Société

Une saison en enfer : l’énigme de la Guadeloupe

Les habitants de Guadeloupe et de Martinique sont-ils des évadés qui ont soif de leur bagne ?

La pandémie a donné raison aux alertes lancées en matière de revendications et mobilisations depuis des décennies, par les personnels hospitaliers en Guadeloupe et en Martinique.

On qualifiera la politique de santé aux Antilles, au choix, de calamiteuse et flirtant avec l’imprévoyance, l’incurie, ou le cynisme.

Une fois qu’on a partagé ce constat, une question se pose : comment l’Etat qui a réussi assez facilement dans l’Hexagone, à faire taire les opposants à la vaccination dans la catégorie des agents hospitaliers, se heurte à un mur de réfractaires dans nos pays ?

Le peuple kanak, que nous aimons tant prendre comme référence, lui, n’évoque pas de dictature sanitaire.

Valérie GANEM dans l’ouvrage, « La désobéissance à l’autorité, l’énigme de la Guadeloupe », remarque que les attitudes des travailleurs y sont généralement opposées à celles généralement constatées dans le reste du monde.

Le point de départ de sa réflexion méthodologique est l’existence, en Guadeloupe, de conduites de résistance et de désobéissance au travail qui rompent avec celles que l’on peut habituellement observer dans le monde du travail aujourd’hui.

Les arrêts de travail, les absences, le non-respect des horaires et le désintérêt manifeste pour le travail, l’insubordination à l’autorité hiérarchique, ou acquiescer à des ordres sans les exécuter ou défaire un travail, seraient si criants que la majorité des chefs d’entreprise considère ces attitudes comme « naturelles » aux Guadeloupéens, et se contentent d’explications simplistes et naturalistes, telles que « les Guadeloupéens n’aiment pas le travail, ils n’ont pas d’ambition ».

Il apparaît que cette résistance au travail n’existe pas que dans les mouvements sociaux spectaculaires dont la Guadeloupe est régulièrement le théâtre.
Ces mouvements prennent appui sur l’existence de stratégies individuelles et collectives de défense.

Là, où ailleurs, la soumission ou le consentement peut être considéré comme un soulagement (Dejours 1977), ici elle est insupportable.

Etonnamment, la chercheuse postule, comme origine du refus des structures de commandement dans le monde du travail, en Guadeloupe, la question de la domination et de la violence dans les relations entre les enfants et les adultes.

Elle se réfère à Alice Miller, pour laquelle les maltraitances faites aux enfants pendant leur enfance sont la principale cause de la violence ultérieure exprimée à l’âge adulte. Synthétisée à l’extrême, nous dit-elle, la thèse de l’ ouvrage de cette dernière «C’est pour ton bien» serait la suivante : en Allemagne, dans la première moitié du XXème siècle, sous prétexte de faire leur bien, c’est-à-dire d’en faire des sujets dociles et faciles à vivre, les adultes se montraient particulièrement violents et dominateurs envers les enfants. Les Allemands éduqués de cette façon auraient perdu leur capacité de penser par eux-mêmes, et auraient adopté des conduites d’obéissance à l’autorité, ce qui aurait permis l’avènement du III e Reich.

C’est l’intégration par les enfants des messages transmis par les adultes, dévalorisants et violents en l’occurrence, et la transmission de ce mode éducatif par la compulsion de répétition qui expliqueraient ce phénomène.

«Cet ouvrage, par ailleurs fort intéressant, avance donc des hypothèses totalement contraires à ce qui a été observé en Guadeloupe», souligne Valérie Ganem, qui pourtant conceptualise les processus familiaux, dans l’archipel, comme étant à l’origine de souffrances, répercutées à l’âge adulte dans une détestation et une haine du milieu professionnel.

L’analyse de la sociologue Valérie Ganel nous laisse perplexes. Passer du III ème Reich à la désobéissance civile et professionnelle, en Guadeloupe, est un curieux raccourci.
Nous ne voyons pas en quoi l’actuel refus de la hiérarchie médicale aux Antilles, et de l’injonction vaccinale, chez le personnel soignant, prendrait sa source dans un contexte familial névrotique.

