Littérature

S.Dracius : « Ce livre mène une enquête. Il ne se contente pas de poser la question, il y répond ».

Professeur de lettres classiques en France puis aux Etats-Unis, Suzanne Dracius a publié romans, nouvelles, poésies, essais et pièces de théâtre.

Vient de paraître La faute à Bonaparte ? Monographie collective sous sa direction aux éditions Idem Campus. Dans le cadre du bicentenaire de la mort de Napoléon, cette monographie collective de 6 auteurs, 4 historiens, un ancien bâtonnier, une femme de lettres montrent et démontrent d’une part le rétablissement de l’esclavage par le Premier consul le 20 mai 1802, qui maintient les esclaves sous le joug du Code noir jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1848. C’est aussi cela, l’Histoire de France, au même titre que les victoires napoléoniennes et les considérables institutions qu’il a créées, dont la plupart perdurent jusqu’à nos jours.

97Land : Après une année de confinement, quelle importance donnez-vous au Festival Littéraire MOT pour MOTS ?

C’est une reviviscence au mitan de la macabre mascarade, une fête des mots, d’exquises retrouvailles avec le lectorat, dont j’ai été cruellement frustrée par cette cauchemardesque pandémie, car l’écriture est un acte solitaire, mais, pour moi, un acte solidaire.

97L : Quelle définition donneriez-vous au terme : ‘Monographie collective’ ?

Ce titre est presque un oxymore. Une monographie (du grec μόνος, monos, « seul, unique » etγράφειν, « écrire, décrire » est une étude détaillée sur un sujet précis. L’ouvrage La Faute à Bonaparte ? Se concentre sur le rétablissement de l’esclavage par le Premier consul et sur le Code Napoléon, et cette monographie est collective car elle a plusieurs auteurs. Ce livre mène une enquête. Il ne se contente pas de poser la question, il y répond. En l’occurrence ce sont quatre historiens, une avocate et une écrivaine qui instruisent l’affaire, instruisent le public, s’en prennent aux idées reçues, aux rumeurs, tirent au clair les on dit, éclairent les parts d’ombre, les côtés sombres de Napoléon Bonaparte, tout en pratiquant le DOCERE LUDENDO (instruire en amusant), car il y a aussi des passages plaisants, quoi qu’authentiques.

En concertation entre l’éditeur Jean-Benoît Desnel – instigateur du projet — et moi-même, directrice de la collection Campus, notre choix s’est porté sur l’avocate ancienne bâtonnière Danielle Marceline pour mettre en lumière la face obscure du Code Napoléon qui traite les femmes comme des moins que rien, et, pour apporter les éclaircissements nécessaires et des avis éclairés sur la face sombre de Napoléon Bonaparte, nous avons fait appel à quatre historiens, tous spécialistes de la question de l’histoire coloniale et de l’esclavage. Quant à l’auteur de la préface, Pascal Blanchard, il est également historien et spécialiste du « fait colonial » et de la « décolonisation ». C’est l’une des causes de la genèse de ce livre qui rend, entre autres, hommage à « Haïti, le pays où la Négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité », dixit Césaire.

97L : Pourriez-vous nous en dire plus de la métaphore linguistique de votre chapitre ‘Code Napoléon et Code noir, empire sur les Femmes et Imperium Romanum’ ?

Parvenu au sommet de sa gloire, pour affirmer sa puissance il fallait à Bonaparte un pouvoir plus que royal, un pouvoir impérial. L’Antiquité́ était déjà̀ à la mode. Tout s’inspirait de l’empire romain. Cette espèce de romanomania s’étendait en tous domaines et avait fait florès avec l’instauration du Consulat : à Rome, n’y avait-il pas deux consuls ? De même que la juriste Danielle Marceline, je présente la réalité du Code napoléonien tel qu’il a été promulgué.

