Littérature

Confiant : La Martinique est le 1er endroit de notre continent où un plant de café a été mis en terre

Né en 1951 au Lorrain, Raphael Confiant est le premier Martiniquais à avoir publié un roman en créole : 1985 Bitako-a, 1986 Kod Yanm, 1987 Marisosé, avant de se lancer dans l’écriture en français avec le Nègre de l’Amiral en 1988. Une trentaine de romans suivront, dont beaucoup primés, tel que Eau de Café Prix Novembre 1991, qui s’inscrivent dans le droit fil du mouvement littéraire de la Créolité dont Raphaël Confiant est l’un des chefs de file avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé. L’auteur est actuellement maître de conférence à l’Université des Antilles et de la Guyane.

Dans son dernier roman Grand Café Martinique Editions Mercure de France, son personnage principal, Gabriel-Mathieu d’Erchigny de Clieu, (qui a a réellement existé), introduit le café en Martinique. Raphaël Confiant avec sa plume alerte retrace la rocambolesque histoire de l’Elqahwah arabe, des origines à nos jours…

97Land : Quel est ce fait historique datant 1720, qui vous a inspiré pour votre dernier roman ‘Grand Café Martinique’ ?

Il s’agit de l’arrivée du café pour la première fois dans ce que les colonisateurs européens ont appelé « le Nouveau Monde », c’est-à-dire le continent américain. Il y était jusque-là totalement inconnu alors que l’Afrique, où il est né, le monde arabo musulman et une partie de l’Asie en buvaient depuis des siècles sous différentes formes. La Martinique est le premier endroit de notre continent où un plant de café a été mis en terre, cela par un Normand appelé Pierre DE CLIEU, à une époque, en 1720, où la culture de la canne à sucre et donc l’esclavage régnaient en maître. Au départ, les Békés, installés dans l’île depuis 1635, n’ont pas cru à sa viabilité d’autant que le sucre de canne les avait transformés en véritables nababs.

97L : Vous devenez le temps du roman un historien de la cafeiculture…

Je ne crois pas, suivant en cela Edouard Glissant, sur la différence entre « littérature » et « histoire » s’agissant de nos pays colonisés. D’ailleurs, partout à travers le monde, l’Histoire avec un grand « H » raconte aussi des… « Histoires ». C’est toujours une reconstruction après coup qui, même si elle s’appuie sur des archives, est forcément partiale ou partielle. Chez nous, les archives ont été rédigées par les différents pouvoirs français et les Békés et elles sont encore moins fiables. Sinon, l’introduction du café en Martinique et plus tard, dans les Amériques, crée un lien souterrain, non su du plus grand nombre, entre notre île et le continent africain, l’Ethiopie plus précisément où cette plante fut pour la première fois identifiée et utilisée. Cette introduction est également l’un des signes de l’émergence ce que l’on peut appeler la « totalité-Monde ». A compter du XVIIIe siècle, il n’y a plus d’ancien et de nouveau monde, mais le Monde tout court même si on continue à employer ces désignations.

97L : Un 1er essai échoua suite au décès à l’arrivée du Docteur Isemberg, ce qui explique par la suite, la traversée de Gabriel De Clieu ?

En effet, l’échec du Dr Isemberg a fait de De Clieu l’introducteur du café sur le continent américain, mais vous aurez remarqué que mon livre n’est pas exclusivement consacré à ce dernier. En contrepoint de son aventure, tout au long de l’ouvrage, je retrace l’épopée du café depuis les hauts plateaux de l’Ethiopie, dans la province de « Kaffa » jusqu’aux cours royales européennes en passant par le monde ottoman et arabe jusqu’en Indonésie. Le café est sans doute l’une des toutes premières plantes « mondialisées » comme on dit aujourd’hui.

97L : Vous évoquez un voyage torride, rocambolesque, le navire attaqué par un pirate…

On en revient à la distinction factice entre « littérature » et « histoire ». De Clieu et les rares marins qui ont survécu à la terrible traversée de l’Atlantique, à une époque où celle-ci était infestée de flibustiers et où on ne disposait pas encore de données météorologiques, ont déclaré avoir subi une violente tempête, puis un terrible calme plat dans la mer des Sargasses et enfin une attaque meurtrière de pirates. Disent-ils vrai ? Ont-ils fabulé, embelli leur aventure ? Nul n’en sait rien. Les « historiens » sont bel et bien obligés de les croire sur parole. Cette parole, les « écrivains » la prennent au vol, la reproduisent, la malaxent, la transforment. En fait, ce qui importe, davantage que les faits, forcément invérifiables, c’est l’imaginaire de cette traversée et l’empreinte que cette dernière a laissé dans l’imaginaire martiniquais.

97L : Comment expliquez vous l’hécatombe du cacao puis du café ?

