Société

Antilles : Entre Don Quichotte et Sancho Panza, le pays des morts sans larme

Nous connaissons tous nos Don Quichotte antillais, pourfendant un personnel politique représentant notre social-clientélisme. Malheureusement la folie de Don Quichotte est toujours un peu la nôtre. 

Dès 1929, Andreï Platonov a magistralement mis en scène dans Tchevengour, le conflit entre l’utopie révolutionnaire et son impossible mise en œuvre. Son don Quichotte, Kopionkine, monté sur un cheval baptisé Force prolétarienne, est un fanatique placide, massacrant froidement tous ceux qu’il assimile à une complication susceptible de barrer la route au socialisme. 

Frédérique Leichter-Flack, dans Don Quichotte au pays des soviets, nous indique que « le donchiquottisme est peut-être le nom le plus pertinent à donner, au-delà du seul Kopionkine, à cette naïveté infantile et dangereuse que partagent les fous révolutionnaires de Tchevengour. Platonov rejoindrait ainsi la réflexion obsessionnellement développée par Herzen* sur les sacrifices humains, que le mirage des fins lointaines entraîne les hommes les mieux intentionnés et les plus généreux à commettre au nom du bonheur humain ».

Durant la dernière crise sanitaire aux Antilles, nous en sommes arrivés allégrement au sacrifice d’êtres humains sur l’autel des abstractions. Le refus de l’obligation vaccinale a souligné le paradoxe d’une « spiritualité politique », au sens de Michel Foucault.

A la fois pouvoir de dire non au despote, façonnant une volonté collective, et en même temps phénomène  qui ne peut s’institutionnaliser sans dérive ni récupération. 

Nous avons adoré les  fausses idoles de la société de consommation, de la médecine à la Bolsonaro, « la liberté est plus importante que la vie », le chacun pour soi, l’égoïsme et le relativisme de la société matérialiste, la mise à l’écart de nos anciens.

Vladimir Pinheiro Safatle avait pu parler du Brésil, comme du pays des morts sans larme. Sa conclusion serait identique pour nos deux îles.

Et que penser de notre personnel politique ? Les jeunes, fatigués de ne rien faire, continuent à s’entretuer, les accidentés de la route ne cessent d’allonger la liste macabre, mais eux ne songent qu’à discutailler et jouer au jeu des chaises musicales entre LREM, NUPES, RN…

« Je parlais à M. Herriot de la France. Il m’a parlé du Parti radical », tonnait Charles de Gaulle. Les nôtres parlent-ils de la Guadeloupe et de la Martinique ?

La faillite de ces îles est patente. Comme l’Espagne au temps de Cervantès, elles sont ravagées par les épidémies, et sont devenues une société parasitaire composée de mendiants et de spadassins.

L’Espagne se peuplait aussi de « picaros » qui venaient de tous les horizons, étudiants faméliques, truands, moines.

Les préjugés contre le travail déshonorant, l’anarchie au contraire honorable, les habitudes de pillage, d’ivrognerie, gangrénaient le pays, tout comme nos régions.

L’Espagne avait édifié une superstructure illusoire, mythique et mystique (au même titre que nos conseils régional et départemental, ou nos instances à la LKP ou à l’Eric Coriolan- n’oublions pas qu’Eric Coriolan s’est fait tout d’abord remarquer par la défense farouche des vitres teintées-), qui la rendait sourde et aveugle à un monde qui évoluait.

Nos politiques, nos syndicalistes, de même que nous citoyens, ne cessons de répéter : L’Etat français va payer.

Comme le disait Walter Wriston, président de Citicorp en 1980 : «  Les Etats ne font pas faillite »… juste avant que le Mexique, à qui Citicorp avait justement beaucoup prêté, ne s’effondre en 1982, et ne plonge ladite banque dans de grandes difficultés.

Être en colère, ne fera pas rentrer de l’argent dans les caisses de nos régions.

Enfin, Don Quichotte nous apparaît, maigre, sec, brûlé d’un feu intérieur, prisonnier de ce qui l’entoure, la lecture des romans de chevalerie lui a fait perdre la raison.

Un tel personnage aux Antilles, préside-t-il ou a-t-il présidé à nos destinées ?

Et si nous avions oublié que le trait de génie de Cervantès a consisté à mettre Sancho Panza à côté de Don Quichotte ? Un Sancho, à la panse bien lourde, paysan rude, élémentaire. Les uns vantent sa spontanéité, les autres son innocence. 

Qui chez nous est Don Quichotte ? Sancho ? Dans mon cerveau torturé, deux couples se distinguent. Un par île. A vous de jouer…

 

*Ecrivain et philosophe russe

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Théo LESCRUTATEUR

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