Littérature

LA PLUS BELLE FEMME DU MONDE A CRAQUE POUR AMERICANAH, D’ADICHIE.

C’est l’une des auteures africaines les plus lues au monde. Elle est adulée également par Beyonce.

Son héroïne IFEMELU sera bientôt interprétée par Lupita N’Yongo qui a été élue en avril 2014, par le magazine People, comme la plus belle femme du monde. Le nouveau best-seller de Chimamanda Ngozi Adichie était présenté pour l’ASCODELA par Francine Cornelie et Daniel Coradin.

Chimamanda Ngozi Adichie

Chimamanda Ngozi Adichie

L’AUTEURE

Elle a grandi dans la ville universitaire de NSUKKA, (c’est d’ailleurs dans cette ville que les deux protagonistes nigérians principaux du roman entament leurs études universitaires), au Sud-Est du Nigeria. Son grand-père était un personnage important de la communauté IGBO.

Son père y enseignait les statistiques et sa mère était administratrice d’université, la première dans son pays.

Appartenant à la classe moyenne, ils avaient des domestiques qui habitaient avec eux. Elle a indiqué avoir eu une enfance très heureuse, pleine de rires et d’affection, au sein d’une famille unie. Le livre est d’ailleurs dédicacé «  à (son) merveilleux père ».

Elle quitte le NIGERIA pour les Etats-Unis, à l’âge de 19 ans, comme son héroïne, Ifemelu dans AMERICANAH.

Son premier roman  Purple hibiscus «L’Hibiscus pourpre» publié en 2003, a obtenu le  «Commonwealth Writer’s Prize», (prix du meilleur premier livre) en 2005. Son deuxième roman, Half of a yellow Sun « L’Autre moitié du soleil », paru en 2006, se situe dans la période qui précède la guerre du Biafra, et pendant l’affreuse guerre civile qui a ravagé ce pays.

Il tire son nom  du drapeau de cette nation mort-née. Il a été publié en France par Gallimard en 2008 pour sa traduction française. Il a obtenu le prix Orange Prize for fiction en 2007. Il a été adapté au cinéma. Traduit en 35 langues, ce livre s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires.

Le troisième ouvrage est un recueil de nouvelles  The thing around your neck, « autour de ton cou ».

En 2014, elle publie Americanah , roman traduit de l’anglais par Anne DAMOUR aux Editions Gallimard, collection Folio en mars 2016.

UNE ECRIVAINE STAR ET ENGAGEE

Jacob DESVARIEUX, leader du groupe Kassav, dans la rubrique Evènements de 97 LAND du 8 avril 2016, avait très justement répondu à cette question : Que pensez-vous de la musique actuelle ? par ces mots :

«  Alors, il ne faut pas qu’on parle en tant que musiciens. Le commerce de la musique n’est plus le même. Nous quand on écoutait, à 14, 15 ans des morceaux, on n’avait aucune idée de la tête du gars. Ce qui nous intéressait, c’était ce qui était joué. Aujourd’hui, il y a la tête, les fringues, la coiffure, l’attitude car on fait de la musique pour une cible ».

De même, on ne peut évoquer ADICHIE, sans faire référence à sa starisation.

beyonce-and-chimamanda

Même les divas s’inclinent. BEYONCE dans sa chanson Flawless, « sample » chante un extrait d’un discours prononcé en décembre 2012, par ADICHIE, pour le TEDxEUSTON, un programme consacré à l’Afrique. «  Nous apprenons aux filles à se diminuer, à se sous-estimer. Nous leur disons : tu peux être ambitieuse, mais pas trop. Tu dois viser la réussite sans qu’elle soit trop spectaculaire, sinon tu seras une menace pour les hommes ».

Ses prises de position sur le féminisme, (elle revendique avec éclat sa féminité, les talons hauts), et la mode sont scrutées.

La défense du cheveu naturel, (cheveux crépus, ou « nappy hair ») fait partie des thèmes de prédilection   d’ADICHIE. Sujet, a priori, futile, mais qui s’avère déterminant dans ce roman pour témoigner des rapports de race et de classe qu’il sous-tend, des non-dits de nos sociétés. En effet, le cheveu crépu est encore source de divisions au sein de la communauté afro-américaine. Mais ne vous inquiétez pas ! Les digressions sur les extensions capillaires de BEYONCE, et les cheveux défrisés de Michelle OBAMA n’en font pas un roman capillaire, même si pour l’auteur  les cheveux sont «  la métaphore de la race », ( en anglais : «  race metaphore » ).