Du cacao assez peu, en fait. De la canne à sucre surtout. D’où l’expression d’ « îles à sucre ». Je n’ai pas étudié la question de la quasi-disparition du cacaoyer et ne peut répondre sur ce point, mais s’agissant du caféier, il faut savoir que c’est la variété dite « arabica » qu’a apporté De Clieu. On aurait dû dire « ethiopica » en fait, mais une fois que le café est passé d’Ethiopie au Yémen, ce sont les Arabes, puis les Turcs, qui l’ont diffusé à travers le monde.

Il s’agit d’une variété fragile, différente de la « robusta », dont le nom est explicite, qui existait en Afrique de l’Ouest. L’Afrique centrale plus précisément : Cameroun, Congo etc. Une maladie a donc ravagé, au bout d’une quarantaine d’années, les plantations issues des plants d’arabica  apportés par De Clieu et les planteurs békés ont alors décidé d’importer du robusta dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

97L : Il y a une part de votre enfance dans le roman, dans la campagne du Lorrain et  votre grand-père..

En fait, Louis Augustin était mon arrière-grand-père et c’est son fils et héritier, François, que j’ai eu le temps de connaître très brièvement au début des années 50. C’étaient de « petits distillateurs mulâtres » qui, comme une bonne centaine d’autres à travers la Martinique, firent faillite au milieu du XXe siècle suite à la loi qui contingenta l’exportation du rhum dans l’Hexagone. Mais pour en revenir au café, à l’époque pas mal de familles avaient un caféier dans leur jardin et la mienne aussi. Certains étaient sans doute quelques rares rescapés des plants apportés par De Clieu, la plupart étant du robusta. D’ailleurs, des agronomes japonais ont retrouvé à la campagne du Morne-Vert, d’ultimes plants De Clieu et c’est à partir d’eux qu’ils ont proposé de relancer cette variété chez nous avec l’aide de la Collectivité Territoriale de Martinique et du Parc Naturel de Martinique que préside Louis Boutrin. Il était prévu qu’Alfred Marie-Jeanne, président de la Collectivité, se rende à l’ouverture des Jeux Olympiques de Tokyo en ce mois de juin, pour représenter ce « Café Excellence Martinique » mais le Covid-19 en a décidé autrement.

97L : Vous utilisez un langage approprié à l’époque, différent de l’actuel

Il m’était difficile de mettre le français actuel dans la bouche de personnages ayant vécu au XVIIIe siècle. Cela aurait fait « roman d’aventures », donc peu crédible. J’ai donc puisé dans les dialectes normand, vendéen etc. qui, au contact des langues africaines telles que le wolof, l’éwé ou le fon, ont permis l’émergence d’une langue nouvelle, le créole lequel mit fin à l’espèce de cacophonie linguistique qui régnait dans les « Isles Françoises de l’Amérique ». Désormais, tout le monde pouvait se comprendre même si la variété de créole parlée par les Békés, plus francisée, était quelque peu différente de celle des Noirs, plus africanisée.

97L : Avec la délégation japonaise venue déguster l’Arabica local l’histoire de Gabriel de Clieu se perpétue-t-elle ?

Comme je l’ai dit, les Japonais ne sont pas venus « déguster » notre arabica, ils nous ont aidés à le redécouvrir. En fait, personne ne croyait vraiment qu’il serait possible de retrouver d’ultimes plants De Clieu, mais les Japonais sont obstinés et ils y sont parvenus. La deuxième plus grande compagnie de commercialisation de café du Japon, la Oshima Company, commercialisera notre café à un prix dix fois supérieur à celui qui a cours sur le marché mondial. Ce sera « un produit de niche » comme disent les économistes et qui par conséquent, ne sera pas produit en dizaines de milliers de tonnes. Ce sera un produit de luxe !

97L : Que peut-on retenir de cette histoire méconnue ?

« Nul ne peut changer l’histoire, même pas Dieu ! » disait Descartes. En fait, le personnage principal, le héros, de mon livre, c’est davantage le Café que Gabriel De Clieu, même si la témérité de ce dernier est admirable. J’ai voulu esquisser l’histoire de cette plante depuis l’Ethiopie jusqu’à la Martinique en passant par le Yémen, l’Empire ottoman, l’Egypte, l’Italie, Marseille, Paris et Java, en Indonésie.

97L : Comment expliquer le racisme anti-Blanc et le déboulonnage des statues  ?

Je ne comprends pas ce que vous appelez « racisme anti-Blanc ». C’est l’Europe et des savants européens comme De Broca, Gobineau et d’autres qui à la fin du XIXe siècle se sont mis en tête de classer l’humanité en « races » et surtout à hiérarchiser lesdites « races », plaçant le Noir tout en bas. Le racisme anti-Noir existe depuis trop longtemps et les soulèvements actuels ne sont que la manifestation d’un ras-le-bol généralisé. Ce sont ceux qui ont inventé les « races » qui doivent d’abord en finir avec le racisme !

97L : Vos projets pour le futur ?

Je publie dans quelques mois deux livres chez Caraibéditions : un polar intitulé Deux détonations et un roman consacré à la participation des soldats antillais dans la guerre d’Algérie qui a pour titre Du Morne-des-Esses au Djebel.

 

Propos recueillis de la journaliste Wanda NICOT

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