indépendance, nous indique Charpentier, repose sur le fallacieux amalgame entre un droit des peuples à l’indépendance et l’obligation de décoloniser.

En assimilant la décolonisation à la mise en œuvre du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la majorité des Nations-Unies cherchait à rendre obligatoire celle-là en la plaçant sous l’autorité d’un texte qui proclamerait nominalement, celui-ci.

Elle ne percevait sans doute pas les contradictions insurmontables auxquelles cette assimilation allait mener.

La signification de l’article de la Charte des Nations Unies n’a jamais été celle qu’on a voulu lui donner : il ne proclame en aucune façon le droit de tout peuple à l’indépendance.

La première et la plus éclatante de ces contradictions est celle qui résulte de l’octroi du droit à l’indépendance aux peuples colonisés et du refus du même droit aux autres peuples.

Le cas de l’Abkhazie, et de l’Ossétie du Sud, territoires séparatistes pro-russes, est significatif. En août 2008, le Caucase a été le théâtre d’une guerre opposant la Géorgie à la Russie. La Russie a reconnu officiellement l’indépendance de ces deux régions, condamnée par le reste de la communauté internationale.

«  Il s’agit d’une guerre contre la Georgie, d’une occupation et d’une violation flagrante du droit international », a encore récemment affirmé le président georgien.

Mais bien loin de ces considérations géopolitiques, des zones de guerre, et du droit international, Harry DURIMEL indique qu’il « est bien avec tout le monde : Chalus, Borel-Lincertin, Macron, Lecornu ».

J’affectionne tous ceux qui viennent à mon secours.

Et quand la question inévitable surgit : « Pourquoi alors, ne citez-vous pas LUREL » ?

La réponse est toute trouvée. « Pourquoi voulez-vous faire de la politique politicienne ? LUREL est sénateur. Il ne peut pas ouvrir les cordons de la bourse, et m’octroyer des crédits ou subventions ».

Son véritable engagement consiste à décoloniser Pointe-à-Pitre.

Certains ex-élus, ou des personnalités, qu’on voit à longueur de temps, à la télé, doivent quelquefois vingt-mille euros à la ville, car ils occupent le domaine public en toute illégalité, menace-t-il. Des noms, des noms !

Pourtant son optimisme fait plaisir à voir. « Dans 3 années, avec la vente de certains biens, nous devrions récupérer 25 millions ».

Le personnel pléthorique de 579 agents constitue-t-il un handicap, car composé à 95 % d’agents de catégorie C ? Il reconnait la nécessité de faire appel à l’état, pour la mise à disposition de cadres.

Plus prosaïquement, La Misère dans l’assiette des petits pointois, s’est éloignée, grâce à l’appui des présidents de région et du département.

Le maire de Pointe-à-Pitre a fait allusion à la place désormais prépondérante des haïtiens dans l’économie guadeloupéenne : ils cultivent les légumes que nous mangeons, ils occupent de plus en plus désormais une place croissante dans le domaine du commerce. Beaucoup ont racheté les lolos que nous leur cédons.

Pointe-à-Pitre si décriée, deviendrait-elle cette ville carrefour de la Caraïbe ?

Le théoricien Gramsci parlait d’optimisme de la volonté. Et nous emprunterons aussi à un personnage incontournable de la politique française, ces définitions que notre maire semble s’approprier :

« L’ouverture des possibles qui nous rassemblent », «  un imaginaire puissant où chacun trouvera sa place »

On attend encore quelques mois pour voir si les poubelles ne débordent plus à Pointe-à-Pitre ?

Espérons aussi que nous ne titrerons pas : Pointe-à-Pitre brûle-t-il ?, si par malheur se propageaient de terribles brasiers, à l’instar du dernier incendie qui a ravagé des commerces de la ville du Moule.

 

  1. M. Koskenniemi, From Apology to Utopia, The structure of International Legal Argument , 2nd éd. Cambridge, CUP, 2005

 

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Théo LESCRUTATEUR

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