Le succès d’AMERICANAH est tel que Lupita NYONG’O, l’actrice oscarisée de « Twelve years a  slave » en a racheté les droits, et sera IFEMELU, tandis que David Oyelomo qui a incarné Martin Luther King dans SELMA, se glissera dans la peau d’ OBINZE, le premier amoureux d’Ifemelu au Nigeria.

Alors, « la tête, les fringues, la coiffure, l’attitude » ont-elles fait d’Adichie un produit marketing qu’on s’arrache ? Est-elle devenue un incontournable cocktail d’identité noire que les maisons d’édition américaines savourent, après avoir déployé la bannière étoilée?

Car après tout, l’intrigue peut paraître simple. L’héroïne quitte son Nigéria natal, pour poursuivre aux Etats-Unis ses études en communication et marketing, en attendant que son amoureux OBINZE la rejoigne. En fait ce dernier restera coincé au Nigeria, et comme cela arrive souvent quand les êtres sont séparés, les relations entre les jeunes gens vont se distendre, et même cesser.

Acculée financièrement, elle a même un jour monnayé des attouchements, sans aller toutefois jusqu’à une relation sexuelle complète. Un certain dégoût d’elle-même la plonge dans une profonde dépression. Elle finira par connaître le succès à l’américaine, après de multiples galères.

Un blog à succès, lu par des milliers personnes sur les relations inter-ethniques et les questions raciales la rend incontournable. CUPIDON décochera ses flèches en la personne de CURT tout d’abord, l’Américain blanc  fortuné, ivre d’exotisme, fou amoureux et de BLAINE, l’Américain noir, universitaire et cultivé, tout aussi amoureux.

OBINZE, lui partira en Angleterre, et avec l’expiration de son visa, connaîtra le lot des clandestins ;  falsification de papiers d’identité, travail peu gratifiant,  tentative de mariage blanc, avant l’arrestation par la police, l’expulsion, son retour peu glorieux au Nigeria, menottes aux mains.

Il ne lui reste plus qu’à devenir riche dans son pays gangrené par la corruption sans trop se préoccuper de la provenance de sa fortune, et fonder une famille. Mais coup de théâtre. IFEMELU finit par tout lâcher, pour retourner au Nigeria. Renouera-t-elle  une relation avec OBINZE ?

La voilà donc, un jour éclatant d’été, sur le point d’aller faire tresser ses cheveux pour son retour au Nigeria. Direction un certain salon de coiffure…

Americanah

Pourtant cette histoire digne de la collection Harlequin est le support d’un roman à multiples facettes, avec de vraies trouvailles littéraires, et servi par une écriture fluide.

L’apparente facilité avec laquelle on parcourt ce livre est en trompe-l’oeil, et repose avant tout sur une maîtrise certaine de la construction romanesque.

Une intervenante a même suggéré que la dernière partie aurait pu être occultée, tant  il semble que  ce récit est composé d’éléments d’un puzzle disposés dés le chapitre1, et déplacés savamment tout au long du roman afin de recréer des formes et des couleurs  prédéfinies.

LE PARTI-PRIS LITTERAIRE – LA STRUCTURE NARRATIVE

 Une littérature accessible

Ce thème est récurrent. Notre héroïne  IFEMELU se  gausse d’une littérature élitiste. L’ami noir américain BLAINE,  s’étourdit dans des discussions savantes sur des ouvrages hermétiques et pompeux.

Dans un de ses discours, « Le danger d’une histoire unique », elle a mis en avant son éditeur nigérian, Mukta BAKARAY, qui indique qu’il faut mettre à la disposition des gens une littérature abordable. Tous les deux veulent tordre le cou à la pensée populaire trop répandue que les nigérians ne lisent pas.

