Culture

Je suis une étoffe. Je suis déchirée. Mais encore suffisamment consciente pour chercher à me réparer.

Compositrice, parolière et interprète, Véronique Hermann Sambin est originaire de la Guadeloupe. La Caribbean Lady se distingue aujourd’hui sur les scènes jazz et world par son écriture, d’une belle et rare patine (créole, français) doublée d’un style musical très personnel.

A la sortie de son premier album Roz Jericho, la critique parle de révélation. Son deuxième, Basalte, confirme la classe et l’engagement de la jeune chanteuse caribéenne. Elle présente son troisième opus, SKY LOOM, une étoffe chaleureuse où la langue créole se dévoile, tout en entrelacs et en finesse. Titre d’un poème amérindien, SKY LOOM signifie « métier à tisser reliant la Terre au Ciel ».

L’association les Arts tisserands, présidée par Véronique H Sambin, a programmé le Wonderfil festival des cultures textiles, au pavillon de la ville de Pointe-à-Pitre du 10 au 31 juillet dernier. Pour Véronique, il s’agit de pérenniser ce rendez-vous. « Il est important que les enfants voient un métier à tisser : il produit une vraie musique, avec la navette qui passe de droite à gauche, explique l’artiste. Il y a aussi le toucher, le sens de l’observation qu’on développe, la confrontation avec la matière… L’autre élément fondamental pour moi, c’est que les tisserandes trouvent un espace pour accueillir des stagiaires, animer des formations, qu’on valorise et qu’on transmette ce savoir-faire artisanal. »

97L : Pouvez-vous nous expliquer la genèse de votre projet ?
Depuis un peu plus de quatre ans je m’intéresse aux différentes étapes de fabrication des textiles et au tissage en particulier. J’ai commencé mon apprentissage à Paris avec l’artiste Sarah Krespin, pratique approfondie par la suite sur l’île d’Oléron avec Marie Lépée (Atelier Lin et L’autre). Au cours de mes lectures et voyages – notamment au Ghana – j’ai découvert des documents, histoires, savoirs-faire passionnants. C’est tout cela que j’ai souhaité partager en créant le Wonderfil festival, porté par l’association Arts Tisserands. Le festival est articulé autour des fibres, des techniques artisanales de fabrication de tissus, mais aussi de l’industrie textile et des enjeux environnementaux. Pour cette première édition, nous avons également voulu présenter les œuvres textiles de trois artistes : Simone Lagrand, Jewel S. Et Judith Tchakpa.

97L : Quel est le lien entre l’album Sky Loom et le Wonderfil Festival ?
« SKY LOOM » est le titre de mon troisième album, éponyme d’un poème Navajo. La gratitude et l’offrande sont les thèmes majeurs qui en ressortent. A l’image de l’album Sky Loom, le Wonderfil festival est une manière de rendre honneur et hommage à la fois aux tisserands, aux artistes et aux flux invisibles qui nous lient et nous rendent vivants.

97L : Sur la pochette de l’album, vous portez des fibres de laine autour du cou. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

L’album Sky Loom (Jazz Family – 2020), est en quelque sorte la bande-son associée à mes pratiques, découvertes et création du festival Wonderfil. Le tissage est partout en nous : nos rencontres avec le vivant, notre ADN, la création artistique, les lyannaj nécessaires à toutes constructions durables. Mes chansons sont des rêves, des mots, des concepts. Le festival, c’est du concret. Rêve et réalité, comme chaîne et trame, ne trouvent de sens que dans l’entremêlement.

97L : Comment réparer le tissu déchiré du monde ?
Il m’est impossible de parler « du monde » sans parler de moi. Je suis une étoffe. Je suis déchirée. Mais encore suffisamment consciente, solide, habile, pour chercher à me réparer. Seule, grâce à la musique et au tissage. Avec les autres, grâce au festival. Si celui-ci venait, en tant qu’outil, à participer à une forme de construction ou de réparation pour d’autres, j’en serais heureuse.

97L : Quels sont les tissus proposés dans les ateliers ? Et l’approche pédagogique et technique du métier de Tisserand ?
Pour la première édition du festival, deux types d’ateliers sont proposés et connaissent un franc succès auprès des jeunes et des moins jeunes, des hommes comme des femmes : En premier lieu, les ateliers de lirette sur cadre, animés par Marine Marine Marignan et Edwige Mene, deux tisserandes de TMK (Tissé Mod Karaïbe). Ce sont les tissus KENTE du Ghana qui ont été mis en avant. Ils sont pleins de sens, porteurs d’histoires, de proverbes, de paroles. Derrière chaque motif, ou pattern, le tisserand raconte quelque chose. C’est cette écriture qui donne autant de valeur au KENTE. Pareil pour l’Adinkra, autre spécificité textile ghanéenne.

