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Ne s’entendant sur rien, il est normal que les Antillais aient choisi de se déchirer entre eux

Edouard Glissant est un de ceux qui avaient analysé aux Antilles, avec le plus de profondeur, cette société morbide et ses pulsions ( Le Monde diplomatique-1977).

Zot paré ! En nou kabêché !

L’actualité récente nous le rappelle. Le covid ou plutôt le vaccin ne serait-il pas devenu l’emblème et l’instrument de ce vertige propre à l’autodestruction ?

« …Evacuer le caractère autodestructeur de la société antillaise revient à ignorer systématiquement ce mystère que les (Antillais), satisfaits ou comblés, vivent pourtant dans un climat perpétuel de tension, d’anxiété collective, d’affrontement racial, de pulsions incontrôlées.
Les structures de la société, ses réflexes sont ici une résultante de l’acte colonial et ne s’enracinent pas dans un avant ».

Nous avons pu mettre en parallèle la Nouvelle-Calédonie, et la Guadeloupe et la Martinique. Héritier d’un passé kanak, Louis Mapou, indépendantiste et chef du gouvernement peut s’ériger en protecteur de son peuple, et exiger la vaccination contre le Covid. C’est la première fois que les indépendantistes accèdent à ce poste. C’est également la première fois qu’un Kanak est à la tête de l’exécutif.

Louis Mapou, âgé de 62 ans, est membre du conseil d’administration d’Eramet qui exploite des mines de nickel en Nouvelle-Calédonie -poste qu’il devra abandonner-. Il a travaillé come directeur général de l’Agence de développement rural et d’aménagement foncier de 1998 à 2005.

« Idéologue » pour les uns, « progressiste » pour d’autres, celui qui est surnommé Loulou a affirmé que la lutte contre les inégalités et contre « la désespérance » d’une partie de la jeunesse kanak figurait parmi ses priorités. Figure de la lutte kanak, Louis Mapou est avec le président de la province Nord, Paul Néaoutyine, l’un des principaux ténors de l’UNI. Son élection est intervenue après presque cinq mois de blocage du gouvernement élu le 17 février, faute d’entente entre les deux composantes indépendantistes, UNI et UC, qui se disputaient la présidence.

Ce diplômé en géographie est issu d’une formation d’inspiration marxiste, le Palika créé en 1976, soit quelques années après l’émergence de la revendication kanak. Il incarne l’aile gauche du FLNKS, qui défend notamment le nationalisme industriel dans le secteur clé de l’exploitation du nickel.

Dans la crise morale, économique, sanitaire, écologique, que traversent les Antilles, où sont nos décideurs politiques ?

L’éthique de responsabilité ne peut s’exonérer de l’éthique de conviction.
Mais comment voulez-vous qu’ils puissent entraîner les foules, alors qu’ils ne sont même pas convaincus par leurs propres missions, qu’ils ne sont même pas capables de lire a minima un code électoral ?

Lors des dernières élections départementales, trois binômes s’étaient auto-proclamés élus alors qu’aucun ne réunissait la double condition : 50 % des suffrages exprimés et 25 % des inscrits.
Rosan Rauzduel et Francesca Faithful dans le canton Abymes 1, Hélène Polifonte-Molia et Michel Mado dans le canton 4 de Baie-Mahault et Guy Losbar et Sabrina Roger dans le canton 5 de Baie-Mahault.

Pourtant malgré cette médiocrité qui suinte de tous les hémicycles de Guadeloupe et de Martinique, « les avant-gardes politiques ressassent leurs credo et s’excommunient mutuellement. Elles y emploient une énergie inépuisable et y consacrent une obstination inlassable ».

Edouard Glissant nous interpelle aussi sur l’excroissance monstrueuse dans nos pays de la consommation, de l’étalage matérialiste.
« L’attention portée au « culturel » dérive de cette prolifération. La morbidité est ordinairement reflétée dans « une ambiguïté » amorphe ou activiste ».

On comprend que, dans ces conditions, la « recherche d’identité » du peuple antillais non seulement passe par l’incertain et le dilatoire, mais encore débouche à certains égards sur l’auto-agression.

Ne pouvant s’entendre sur rien, il était normal que les (Antillais) aient choisi de se déchirer entre eux. On peut résumer ceci en avançant que, dans la situation, absolument rien ne peut obliger un (Antillais) à s’entendre avec un autre ( Antillais).