Nous serions plus réceptifs à la pensée d’Alexandre Kojève, dans son interprétation de la dialectique du maître et de l’esclave, «Introduction à la lecture de Hegel». Entendons-nous bien. Nous abordons un concept philosophique, la structure du désir.

Il s’agit d’une «lutte de pur prestige menée en vue de la reconnaissance par l’adversaire» ( Kojève). Cette reconnaissance passe par une lutte à mort (philosophique) contre celui qui prétend être son semblable.

«Dans cette lutte originaire dont parle Hegel, il ne peut y avoir de victoire que pour celui qui avance dans le combat jusqu’à s’exposer, au plus près, à la mort, à la limite de la mort, attestant ainsi que son être intime, son soi, a plus de valeur que sa conservation biologique». Comme quoi la philosophie peut être passionnante dans le contexte Covid.

Sur un plan idéologique, cette fois-ci, nous avions esquissé une conception fétichiste de l’individualité, culminant en une irréductibilité guadeloupéenne auto-destructrice.

Toute institution médicalisée sera vue comme une entité séparée, accélérant la perte du peuple antillais.
Le CHU de Guadeloupe (où en grande majorité, nous nous estimons subalternes), devient un haut lieu de torture, dirigé par des monstres en blouse blanche. Une dialectique infernale du double jeu, cette fois sanitaire, se met en place. Le millier de morts est dépassé, mais nous bloquons l’accès aux hôpitaux.

La critique majeure que l’on pourrait faire à ces représentations est qu’elles restent à des niveaux archaïques de domination, dans une typologie indémodable (Yo bizwen exterminé nou).

L’évidence est que ceux qui détiennent les appareils idéologiques, sont désormais sans état.
L’Etat est devenu inconscient, hors frontières.

Les théoriciens actuels, reprenant les réflexions d’Althusser sur les appareils idéologiques d’Etat (AIE), en ont montré les limites, car le contexte capitalistique a changé dans le sens où il n’est plus identifiable à un groupe, qu’il est mondial, ce qui brouille davantage son repérage.
Ils sont désormais désignés comme les appareils stratégiques capitalistes (ASC). Ce serait le cas des firmes mondiales (Pfizzer) et autres…

Il est normal, même sain et citoyen, de critiquer la puissance phénoménale de telles entreprises qui représentent un danger majeur pour l’égalité de tous aux systèmes de soins, et qui peuvent imposer des politiques de vaccination servant leurs intérêts.
Ce qui nous inquiète est que la liberté totale évoquée par certains, en matière vaccinale peut devenir le miroir inversé d’un autre asservissement, un système symbolique qui serait l’unique instrument d’appréhension de la «réalité antillaise», en opposition totale à la science.

D’ailleurs, la facilité avec laquelle se sont propagées toutes les théories complotistes, aux Antilles, ne coïncide-t-elle pas avec le dépérissement cataclysmal de nos factices structures éducatives transformées en piètres appareils «d’information et d’éducation» de la masse informe, dans laquelle nous nous incluons.

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Théo LESCRUTATEUR

Théo LESCRUTATEUR

1 Comment

  1. Georges Boucard
    novembre 7, 2021 at 07:19 — Répondre

    Cher Théo ,
    Je persiste et signe .. une fois l analyse psycho socio philosophique de nos tares passées au crible de ton brillant cerveau avec tous les outils et concepts de la pensée eurocentrique ( Deleuze, Crozier ,Mintzberg , Arendt, Hegel ….n en jetez plus … la coupe est pleine ..)
    Ki bitin concrètement et « pragmatiquement »ou Ka pwopoze Pèp Gwada pou i détotiyé l espwi ay???!!!
    L Hopital pa bon sé on monstre dans l imaginaire collectif à Pèp la
    Éducation nationale la c est un cataclysme dans lequel nous nous incluons
    What Else ???Theo Ki mannev nou ka mètt an wout ???!!!
    Georges

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