« Contrairement au principe révolutionnaire de l’égalité́ des individus, le Code civil, aussi appelé́ Code Napoléon, maintient les femmes, et surtout les épouses, dans une condition juridique inferieure à celle des hommes ». « Napoléon Bonaparte n’avait-il pas proclamé : “Il faut que la femme sache qu’en sortant de la tutelle de sa famille, elle passe sous celle de son mari” ? »« Il faudra attendre 1848 et l’abolition de l’esclavage pour que l’esclave rentre dans le Code civil. Mais l’ancienne esclave « ne passe pas de l’esclavage à la liberté́ mais de la propriété́ du maître à la dépendance du mari, même si celle-ci est moins destructrice ». Devenue personne juridique, la femme esclave, mais aussi la femme, quel que soit son statut, devra attendre des décennies pour que lui soit reconnue l’intégralité des droits civils et politiques. Elle va conquérir de haute lutte une place que Napoléon Bonaparte lui avait confisquée. »

97L : Comment expliquez-vous de l’inauguration de la statue de Joséphine (1856 -1859) à la décapitation sur la Savane en Martinique ?

La destruction de la statue de Joséphine est un mauvais remède à un mal profond, toujours persistant, alors qu’il y avait déjà eu décapitation de ladite statue. Détruire n’est pas constructif, c’est une évidence, une tautologie ! «Joséphine, une responsabilité́ dans le rétablissement de l’esclavage ? » est précisément le titre du chapitre où Erick Noël s’emploie à répondre à cette question : « Elle n’est pas intervenue dans cette affaire », a pu écrire Jean-Marcel Champion en 1995 à propos du rétablissement de l’esclavage, précisant qu’il fallait d’emblée « exclure [son] rôle actif » dans le débat. Christophe Pincemaille lui fait écho en 2020, lorsqu’en évoquant un « faux procès », il conclut que n’ayant « jamais formulé en public la moindre opinion », Joséphine n’a « ni désapprouvé́, ni justifié » la loi de 1802.

« Nul doute que celui qui, après avoir éteint toute opposition intérieure et signé à Amiens la paix avec les Anglais, entendait reconstituer un empire amputé de sa « perle », Saint-Domingue, a été́ acquis à l’idée de renouer avec la prospérité des Iles à sucre en tentant même, à l’issue de son échec en Egypte, de faire repartir la machine coloniale rompue outre-Atlantique – traite et système esclavagiste à la clé. En ce sens, l’accord de rétrocession de la Louisiane à la France, conclu au même moment avec l’Espagne, est significatif. »

Dans cet ouvrage, il ne s’agit pas de « réécrire l’histoire à l’aune de notre époque », mais de l’éclairer à partir des éléments en notre possession. Ainsi René Bélénus explique-t-il qu’«À Saint-Domingue, Donatien Rochambeau, réputé́ cruel et despotique et qui s’est déjà̀ illustré par sa haine implacable du nègre, affirme que ce qu’on attend de lui est : “tailler du nègre, massacrer, torturer jusqu’à en perdre l’âme !” Ainsi, les marins reçoivent l’ordre de jeter les prisonniers noirs à la mer avec un sac de sable attaché au cou. De même il envoie à Cuba le comte de Noailles afin d’en ramener cinquante chiens spécialement dressés pour déchiqueter du nègre. » Ce sont des faits historiques authentiques portés à la connaissance du lectorat d’aujourd’hui et dont la prise de conscience évite de tomber dans les extrêmes, les excès, la violence et la destruction.

97L : Le terme de l’esclave classique et moderne perdure. Selon vous quelle image nous renvoie le monde de la traite des êtres humains ?

