Littérature

« Le développement du livre et de la lecture en Guyane demeure une lourde tâche mais ô combien passionnante »

Tchisséka LOBELT a vu le jour à Paris, d’un père congolais et d’une mère française. Après avoir exercé durant 25 ans le poste de responsable du service de presse et communication au Conseil Général de Guyane, à l’issue d’un master « Sociétés et interculturalité » obtenu en 2012 à l’UAG, elle donne une autre direction à sa carrière en intégrant la direction Générale des Affaires Culturelles de la Collectivité Départementale en qualité de chargée de projets et de communication. Cette amoureuse de la littérature se bat pour faire exister le livre en Guyane, le promouvoir, le maintenir face aux nouvelles technologies. En 2016, elle s’est vue remettre par le Sénateur Antoine KARAM la Médaille de Chevalier de l’Ordre du Mérite. 

97L : Quelles sont vos nouvelles fonctions au sein à la CTG ?

En août 2019, j’ai été nommée Directrice du Livre et de la Lecture de la Collectivité Territoriale de la Guyane (CTG). J’ai la responsabilité de deux bibliothèques publiques et d’un service économie du livre et vie littéraire. Avec mon équipe, environ une trentaine de personnes, nous gérons à Cayenne la bibliothèque Franconie et la Bibliothèque Territoriale de Prêt qui dessert les communes de Guyane de moins de 10 000 habitants. Le développement du livre et de la lecture demeure une lourde tâche mais ô combien passionnante surtout auprès de la jeunesse. Le livre reste un secteur qui nécessite en permanence d’être renforcé par des actions d’accompagnement.

97L : Durant le confinement, quelles sont les actions menées sur les réseaux sociaux, pour continuer à faire vivre les auteurs Francophones ?

Il fallait réussir à tenir le choc. J’ai mené un projet sur Facebook qui a consisté à faire écrire ceux qui en ressentaient le besoin, en créant une page ouverte à tous qui s’appelait « Paroles de confinement ». Très rapidement de nombreux participants ont rejoint ce groupe où au fil des jours des auteurs amateurs et confirmés ont posté des textes originaux faisant part leur ressenti de cette pandémie sur leur quotidien.

97L : Selon vous le roman littéraire est-il propre à l’auteur dans la fiction, l’imaginaire et le vécu biographique des auteurs ?

Un écrivain écrit toujours le même livre me dit fréquemment une plume célèbre. C’est un point de vue mais qui se vérifie chez de nombreux auteurs dans la récurrence des thématiques traitées.

Les écrits d’un auteur demeurent la création issue de son vécu, sorti tout droit de son imaginaire, de son environnement, de ses rencontres et d’une folle envie de raconter des histoires. Ses livres reflètent la réalité qu’il veut bien donner au monde. Bien souvent en début de carrière l’écrivain s’inspire de sa propre histoire puis il évolue en plongeant davantage dans la fiction.

A ce titre, je citerais juste quelques lignes d’un écrivain dont j’affectionne particulièrement l’œuvre, Jean-Paul Delfino, qui dans « Les Pêcheurs d’étoiles » écrit ceci « … Derrière chaque livre, il y a un homme ou une femme qui espère avoir écrit non pas un chef-d’œuvre, mais le chef-d’œuvre, le livre parfait. Ils y mettent toute leur âme, tout leur temps, toute leur énergie et toutes leurs illusions. Ils se négligent eux-mêmes. Ils finissent par abandonner leur famille et leurs amis. Ils se refusent le moindre plaisir, tout à leur fièvre, tout excités qu’ils sont par le livre à écrire. Et quand leur jus de cervelle est bien couché sur la feuille, quand les premiers exemplaires qui sentent encore le neuf, l’encre et le papier prennent place dans les librairies qui débordent déjà de toutes parts, ils ne sont même pas fiers. Ils réalisent que tout ça, ça n’a servi à rien. A rien d’autre qu’à leur gâcher la vie. Ils comprennent que leur livre n’était pas si bon que ça, tout de même, qu’ils sont capables de faire beaucoup mieux. Alors ça les reprend encore plus violemment qu’avant. C’est plus fort qu’eux. C’est plus puissant que tout, cette manie de coller des pattes de mouche sur la page blanche dans l’espoir que, peut-être, leur livre intéressera quelqu’un. C’est sans fin…. »

97L : Votre intervention dans le Prix Senghor ?

