Société

Comment les Noirs peuvent-ils dire Black Lives Matter, tout en s’entretuant ?

Nous savons que le racisme existe. Même ceux qui le nient le savent pertinemment. Ils refusent simplement d’être objectifs et reconnaissent du bout des lèvres que ce pays est imparfait. Le public doit comprendre les effets dévastateurs du racisme systémique sur le psychisme et ses conséquences directes sur l’évolution des personnes de couleur. Par Régie Jackson.

Devant l’augmentation des meurtres à Milwaukee, les gens réclament à corps et à cris la nécessité d’une coopération avec la police et que nous devrions cesser de nous entretuer. Personne ne s’interroge sur l’état d’esprit de gens si en colère qu’ils sont prêts à oter la vie d’autrui. Explorons donc l’esprit des tueurs.

Frantz Fanon, le célèbre psychiatre a écrit sur ceux qui vivent dans une société oppressive. Il parle d’aliénation, que les gens se sentent ou ne se sentent pas accueillis, appréciés et valorisés dans la société dans laquelle ils vivent. Il a étudié l’oppression dans les milieux coloniaux de la Martinique où il est né et a grandi. Il n’a véritablement appréhendé le colonialisme jusqu’à ce qu’il déménage à Paris pour y suivre une école de médecine et qu’il découvre la vraie nature de l’oppression et ses impacts sur la vie des opprimés face au groupe dominant.

Fanon a exploré l’aliénation résultant de l’oppression des gens et leurs réactions face à cette oppression. L’un de ses constats était l’aliénation de votre culture. Une de ses manifestations est la maîtrise d’une langue. En Amérique, les Noirs sont méprisés et infériorisés parce que nous ne parlons pas toujours bien l’anglais de la « reine ».

L’anglais n’est pas ma langue maternelle. Je n’ai aucune idée de la mienne, pas plus que les autres Noirs de ce pays. Notre langue nous a été volée pendant deux cent quarante-six ans de captivité en Amérique. Nous avons été sévèrement punis pour avoir utilisé notre langue maternelle. Des lois ont été adoptées, les rendant illégales. Ces mêmes législateurs ont alors eu l’audace de nous décréter inintelligents et naturellement inférieurs aux Blancs en termes de capacité mentale. Cela équivaut à couper les jambes d’un homme et le blâmer d’être infirme.

Fanon a écrit dans son célèbre livre Peaux noires, Masques blancs sur la langue et son importance dans les sociétés oppressives.

« Parler une langue, c’est affronter un monde, une culture. Le Noir Antillais sera d’autant plus blanc, c’est-à-dire se rapprochera d’autant plus du véritable homme qu’il aura fait sienne la langue française ». Dans le cas des Martiniquais, la culture et la langue imposées étaient le français. On se souciait de parler «le français de France, le français du français, le français français», tout en évitant le créole, sauf pour donner des ordres aux domestiques. Le fait de n’avoir à parler que la langue de l’autre alors que cet autre était le conquérant, le dirigeant et l’oppresseur était à la fois une affirmation de lui, de sa vision du monde et de ses valeurs; une concession à son cadre et un éloignement de son histoire, de ses valeurs et de sa vision.

En imposant la culture et les langues européennes aux Africains ici et dans toute la diaspora, les Blancs ont utilisé la violence pour l’imposer. Le lien avec notre histoire et nos cultures en Afrique a été rompu. Hussein Bulhan, auteur de Frantz Fanon et de la psychologie de l’oppression, nous dit que «Le passage du Milieu a déraciné les corps, les transportant vers des terres extraterrestres où les valeurs fondamentales étaient pro-blanches et anti-noires, suscitant une victimisation difficile à quantifier…

Ce dernier point est essentiel. Le système de valeurs qui prévaut en Amérique depuis plus de quatre siècles est «prowhite et antiblack». Comment pouvons-nous nous esperer qu’un système conçu pour promouvoir une vision positive des Blancs et une vision négative des Noirs fasse autre chose que ce pour quoi il a été conçu ?

Ce système existe depuis si longtemps qu’il est ancré dans toutes les institutions de cette société. Il semble invisible. C’est comme l’eau dans laquelle nagent les poissons. Ils ne la perçoivent pas parce qu’elle est partout. Peu importe les personnes au sein des institutions si le cadre de base est anti-noir. C’est l’inégalité par définition.