Peuple ou élites sont agités de ces mêmes élans pulsionnels, dont nul ici ne peut prétendre sortir indemne.
La tension raciale est partout. Le pari du système est de pouvoir utiliser de telles tensions, sans y apporter de remèdes fondamentaux.
L’irrémédiable semble être en train de se réaliser sous nos yeux.

Tel est l’intolérable poids qui pèse sur tout (Antillais) ou qui le rejette, soit dans une marotte existentielle, soit dans un activisme aussi minutieusement motivé que généralement inopérant, soit dans la folie, soit dans le larbinisme névrotique, soit enfin dans un ailleurs (la vocation migratoire) rassurant… »

L’exemple quasi-clinique provient du « manjé Kochon » qu’est devenue la chambre artisanale en Guadeloupe. La liste conduite par Simon Vainqueur et Franck Lasserre, a été élue à la tête de la chambre des métiers et de l’artisanat. Au cours de la précédente mandature, quatre présidents ont été désignés, et deux présidents de commission provisoires, pour assurer les affaires courantes, dans d’incroyables affrontements et concentrés de haine entre protagonistes.

Glissant évoque alors l’étude quasi-psychiatrique de nos îles : « parce que nous voyons chaque jour davantage ce que ces rouages entrainent en nous de déséquilibre mental, de démission, de folie coutumière, d’auto-agression…

Il n’y a rien (en contestation ou en opposition) qui ne puisse être ici récupéré par le système. (Il est à remarquer) que c’est au moment où le créole est le plus menacé en tant qu’outil social, qu’il trouve le plus de défenseurs triomphalistes pour crier sa vitalité.
Le créole, langue de communication, mais langue « vide » devient de plus en plus, dans son usage quotidien, langue des délires de substitution et de l’auto-agression ».

Et si nous étions ou si nous devenions nos propres tyrans ? Décidément, la lecture d’auteurs divers ne peut que nous rendre pessimistes.

« Les tyrans ne répriment pas depuis le sommet mais… peuvent sévir et se multiplier à la base ; l’oppression du peuple, par le peuple, et pour le peuple. Cette dictature des masses fait rage également dans nos sociétés, …quand ce n’est pas avec l’injonction d’amour de l’Autre, … fut-il animé des plus troubles intentions ». Pierre Ryckmans, Le feu sacré d’un esprit libre

Dans une lettre à Daniel Halévy, datée de juillet 1907, et publiée en introduction à ses Réflexions sur la violence, Georges Sorel introduisait une distinction -à ses yeux essentielle-, entre les mythes sociaux et l’utopie. Esquissée quatre ans plus tôt, sa « théorie des mythes sociaux », avait défendu la nécessité des « conceptions catastrophiques » de l’histoire pour mettre en mouvement les masses vers la révolution sociale. Assistons-nous à cela dans nos régions ?

Les nouvelles du front ne sont guère rassurantes, s’agissant des pays à très faible couverture vaccinale.
Mardi, la Russie a enregistré un nouveau record avec 1 015 morts dus au Covid-19 en 24 heures, ce qui porte le bilan gouvernemental à 225 000 décès, le plus lourd en Europe. Ce nombre est largement sous-estimé, l’agence nationale de statistiques Rosstat ayant, elle, dénombré plus de 400 000 morts d’ici fin août.
Les autorités moscovites ont notamment ordonné la vaccination obligatoire de 80 % des employés des services d’ici au 1er janvier 2022, et le confinement des plus de 60 ans non vaccinés du 25 octobre au 25 février.

Pouvons-nous vous conseiller « La colère et la joie » de Patrick Viveret (Pour une radicalité créatrice et non une révolte destructrice) paru aux Editions Utopia-Ruptures en juin 2021.
Comment faire un bon usage de l’énergie créatrice de la colère, voire de la rage au sens de rage de vivre, lorsqu’elle s’avère légitime, sans qu’elle ne devienne la source d’une révolte destructrice ou désespérée ?
Comment développer la capacité de nos collectifs humains à vivre ensemble et à savoir s’opposer sans se massacrer ?
Pour Glissant, les Antillais devaient en finir avec la conviction qu’ils pouvaient se suffire à eux-mêmes.