Elle raconte comment après avoir publié son premier roman, lors d’une interview dans une radio au Nigéria, la réceptionniste, une femme du peuple est venue la voir et lui a indiqué qu’elle avait aimé son livre, mais non la fin. Et elle suggérait une autre conclusion. Elle indique comment elle a été émue par l’appropriation par cette femme d’origine populaire de son roman.

Elle veut avant tout parler du NIGERIA

Dans cette même conférence, elle indiquait qu’un de ses professeurs lui avait dit que son roman n’était pas « authentiquement africain ». « Mes personnages conduisaient des voitures. Ils n’étaient pas affamés. Ils n’étaient donc pas authentiquement africains ».

Lagos

Lagos

Petit quizz rapide :

Quelle est la capitale du Nigeria ?

Réponse : ABUJU

Quel est le nombre d’habitants ?

Avec 181 millions d’habitants, le Nigeria est le pays le plus peuplé d’Afrique et le 7éme pays au monde par son nombre d’habitants.

Combien de langues y-a-t-il au Nigeria ?

450 langues et dialectes sont recensés au Nigéria.

Qui est le président actuel du Nigéria ?

Goodluck Ebele Jonathan

Que désigne le mot Nollywood ?

Il associe le N de Nigeria et le ollywood de Hollywood. Le Nigeria est la 2ème puissance cinématographique mondiale, derrière l’Inde et avant les Etats-Unis. Le pays comptant peu de salles de cinéma, les films sont édités pour le marché de la vidéo, avec des films majoritairement tournés en langue africaine autre que l’anglais (dont la moitié en yorouba ).

Un point de vue différent

Elle est dans la lignée de CHINUA ACHEBE, célèbre écrivain nigerian, qui a pour credo   « un équilibre des histoires ». L’histoire sera racontée du point de vue d’une Africaine.

Trop d’oeuvres sont à sens unique. Elles rendent la reconnaissance de notre égale humanité difficile. Il s’agit de confronter des sensations, des ressentis. En ce sens, ce roman fait penser à des Lettres persanes modernes.

Les lettres persanes de Montesquieu sont un roman épistolaire qui rassemble les correspondances entre deux voyageurs persans, Usbek et Rica, et leurs amis restés en Perse. Il dépeint d’un œil faussement naïf, celui qu’une civilisation lointaine pouvait porter sur l’Occident. «  C’est Le regard étranger » de Montesquieu. Les Perses s’expriment sur une grande variété de sujets allant des institutions gouvernementales, aux caricatures de salon, en passant par la mode vestimentaire. (satire culturelle et politique).

La mise en abyme

Dans AMERICANAH, la narration épistolaire est également  utilisée, mais bien sûr modernisée.

Les posts du blog, les mails  n’apparaissent pas seulement comme des incrustations dans le récit, mais comme des éléments essentiels de la trame narrative. La mise en abyme est l’enchâssement ou imbrication d’histoires différentes. Il s’agit de mettre dans le récit principal un autre récit.

Cette technique est très utilisée au cinéma. On fait des films dans un film.

L’utilisation des principes d’unité de temps et de lieu renforce la position centrale du salon de coiffure dans le roman

Les six heures nécessaires au tressage représentent l’unité de temps.

Depuis le salon de coiffure, unité de lieu, Ifemelu se laisse envahir par ses pensées. Nous assistons à des chassés-croisés spatio-temporels, à des flashs-backs, à des analyses rétrospectives, et introspections.

LES THEMES ABORDES

La peinture de l’immigration et du  racisme ordinaire

Même si les personnages africains de son roman appartiennent pour la plus grande part à une catégorie instruite, se  rendant aisément  dans les capitales occidentales, prenant l’avion, le naufrage économique et les angoisses des immigrés, les difficultés d’insertion, tant aux Etats-Unis qu’en Angleterre sont dépeints. Mais ADICHIE est aussi experte dans l’art de décrire le racisme au quotidien.

IFEMELU est employée dans une famille très aisée. Un artisan vient faire des travaux dans la riche demeure où elle travaille, et se montre hostile, car il la croit propriétaire. Il redeviendra extrêmement agréable quand elle lui indique qu’elle n’est pas la maîtresse de maison.

Mais ce racisme est tout aussi prégnant au Nigeria.

