Société

Pap Ndiaye « Etre un jeune homme noir, c’est trop souvent être suspect »

La nomination de Pap Ndiaye a provoqué des remoux dans les mieux d’extrême droite. C’est aux États-Unis que cet agrégé d’histoire, nouveau ministre de l’Éducation Nationale s’est spécialisé sur le « monde noir ». Des extraits d’une interview réalisée il y a deux ans par Luis Lema pour le quotidien suisse Le Temps en juin 2020 ou il expose sa vision d’une politique visant à réduire les inégalités raciales et sociales.

Les conséquences de l’assassinat de George Floyd

Il est possible qu’il y ait une génération George Floyd comme il y eut une génération Emmett Till. En 1955, cet adolescent noir de Chicago en vacances dans le Mississippi fut torturé et tué pour avoir regardé une femme blanche. Lors de ses obsèques, à Chicago, sa mère demanda que le cercueil restât ouvert, exposant son visage défiguré, afin, dit-elle, que le monde vît «ce qu’ils ont fait à mon fils». L’assassinat d’Emmett Till fut un moment décisif de la mobilisation des droits civiques. Peut-être en va-t-il de même aujourd’hui ?

Les historiens doivent reconnaître avec humilité le surgissement du neuf, qui bouleverse l’ordre établi. On pourra trouver beaucoup d’explications, en particulier le «moment Covid-19», et le fait que l’agonie de Floyd ait été filmée pendant huit minutes atroces. Et puis Trump à la Maison-Blanche qui jette de l’huile sur le feu. Mais le murmure insistant de protestation qui se faisait entendre depuis tant d’années est devenu un cri strident qui retentit dans le monde entier, et cela n’est pas entièrement réductible au «contexte» ou à la vidéo. Il est trop tôt pour savoir si un point de bascule a été atteint: c’est a posteriori que l’on mesure l’ampleur des changements. En tout cas, une volonté puissante de changement se fait sentir actuellement; elle est aujourd’hui majoritaire aux Etats-Unis, ce qui est déjà un événement extraordinaire.

Le déboulonnement des statues

L’histoire des monuments publics est marquée par des boulonnages et des déboulonnages. Ce n’est pas la première fois qu’on retire des statues de l’espace public, cela s’est fait partout. La question est plutôt celle de trouver la bonne manière de faire: comment créer une conversation démocratique sur ces questions? Comment donner toute leur place aux Afro-Américains ? Pourquoi devraient-ils subir les statues ou les films célébrant les généraux esclavagistes ? Admettrait-on que des statues du maréchal Pétain soient encore présentes dans l’espace public français ? Lorsque j’étais étudiant à l’Université de Virginie, j’avais vu la statue du général Lee à Charlottesville, et en avais été interloqué. Je n’étais pas le seul, car cette statue n’a jamais été unanimement acceptée. A Fort-de-France en Martinique, la statue de Joséphine de Beauharnais a été décapitée, mais elle est toujours en place, sans sa tête.

Dans une saisissante description, David Van Reybrouck relate qu’il a vu la vieille statue de Savorgnan de Brazza dans la vase du fleuve Congo, pendant que, de l’autre côté du fleuve, à Brazzaville, une statue géante du même explorateur colonial était érigée. Ce n’est pas de «purification» qu’il s’agit, mais de processus complexes par lesquels le passé se trouve constamment évalué et renégocié par les groupes sociaux.

Les similitudes entre les Etats-Unis et la France

… La Suisse, ce n’est pas la France ou les Etats-Unis, bien entendu, et pourtant, il y a des points communs cruciaux : les inégalités ne sont pas seulement de classe sociale, mais aussi de genre et de race. Avoir la peau noire, ce n’est pas la même chose qu’avoir la peau blanche, et cela est vrai partout en Europe, aux Amériques, en Asie. Les Noirs ne veulent plus payer un impôt sur la couleur de peau dans leurs transactions sociales, y compris leurs relations avec la police. Etre un jeune homme noir, c’est trop souvent être suspect…

Le pouvoir politique, en France, s’est empressé de déclarer que la police française n’était pas raciste, qu’elle n’avait rien à voir avec son homologue américaine, et que la comparaison n’était pas légitime. Cette hâte à évacuer toute comparaison est suspecte : elle témoigne d’une incapacité à se remettre en cause, à regarder en face la situation française, d’autant qu’elle est redoublée par une critique virulente de celles et ceux qui osent manifester, place de la République ou ailleurs, les taxant de «séparatistes» voulant «casser la République. Ces propos ne sont pas aussi violents que ceux de Trump, parlant des manifestants comme de «voyous» à mater par la force, mais ils n’en sont pas si éloignés. Or que demandent les foules de toutes les couleurs qui, en France, manifestent en chantant la Marseillaise, sinon que les promesses de la République soient tenues ?

… (C’est) l’expression d’une solidarité avec les Américains en lutte contre les violences racistes, mais également par la volonté de dénoncer ce qui se passe localement : les vies noires comptent aussi ici.

La menace «séparatiste» brandie par Emmanuel Macron

Je ne vois pas de «menace séparatiste» dans les foules bigarrées qui manifestent depuis quelques semaines. Il est certain que des petits groupes comme les «Indigènes de la République» ou la «Ligue universelle pour la défense de la race noire» sont sur des positions séparatistes et prônent la haine en parlant par exemple de la «France esclavagiste et totalitaire», mais ces groupuscules ne représentent en rien l’immense majorité de celles et ceux qui réclament simplement justice, et sont à ce titre des citoyennes et citoyens qui prennent au sérieux les devises républicaines.

S’il y a fragmentation, ce sont plutôt les discriminations qui la créent, et avec elles la perte de confiance dans les institutions. Bien sûr, les extrêmes droites populistes sont puissantes et installées au pouvoir aux Etats-Unis, au Brésil et en Europe centrale, et elles sont fondamentalement hostiles à la démocratie. A mon sens, la seule manière de lutter contre elles est non pas de réduire la démocratie, la rogner ici et là en limitant les droits, mais au contraire de l’approfondir, en mobilisant et incluant les populations marginalisées.

On entend encore fréquemment des Français s’émouvoir de ce que les partisans de l’action positive veuillent instituer une politique des quotas «à l’américaine», alors qu’aux Etats-Unis les quotas sont inconstitutionnels depuis 1978 …

Les quotas posent des problèmes juridiques et politiques insolubles. Je préfère donc une politique visant à favoriser les minorités, bien que celle-ci ne saurait se substituer à une politique sociale «classique» visant à aider les plus pauvres. La question minoritaire ne doit pas être brandie contre la question sociale. Il est plutôt question d’ouvrir cette dernière pour y incorporer des torts non réductibles à la classe. Le pari d’une politique publique équilibrée consiste à lutter simultanément contre la pauvreté en général et la situation des minorités ethno-raciales par des politiques spécifiques.


Pour lire en intégralité https://www.letemps.ch/monde/pap-ndiaye-noirs-ne-veulent-plus-payer-un-impot-couleur-peau

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