C’est l’un des principes fondamentaux de la société américaine qui, refuse de se regarder dans un miroir. Ce n’est pas un hasard si les personnes les plus pauvres du pays sont les Amérindiens, les Latinos et les Noirs. Bien sûr, il y a aussi une flopée de pauvres Blancs, mais malgré les disparités économiques, les Blancs s’en sortent mieux que les personnes de couleur.

Le brillant auteur, journaliste et critique social Ta-Nehisi Paul Coates a évoqué ce racisme systémique par le biais du système de justice pénale.

«Je pense que notre justice fonctionne comme prévu. Si votre intention est d’emprisonner un grand nombre de gens, si vous pensez que la prison est un moyen efficace de répondre aux innombrables besoins sociaux de la communauté afro-américaine, alors elle est efficace. Il existe une tradition historique dans ce pays à traiter les problèmes en criminalisant les problèmes sociaux d’une manière inégalée pour les autres communautés.

Nous avons une conception criminelle des Noirs, inscrite dans notre Constitution, une clause d’esclave fugitif… La quête de liberté était illégale, l’esclavage, imposé par le système de justice pénale.  Frederick Douglas est un esclave évadé, c’est donc un criminel. Il a volé son corps comme il l’a écrit dans l’un de ses discours. Harriet Tubman a été à la tête d’une conspiration criminelle de grande ampleur, volant des gens.

Notre société devant des choses inacceptables, comme un meurtre, blâme la culture de l’accusé lorsqu’il est noir, mais pas si il est blanc. Lorsque les Noirs veulent être considérés comme acceptables en Amérique, ils font tout leur possible pour  s’intégrer. Comme l’a dit Bulhan à propos de l’opprimé, « sa façon de parler, de s’habiller, de manger et de vivre est méticuleusement conforme aux règles établies par le groupe dominant. C’est particulièrement vrai parmi ceux dont le statut économique et social permet de rêver à une plus grande assimilation au monde blanc. Mais certaines personnes opprimées vont dans la direction opposée et rejettent l’assimilation ».

Lorsque vous vivez en tant que personne noire opprimée en Amérique, vous êtes obligé de vous considérer, vous et la communauté, comme imparfaits. Bulhan nous raconte comment cet état d’esprit imprègne notre société.

« L’école, les livres d’histoire, les bandes dessinées… tout cela renforce aussi la dissonance cognitive et même la haine de soi… Plus l’écolier se rapproche du cercle social de l’oppresseur, plus il apprend à dénigrer ce qu’il est de par sa naissance. D’une part, il est assimilé à la culture dominante, et d’autre part, il est amené à rompre avec sa propre culture… puis vient l’étape où il doit choisir soit son propre groupe soit l’autre… »

En Amérique, pour les Noirs, l’histoire commence avec les colonies britanniques devenues l’Amérique, cette nation ayant en son cœur un mépris pour les Noirs. Les Noirs se considèrent comme une espèce étrangère dans ce pays qu’ils ont construit par le travail forcé au fil des générations. Les plantations, terrain d’horreurs ont désormais l’image d’un Sud bucolique avec de grands chênes magnifiques, les Blancs buvant des Mint juleps et vivant dans le luxe. Quant aux Africains, un rideau masque pudiquement leur travail.

Les frustrations et les traumatismes quotidiens qui se développent en semaines, mois, années et générations font qu’il est difficile pour certains d’entre nous dans la communauté noire de valoriser la vie des Noirs. Nous sommes en guerre contre nous-mêmes, devenant ainsi des auto-oppresseurs. La société a créé une sorte de monstre tel Frankenstein : c’est un individu  qui a un tel mépris pour lui-même qu’il ne peut apprécier ceux qui l’entourent.

Comment est-il possible de valoriser votre vie alors que chaque opportunité s’achève par une porte claquée à votre nez ? Comment pouvez-vous vous sentir bien en tant que Noir en Amérique alors que tant de vos pairs sont opprimés ? Vous ne pouvez considerer les exceptions à la règle, les Oprah Winfrey et Barack Obama comme étant le reflet de vous-même. Ils vous semblent des extraterrestres.