« Je ne loue pas aux IGBOS, dit-il doucement. Elle eut un sursaut. Tenait-on de tels propos aussi facilement aujourd’hui ? Cela avait-il toujours été le cas et l’avait-elle simplement oublié aujourd’hui ?

C’est ma politique depuis qu’un IGBO a détruit ma maison à Yaba. Mais vous semblez responsable.

Oui, je suis responsable, dit-elle avec un simulacre de sourire ».

Une fracture ethnique et culturelle

La différenciation se fait par la couleur de peau, par les cheveux,  par la corpulence, et aussi par la maîtrise de la langue

Ainsi il serait impensable qu’à Princeton, ville universitaire chic, il y ait un salon de coiffure pour noirs.

princeton

D’ailleurs, à la gare de Princeton, d’où elle prend le train pour Trenton,  ville proche, les passagers sont tous blancs et minces. Quand elle arrive à destination, le quai à Trenton est bondé de noirs gros, court vêtus.

On pense au Bûcher des vanités, de Tom Wolfe quand le golden-boy se trompe de bifurcation, sur les autoroutes convergeant vers New-York, et atterrit dans un autre monde, en se retrouvant dans le Bronx où règnent le chaos et la violence.  Le salon de coiffure témoigne ici d’une certaine ségrégation raciale et de la pauvreté.

De fait, il y a une césure culturelle, ethnique entre le monde protégé, élégant de Princeton, et celui basique, et populeux de Prenton.

Le salon de coiffure symbolise en effet la ségrégation économique et raciale

Le chauffeur de taxi s’arrête devant un immeuble miteux. Les coiffeuses ont des bermudas et des tee-shirts, un poste de télévision diffuse un film nigérian, dans lequel un homme bat sa femme.

Les salons de coiffure se «  trouvaient dans cette partie de la ville pleine de graffitis, de bâtiments insalubres, sans un seul blanc à l’horizon ».

Ils étaient pleins de coiffeuses francophones d’ Afrique occidentale, dont l’une était la patronne et parlait bien anglais, répondait au téléphone et était traitée avec respect par les autres.

Une ségrégation  est imposée de fait, non seulement entre blancs et noirs, mais également entre africains anglophones et francophones.

Ne se croirait-on pas à Barbés à Paris, -ont pu indiquer les participants du club de lecture-  où les communautés afro-antillaises et immigrées ont leurs salons de coiffures, et végètent également tant au niveau culturel qu’économique, pouvant rester des années sans arriver à maîtriser la langue  française ?

Une satire de la valorisation extrême de tout ce qui concerne l’Afrique.

 Mais ADICHIE est également très critique des Américains aisés qui surjouent de l’Afrique.

Les immigrés instruits  inspireraient sympathie et respect à l’Amérique moyenne blanche qui reproche dans le même temps un manque de vertus et d’éthique à ses propres noirs.

« Les Africaines sont superbes, particulièrement les Ethiopiennes », indique un couple qui raconte son safari en Tanzanie, «  Nous avions un guide merveilleux et nous avons pris en charge les frais d’éducation de sa première fille…

Deux femmes parlaient de leurs dons à un merveilleux organisme humanitaire au Malawi qui forait des puits, à un merveilleux orphelinat au Bostwana, à une merveilleuse banque coopérative au Kenya ».

La sœur de Kimberly, dont les enfants sont gardés par Ifemelu, peut lui dire : «  J’ai rencontré le plus exquis des hommes, un nigérian. J’ai lu sur Internet que les Nigérians étaient le groupe d’immigrants le plus instruit des Etats-Unis.

J’ai pensé à vous, et aux autres Africains privilégiés qui vivent ici en Amérique. Je l’ai trouvé merveilleux, très bien habillé, et il s’exprime parfaitement …

A l’université, j’ai connu une Africaine, une Ougandaise, qui ressemblait beaucoup à ce médecin. Elle était merveilleuse, mais ne s’entendait pas du tout avec l’Afro-américaine qui était dans notre classe. Elle n’avait pas tous ces problèmes ».

La réponse d’IFEMELU est cinglante.

« Peut-être parce que lorsque le père de l’afro-américaine était interdit de vote parce qu’il était noir, le père de l’Ougandaise se présentait au Parlement ou était étudiant à Oxford », assène IFEMELU.