Dans ma contribution, j’insiste sur le fait que, « Insulaires descendants d’esclaves – nul n’est esclave par nature, et Ronsard en personne, qui parle d’ « esclaver [s]on cœur » et d’« esclaver [s]a Liberté́ », m’autorise à employer ce terme, loin d’être un néologisme –, Césaire, le « nègre fondamental » célébrant dans son Cahier d’un retour au pays natal « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité́ », bafouant Bonaparte, et la calazaza marronne en son volcanique métissage, ces « nègres gréco-latins » ne pouvaient qu’observer, chez cet impérialîlien en début et en fin de vie farouchement esclavagiste, l’omniprésente influence de l’empire romain, intrinsèquement esclavagiste, lui aussi, mais à ceci près que l’esclavage, dans l’Antiquité́ gréco-romaine, n’était absolument pas lié à la couleur noire, et n’avait rien à voir avec la race et le racisme, notion récente consécutive à « l’esclavage des nègres » déportés d’Afrique au Ier siècle de notre ère, à une époque où il n’était pas question de Noirs, mais de Blancs esclaves d’autres Blancs : « Aristote veut prouver qu’il y a des esclaves par nature, et ce qu’il dit ne le prouve guère », commente Montesquieu dans L’Esprit des lois. Notions importantes, en tous cas, quelle que soit la théorie aristotélicienne de l’esclavage et sa justification pétrie de contradictions, pour rappeler que l’esclavage existe depuis la plus haute Antiquité́ et n’est aucunement lié à la couleur noire, comme on a tenté de le faire accroire.

Il n’y a aucune malédiction là-dedans, si ce n’est l’exploitation de l’homme par l’homme, quelle que soit sa couleur. En attendant toujours une digne célébration au niveau national de la mémoire de nos ancêtres esclavés, de leur résistance, leur marronnage et leur combat pour l’abolition de l’esclavage…

97L : Peut-on faire l’histoire de France des pôles scientifiques, avec votre ouvrage ‘La Faute à Bonaparte’ ?

Pascal Blanchard conclut ainsi sa préface : « Ce que réclament l’éditeur de ce livre et les six contributeurs au regard de leur “travail éclairé”, c’est une commémoration en débat. Et le débat existe dans ce livre autour des décisions et de la politique de l’empereur. Cette “figure majeure” de l’histoire de France doit être “regardée les yeux grands ouverts” et “en face”, précise Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, et c’est précisément ce que fait ce livre. Lisez-le. »

97L : Professeur de Lettres Classiques, quel est votre point de vue sur l’écriture et l’orthographe inclusive ?

Oui, je suis professeur de Lettres classiques, c’est-à-dire de français-latin-grec, ce que l’on appelait naguère les Humanités, à juste titre. (Cela s’appelle encore comme cela dans bon nombre de pays). Les Humanités permettent de jeter un regard éclairé par la sagesse antique, la philosophie au sens étymologique (du grec φιλεῖν, « aimer » et σοφία, « la sagesse, le savoir »), sur notre monde contemporain. On peut se dire : « Homo sum, a me nihil humanum alienumputo » (« Je suis un être humain, rien d’humain ne m’est étranger ») à l’instar de Térence, ancien esclave, le premier écrivain originaire d’Afrique à s’illustrer en littérature latine… et universelle, dans L’Héautontimorouménos (« L’homme qui se châtie lui-même », tout un programme).

Il s’agit de l’humain et non de la gent masculine seulement. L’écriture inclusive tente de pallier l’ineptie qui, en français, accapare le mot « homme » au profit des garçons en excluant les filles, alors que dans bien des langues on n’a pas ce problème, à commencer par le latin, où homo signifie« être humain » – sans exclure la moitié de l’humanité –, alors que, pour dire « homme » au sens d’« individu de sexe masculin », on doit dire « vir » (qui a donné en français « viril »).

L’écriture inclusive avec les petits points par-ci par-là ne me séduit guère. Par contre l’orthographe inclusive pourrait être une solution pas si iconoclaste, car, paradoxalement, la grammaire latine est beaucoup moins phallocrate que la grammaire française où « le masculin l’emporte sur le féminin », tandis qu’en latin on applique la règle d’accord avec le nom le plus proche, même s’il est féminin. Quant à la féminisation des noms de métiers, je suis résolument pour. Il faut en finir avec cette forme de violence faite aux femmes qui consiste à refuser de mettre au féminin les noms des fonctions prestigieuses. Autrice moi-même versus des millénaires de crimes contre la féminitude, en 2019, j’ai eu l’honneur et le bonheur de faire partie du premier Parlement des Écrivaines francophones qui s’est tenu à Orléans, consacrant la féminisation du mot « écrivain » dans la ville de Jeanne La Pucelle mise à mort pour avoir « pris l’habit d’homme », ô symbole !

 

Propos recuilis par Wanda NICOT

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