Walter Benjamin, en 1935, avait pu écrire : « L’humanité, qui était autrefois chez Homère un objet de spectacle pour les dieux de l’Olympe, l’est devenue pour elle-même. Elle s’est à ce point aliénée à elle-même qu’elle peut vivre son propre anéantissement comme une jouissance esthétique de tout premier ordre.
Espérons que la prochaine vague pandémique ne soit pas considérée par nous-mêmes comme une jouissance esthétique ».

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Théo LESCRUTATEUR

Théo LESCRUTATEUR

1 Comment

  1. Georges Boucard
    octobre 22, 2021 at 12:18 — Répondre

    Théo
    Votre analyse est une désespérance … un nihilisme.. rien ne semble vous aller dans nos sociétés complexes qui se cherchent en « peuple » dont les arrière arrière arrière Grand parents étaient selon le Code Noir des « « biens meubles » et qui en dépit de ce choc «civilisationnel »apprend et progresse très vite dans la prise en main mature de son destin .. Donc Mysié Theo tant pis sou plè indulgence ba Pèp Gwadloup et Matnik…
    Ban nou on favè!
    Oui nous avons des difficultés à faire foule avant même de faire peuple … Oui souvent passés à côté de nos cris nous furent … mais de moins en moins .. le sens commun depuis 2009 fait sens politique … Nous sentons au fond de nous mêmes que l heure de nous même semble sonner … Alors oui …il faut s armer de Glissant , de CESAIRE , de Cheik Anta Diop, des balles d or de TIROLIEN et des ignames brisées de Sony RUPAIRE … du mystico-rationalisme de Papa Yaya.. de la théologie de la libération du Père CELESTE … de la colère saine de Faisans… d Humbert MARBOEUF… Leila CASSUBIE … Dany BEBEL Ghislair et de tous ces Mawons anonymes qui furent pour que nous soyons en ce lendemain du 21 octobre 2021 pour bâtir le Péyi Gwadloup .. Indulgence Theo … car accabler ton peuple si tu en es … car Theo est un pseudo.. j aime bien savoir « qui parle à qui et d où »… il ne s agit plus d être scrutateur de nos tares … nos bassesses… nos lâchetés … inhérentes à notre Humanité… Pas plus que d autres … pas moins que d Autres … il faut comme le Colibri faire ta part … Scruter … oui … proposer … encore meilleur !
    Enfin petite précision pour avoir été présent lors du dépouillement dans le bureau centralisateur … il n’y a pas eu de méconnaissance du Code Électoral… aux Abymes … C est un nouveau logiciel de transmission des données électorales à la préfecture accouplée a une courbe d apprentissage de ce nouveau logiciel qui a induit aussi bien aux Abymes qu à Petit Bourg .. -il faut être honnête -ce cafouillage administratif. Losbar n y est pour rien… pas plus que Rauzduel… Le TA dans son jugement couvre les services préfectoraux… c est de bonne guerre … mais l erreur dans ces circonstances est humaine … et plus que probable !
    Pour ce qui est des Abymes… l auteur de cette erreur qui n est ni Rauzduel…, ni Faithfull a été particulièrement marri par cette mauvaise croix transmise dans un système Zéro Retour possible… et il même anormal qu il n y ait pas eu plus d erreur de transmission .
    La Ville des Abymes ce fut 101 bureaux de vote …
    Un process industriel de remontée des résultats.. une ruche dans laquelle un opercule a dysfonctionné .
    Donc ban nou on favè Kamarad Theo…
    Nous en avons assez des imprecateurs auto proclamés qui utilisent leur intellect plutôt brillant pour une auto flagellation permanente pseudo psycho historique …
    Le combat est rude …. Il faut aider ton peuple à grandir .. non en l éreintant mais en étant critique constructif …
    Le Péyi Fouanss à deux mille ans d histoire depuis le servage jusqu’à la Décapitation de Louis XVI … le compagnonnage… les Arts et Métiers … les corporations … On ne peut pas plaquer cette histoire à la nôtre en exigeant de notre jeune peuple la même consciente construction de lui même .. après ce traumatisme de l injustice primale non réparée…
    Bien à Toi
    Georges Boucard
    Coordonnateur Général du PARÉÉ

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