 Les relations sociales tumultueuses entre africains et afro-américains

 Il y a une fascination réciproque, «  comme un enfant qui se voit dans le miroir pour la première fois », a pu écrire Philippe WAMBA, mais aussi beaucoup d’incompréhensions.

Les immigrants africains ont le niveau d’éducation le plus élevé de tous les groupes vivant aux Etats-Unis. La sélection s’opère au moment de l’obtention du visa, puisque le candidat doit prouver les moyens financiers de se suffire aux USA. Ainsi  40 % des Africains qui émigrent aux Etats-Unis ont un diplôme universitaire, même si ce taux élevé ne reflète pas leur situation socio-économique.

Cette problématique diasporique spécifique est source de rancoeurs de la part des afro-américains.

Mais la revendication outrancière de l’Afrique dans la propre communauté noire est également épinglée par Adichie. « Ashanti arborait « une débauche de cauris : ils tintaient à ses poignets, étaient mêlés à ses dreadlocks, encerclaient son cou. Elle parlait de  « mère patrie » et de «  religion yoruba », jetant un regard à Ifemelu comme pour chercher son approbation, mais c’était une parodie de l’Afrique qui mettait Ifemelu mal à l’aise ».

L’élection présidentielle américaine : le couple BARACK et MICHELLE OBAMA

 En arrière-plan, l’élection présidentielle américaine suscite un espoir extraordinaire.

« Le jour où OBAMA devint le candidat du parti démocrate, IFEMELU et BLAINE firent l’amour pour la première fois depuis des semaines, et OBAMA était avec eux comme une prière muette, comme une troisième présence ».

LES PERSONNAGES : LA PEINTURE BALZACIENNE D’UNE CLASSE MOYENNE NIGERIANE ET AFRO-AMERICAINE

Il y a un luxe de détails, sur les habits, les corps, les attitudes, les tempéraments, avec toute une galerie d’ affairistes, la présence du novice, les désabusés, les cyniques. On pense inévitablement à La Comédie Humaine de Balzac.

Balzac décrit avec cruauté la vie parisienne, ses codes et ses mécanismes aux rouages complexes. Dans Balzac également, s’opposent deux mondes, celui de la probité et de la sincérité en Province, et celui périlleux et peu honorable de Paris.

Mais ADICHIE n’épargne pas le Nigéria.  La critique de la classe nigériane corrompue et consumériste est féroce. « Ils pètent des bulles de champagne ».

La peinture de la petite bourgeoisie noire américaine est tout aussi décapante.

Même les femmes sont décevantes.

 TANTE UJU

Ainsi, Tante UJU, pourtant cultivée et dont le rêve était de diriger une clinique, accepte la protection d’un général déplaisant , et se complaît dans son rôle de courtisane.

«  J’ai la chance de lécher le cul qu’il faut. Ah, cette chose qu’on appelle le pouvoir. J’étais attirée par lui, même avec ses dents de Dracula ».

 LA MERE D’IFEMELU

Le fondamentalisme religieux est représenté par sa mère. Il convient de s’extraire de tout enfermement, et des conventions sociales et religieuses.

« IFEMELU avait grandi dans l’ombre des cheveux de sa mère. Ils étaient noir-noir, si abondants qu’ils… se répandaient jusqu’en bas de son dos comme une fête. Son père les appelait sa couronne de gloire ».

L’année de ses dix ans, sa mère revient du travail avec un air différent. «  Où sont les grands ciseaux, demanda-t-elle, et quand IFEMELU les lui eut apportés, elle les leva vers sa tête, et poignée par poignée, coupa tous les cheveux.

Elle fera brûler ses cheveux avec tous les objets catholiques : crucifix, rosaires, missels.

« Je suis sauvée. Mme OJO est venue me convertir cet après-midi pendant la récréation des enfants, et j’ai reçu le Christ. Les choses anciennes ont disparu.

IFEMELU regardait figée sur place. Les cheveux gisaient sur le sol comme de l’herbe sèche ».

Quand sa mère abandonne l’église de la Résurrection des Saints, elle laisse repousser ses cheveux.

Mais les colliers, boucles d’oreilles, d’après le pasteur de Miracle Spring sont impies et indignes d’une femme de vertu.