Leurs valeurs ne correspondent pas aux votres. Ils vivent dans le luxe tandis que vous vous vautrez dans le désespoir. Ils sont riches alors que vous avez du mal à gagner un dollar et quinze cents de l’heure. Votre colère explose en une rage intense, généralement contre quelqu’un de votre communauté.

Fanon s’intéresse à la personne aliénée victime des autres, puis d’elle-même. La violence que lui impose la société devient ancrée dans sa psyché par les multiples exemples que la société lui renvoie. Quand il sait que la société ne valorise pas sa communauté et la vie des Noirs, lui à son tour les dénigrer.

C’est à ce stade que devant des actes de violence insensés, en particulier les meurtres, l’Amérique s’interroge : comment les Noirs peuvent-ils marcher en disant, Black Lives Matter, tout en continuant à s’entre-tuer ?

Peu de gens comprennent les facteurs sous-jacents qui créent cette rage. Rares sont les habitants de Milwaukee à comprendre que ce grand nombre de meurtres cette année est une manifestation des pressions exercées sur les individus pendant cette pandémie. Le nombre et le pourcentage de meurtres hors normes cette année n’ont pas été une surprise pour les acteurs contre la violence domestique.

Ils nous ont avertis au printemps que les cas de violences conjugales augmenterait proportionnellement à la durée du confinement. Ils ont prédit à juste titre que l’on dénombrerait de nombreuses victimes de violences domestiques. Ils ont supplié les dirigeants de nos villes de tout faire pour éviter que cela ne transforme en une crise énorme. Dans la plupart des cas, peu de choses ont été dites ou faites. En conséquence, la ville s’approche d’un nombre record de meurtres…

Les auteurs de meurtres sont souvent les derniers à admettre leur responsabilité, en proie à une culpabilité interne. En étudiant leur état d’esprit alors qu’ils croupissent en prison, on entrevoit une autre facette de ceux que notre société nomme des monstres. Certains sont de vrais sociopathes, mais la plupart sont des gens ordinaires qui ont atteint un point où la rage qui brûlait en eux a explosé.

À la fin des années 1880 et au début des années 1900, alors que des millions d’immigrants européens arrivaient en Amérique, ils se rendirent rapidement compte que les rues n’étaient pas pavées d’or. Ces étrangers se sont sentis aliénés et ont assassiné comme les Noirs le font maintenant. Finalement, leur aliénation basée sur leur origine et leur incapacité à maîtriser l’anglais s’est dissipée. Ils sont devenus une partie du groupe des Blancs. Les Italiens, Juifs, Irlandais, sont devenus blancs. Leur vie a changé une fois ce statut obtenu, invités dans la pièce secrète vous donnant accès à la clé pour déverrouiller le rêve américain. La porte, elle, est restée close pour la plupart des Noirs, le nombre de serrures si élevé que très peu de Noirs ont pu «entrer par effraction» et profiter de ces privilèges.

Pour beaucoup de Noirs, nous sommes toujours à l’extérieur. Nous sommes malades à cause de cette condition préexistante : le racisme systémique. Les barrières créées par le racisme en Amérique conduisent à une incapacité à voir, accéder et profiter du vaste potentiel humain ainsi gaspillé.

Nous avons du mal à nous voir sans intègrer les affreuses choses entendues depuis des générations. C’est pour cela que nous nous appelons nègres, car c’est tout ce que l’Amérique a jamais permis à la plupart d’entre nous d’être. Cette épithète racial ne faisait pas partie de notre vocabulaire avant notre arrivée d’Afrique…

Cet être avilissant, «le nègre», est la création d’un système dans une progression logique au fil des siècles trouvant que les corps noirs n’ont d’utilité que comme outils pour assurer la richesse d’un système politique et économique eurocentrique que beaucoup refusent d’admettre.

Lorsque vous vous voyez ainsi, vous agissez alors en conséquence.

«Si vous pouvez contrôler la pensée d’un homme, vous n’avez pas à vous soucier de son action. Lorsque vous déterminez ce qu’un homme doit penser, vous n’avez pas à vous soucier de ses actions. Si vous faites sentir à un homme qu’il est inférieur, vous n’avez pas à le contraindre à accepter un statut inférieur, car il le recherchera lui-même. – Dr Carter G. Woodson, père du Mois de l’histoire afro-américaine et auteur de The Mis-Education of the Negro.

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