L’apprentissage du tissage KENTE sur métier à tisser est long. Les ateliers proposés sont des ateliers d’initiations. On aborde le B. A BA du tissage. Les ateliers durent 2 ou 3 heures. La tirette est une technique de revalorisation de « déchets textiles » fournis par l’association Guadeloupe Recyclerie Solidaire. On apprend à créer du neuf avec du vieux. Les cadres, eux-mêmes ont été fabriqués pour l’occasion à partir de bois recyclé par Apyart création, à Petit-Bourg. Et puis aussi, les ateliers de fabrication de bijoux textiles animés par Emoi créations, sur une idée originale de l’artiste Judith Tchakpa.

Au cours des prochains mois, nous souhaiterions mener ce type d’ateliers auprès des publics scolaires. Pour cela nous avons besoin du soutien des établissements scolaires, des municipalités, du département, de la région… Les attentes et possibilités sont nombreuses.

97L :  Comment poursuivre la pratique et l’enseignement de ce métier en Guadeloupe ?
L’accueil du public est vraiment très favorable ! Il se montre curieux. Certains, après avoir suivi les ateliers de création, ont manifesté le désir de continuer à tisser sur cadre ou même à apprendre sur un vrai métier à tisser. Il est possible d’en fabriquer localement. Les tisserandes présentes au Pavillon de la Ville de Pointe-à-Pitre, ont vraiment donné envie d’aller plus loin. Comme souligné précédemment, il me semble important d’intégrer les pratiques d’artisanat au sein des écoles. Se confronter aux matières, au sens large, pas uniquement aux fibres, c’est faire l’expérience du réel, des infinis possibles, en même temps qu’on découvre les limites, la patience, le plaisir de créer… Construire, faire soi-même participe à contrer, même modestement, les dérives de la société de consommation.

97L : Que retenez-vous de cette édition et des réactions des visiteurs ?
Nous avons recueilli d’excellents retours. Tant de la part des visiteurs que des partenaires. Certes, le public n’est pas venu en masse, comme il le ferait pour un événement autour du sport, de la musique ou de la gastronomie. Mais, nous avons, dès les premiers jours d’ouverture, reçu en moyenne, quotidiennement, une soixantaine de passionnés, curieux ou simplement passants, qui ont laissé des témoignages précieux, encourageants. A titre d’exemples, les enfants ont été ravis d’apprendre à faire du fil à partir d’une simple capsule de coton. Les adultes se sont interrogés sur leur manière de « consommer » des vêtements… En 3 semaines, nous avons aussi accueilli avec beaucoup d’intérêt les suggestions de chacun pour proposer une meilleure édition.  Il y a eu l’adhésion et le soutien de la Direction des Affaires Culturelles de la Guadeloupe dès le début du projet qui a joué un rôle facilitateur pour convaincre les autres partenaires. J’ai également reçu le soutien de mes proches et de partenaires comme Kalyane Consulting, qui a apporté à l’association un précieux «coup de main».

97L : Pensez-vous aller en Afrique et rencontrer les tisserands ?
Le programme Wonderfil est construit sur 6 ans. Les premiers voyages ont eu lieu au Sénégal, au Cameroun et au Ghana. A mes frais, je le précise. Ce sont ces voyages, entre autres, qui m’ont incitée à monter le Wonderfil festival. Il est question maintenant d’aller vers le continent sud-américain (2022-2024). Et puis ensuite en Asie (2024-2026). Si le cosmos le veut.

97L : Quels sont les projets pour la seconde édition Wonderfil Festival Cultures Textiles ?
L’association Arts Tisserands (www.artstisserands.com) est très enthousiaste à l’idée de collaborer avec les brodeuses de Vieux-Fort, les artistes comme la guadeloupéenne Johanna Bramble, formidable designer, tisserande, entrepreneur, basée au Sénégal et reconnue à l’international, les vanniers de la Caraïbes, teinturiers de Marie-Galantes, les stylistes d’ici et d’ailleurs, la division mode du Lycée Chevalier Saint-Georges aux Abymes, ou encore des structures éco-responsables comme l’Admerane à Capesterre… L’exploration ne fait que commencer !

 

Propos recueillis Wanda NICOT

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