Avant finalement d’intégrer la Guiding Assembly, église pleine de nouveaux riches. « Si elle faisait ses dévotions en compagnie de fidèles prospères, disait-elle, alors Dieu la bénirait comme il les avait bénis ».

LA MERE D’OBINZE

Elle est une des seules femmes au caractère positif dans ce roman, ce qui est étrange pour un écrivain féministe. La mère d’OBINZE représente la moralité et la droiture.

«  Elle avait considéré sa réussite d’un œil réprobateur – comme si elle ne comprenait pas un monde où l’on pouvait gagner autant d’argent aussi facilement ».

IFEMELU a toujours désiré qu’elle soit sa mère.

Elle est également l’incarnation de la militante féministe d’avant-garde qui n’hésite pas à parler relations sexuelles et contraception avec les deux tourtereaux.

LE PERSONNAGE CENTRAL D’IFEMELU

A l’image de l’auteur, elle incarne l’indépendance assumée, la réussite, mais tout autant la recherche de l’authenticité.  

L’auteure a assuré que ce personnage n’est pas un double fictif. Pourtant, nous avons indiqué que notre héroïne, comme ADICHIE, part aux Etats-Unis à l’âge de 19 ans.

Une de ses sœurs, mèdecin,  aux Etats-Unis, a dû également lui suggérer le personnage de tante UJU.

Son parcours pourrait s’intituler : De la réussite américaine au retour en Afrique.

Car Ifemelu a réussi son parcours américain. De Princeton, elle apprécie le calme verdoyant de ses nombreux arbres, ses rues propres et ses majestueuses maisons. Elle aime ses magasins aux prix subtilement exagérés, et son air tranquille, «  immuable de grâce méritée », elle aime observer ses habitants qui conduisent leurs voitures dernier cri avec une courtoisie particulière, et se garent devant l’épicerie bio ou le restaurant de sushis, ou devant le vendeur de glaces aux cinquante parfums, poivron inclus. Elle aime le campus, empreint de la gravité du savoir.

Le retour au pays natal n’en est que plus saisissant.

« Le premier contact avec LAGOS l’agressa. L’agitation sous le soleil éblouissant, les bus jaunes bondés de corps comprimés, les vendeurs de rue courant en sueur à la poursuite des voitures… et les ordures s’amoncelant le long des rues comme pour vous narguer.. Le négoce battait son plein avec trop plein d’insolence. Tout peut arriver ici, une tomate mûre peut surgir d’un bloc de pierre.

IFEMELU regardait par la vitre, remarquant à quel point Lagos était laide, avec ses rues pleines de nids-de-poule, ses maisons qui poussaient au hasard comme des mauvaises herbes ».

Des relations amoureuses chaotiques

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Dans sa période américaine, les deux types d’hommes présentés l’AMERICAIN BLANC et  L’AMERICAIN NOIR, sont des êtres aux qualités hors normes, beaux, élégants, minces, musclés.

CURT est blond, riche, séduisant, attentionné.

BLAINE le noir-américain est lui aussi bel homme, professeur d’université, sportif, intelligent, respectueux, scrupuleux. « C’est un être fait non pas de chair mais de petits cristaux de perfection. Un plissement des yeux discret révèle toute la noblesse de son caractère ».

Elle provoquera (de manière consciente ou inconsciente) la rupture avec le premier, ayant une relation fugitive avec un de ses voisins, puis l’avouant à CURT et provoquant l’ire de ce dernier.

Son neveu lui dit : tu nageais dans le bonheur. Elle répond je barbotais.

Nous sommes peut-être dans le prolongement de la nouvelle, The thing around your neck. Cette dernière relate l’histoire d’AKUNNA, jeune nigériane,  menant une vie solitaire et difficile aux Etats-Unis. Un jeune américain blanc tombe amoureux d’elle. Tout en reconnaissant sa sincérité, elle ne pourra lui rendre en retour  l’amour qu’il est en droit d’attendre. (La chose autour du cou étant le souvenir des anneaux enserrant le cou des esclaves au temps de la traite).

De même, sa rupture avec Blaine ne représente-t-elle pas l’échec de la recomposition de la famille noire originelle, et les relations complexes entre les deux composantes de la population noire aux Etats-Unis ?

Ne peut-elle aimer que le gentil OBINZE, son amour de jeunesse nigérian ? Son retour à Lagos n’a t-il pas pur but avoué de reconquérir celui qui suscita le premier frisson ?

OBINZE

OBINZE, est un mixte de Lucien de Rubempré et d’Eugène de Rastignac, les deux personnages balzaciens. Lui aussi n’ a pu oublier son amour perdu.

Dans les Illusions perdues, roman d’apprentissage et initiatique, Lucien, jeune homme idéalement beau  rêve d’accéder à la partie haute d’Angoulême.

L’ inexpérimenté jeune homme », «  le néophyte » va aller chercher la gloire littéraire à Paris en compagnie de sa protectrice, mais il subira de nombreuses humiliations. OBINZE lui aussi rêvait de littérature et des Etats-Unis.

« Obinze voulait aller à l’université d’Ibadan à cause d’un poème. Il lui lut le poème, «  Ibadan » de J.P Clark, et il s’attarda sur les mots «  un jaillissement continu de rouille et d’or ».

Tu es sérieux ? Demanda-t-elle ? À cause de ce poème ?

Il est si beau.

Ifemelu secoua la tête, avec un air d’incrédulité moqueuse ».

L’autre personnage balzacien, Eugène de Rastignac, étudiant sympathique, fils de bonne famille, intelligent, est modelé par la société et subit une transformation. Affairiste, il est en même temps lucide sur son évolution.

Durant le premier voyage d’OBINZE à l’aéroport d’Atlanta, le fonctionnaire de l’immigration s’était montré loquace et chaleureux, et lui avait demandé «  Et alors combien d’argent avez-vous sur vous ?

Quand Obinze avait répondu qu’il n’avait pas grand chose, l’homme avait eu l’air surpris. Je vois tous les jours des Nigerians qui déclarent des milliers et des milliers de dollars ».

Il traite avec CHIEF et les personnages de la finance nigériane, sans scrupules, mais son regard est sans complaisance.

«  Un intendant les introduisit.Assis sur une chaise dorée semblable à un trône, CHIEF sirotait un cognac.

Il s’étonna de trouver à l’homme un côté dandy, avec son apparence excessivement soignée : ongles faits, pantoufles de velours noir aux pieds, une croix de diamant autour du cou.

Ce soir-là, Chief n’avait pas cessé de parler de politique d’un ton pontifiant, tandis que ses invités criaient leur approbation : Exactement ! Vous avez raison, Chief ! Merci !. Ils portaient l’uniforme de la jeunesse dorée de Lagos- mocassins de cuir, jeans et chemises à col ouvert, arborant des logos de couturiers connus- mais on décelait dans leur attitude l’empressement d’hommes dans le besoin »

CHIEF clame haut et fort ses accointances avec les anciens dictateurs. J’étais l’ami de Babangida. J’étais l’ami de d’ABACHA. Maintenant que les militaires sont partis, Obasanjo est mon ami, dit-il.

Ce roman ne représente-t-il pas les sentiments ambivalents que nous éprouvons à l’égard de l’AMERIQUE, notre rancoeur face à une superpuissance désinvolte  , mais également notre attirance-dépendance pour cet immense pays où les ressortissants de toutes nations finissent par se retrouver et se croiser, s’accepter mais sans jamais s’interpénétrer ?

Comme à l’époque où la ROME antique détenait le pouvoir économique et culturel, les originaires des contrées lointaines viennent faire allégeance à  l’Amérique et à ses idoles, et l’originalité du roman réside dans le basculement narratif, à travers le prisme d’une africaine.

Mais AMERICANAH nous permet aussi de comprendre les nouveaux enjeux culturels mondiaux. La puissance phénoménale de la langue anglaise profite aux Americanah, ces expatriés nigérians, qui disposent d’une force de frappe inégalée.  (Une autre nigériane Chinelo Okparanta et son recueil de nouvelles «  le bonheur dans l’eau », traitant d’un thème tabou en Afrique, l’homosexualité féminine est en train de se tailler une réputation internationale).

 

Daniel C.

 

 

 

 

 

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