Je suis membre du jury de ce Prix cofondé avec Dominique Loubao, il y a 15 ans. L’idée a germé dans un café de Paris en 2006 et je suis ravie qu’il s’inscrive dans la pérennité grâce à la pugnacité de Dominique Loubao qui le porte à bout de bras depuis des années. Il porte le nom du grand écrivain académicien défenseur de la Francophonie, le poète Léopold Sédar Senghor et couronne chaque année un premier roman. Ce prix qui se veut francophone et francophile a choisi de distinguer et d’encourager l’auteur d’un premier roman. Quelques pépites en sont sorties.

97L : Le 20 mars 2020, la Francophonie célébrait ses 50 ans, sous le signe « Constructions ensemble la Francophonie de l’avenir ». Votre réaction ?

Beaucoup n’aiment pas ce terme estimant qu’il est politique, passéiste et colonialiste. Il est étonnant que 50 ans après on parle encore de construction de la Francophonie. Pour ma part, j’estime qu’il exprime un concept, le français en partage.

La Franconie est une grande communauté de 300 millions de locuteurs, répartis sur les cinq continents. Ce puissant réseau confère également une très large marge de manœuvre en matière d’actions de coopération au sein de 88 états réunis au sein de l’OIF (l’Organisation internationale de la Francophonie). La Francophonie permet non seulement de faire connaître les œuvres littéraires mais aussi de véhiculer et partager des cultures. A ce titre, je prendrais l’exemple du Parlement des Ecrivaines francophones (PEF) créé en 2018 à Orléans qui aujourd’hui rend distincte la voix des femmes écrivaines, permet de renforcer les liens où qu’elles se trouvent, et offre un espace de prise parole destiné à donner le point de vue des femmes sur les débats ou les crises de nos sociétés.

97L : Dans quelle circonstance avez-vous effectué un voyage en Afrique ?

En 2019, je me suis rendue en Côte d’Ivoire à l’invitation du journaliste Serge Bilé, auteur du livre « Boni aux origines d’un peuple », lequel a initié ce déplacement avec l’aide du gouvernement ivoirien afin qu’une délégation de Bonis de Guyane aille la rencontre de leurs ancêtres les Bonis de Côte d’Ivoire. Ce voyage reste mémorable, riche en émotions, et durant lequel le passé a resurgi avec parfois des cris et des larmes. Ce fut l’occasion d’un échange culturel qui s’inscrivait dans le cadre des Journées mémorielles de la route de l’esclave où les liens très forts qui se sont tissés sont à pérenniser.

97L : Quelle expérience gardez-vous de votre rôle de présidente de Promolivres

J’ai présidé cette association pendant plus de 20 ans, l’expérience a été très enrichissante. J’en retiens deux éléments essentiels en termes de management.

En premier lieu, il y a la conception de projets, le montage des dossiers, la préparation et la gestion des événements. Ensuite lorsque vous êtes à la tête d’une association vous managez une petite entreprise qui comporte une partie administrative et financière. Aujourd’hui on demande aux dirigeants d’associations une grande rigueur dans leur gestion. Promolivres est une structure associative qui a toujours géré des projets d’envergure à gros budgets. A ce jour, Promolivres a organisé 11 salons du livre depuis 1996. C’est manifestation a lieu tous les deux ans (biennale) et demande une longue préparation en amont. Dès lors que le thème est retenu, il faut se mettre en quête des écrivains pressentis et qui généralement sont demandés dans tous les salons pour promouvoir leurs nouveaux ouvrages.

La Guyane est loin des routes littéraires, heureusement que Promolivres a fait ses preuves en termes d’organisation et de renommée lui procurant ainsi une belle carte de visite. Parmi les grands noms d’écrivains invités, le regretté Luis Sepulveda, Alain Mabanckou, Dany Laferrière, Lyonel Troulliot, Ernest Pépin, Gisèle Pineau, Daniel Picouly Roland Brival, Michel Onfray, Yasmina Khadra, Jean-Paul Delfino, Ana Maria Machado et tant d’autres. Ainsi que tous les écrivains du la Guyane.

97L : Parlez-nous de la genèse des différents thèmes du Salon du livre de Cayenne à aujourd’hui ?

Le credo de Promolivres consiste à promouvoir la littérature d’ici et d’ailleurs car nous estimons qu’il fondamental de brasser les idées, de permettre aux écrivains de différents territoires de se côtoyer, de s’exprimer et au public de les écouter lors de rencontres pour mieux les lire ensuite. Compte tenu de notre position géographique dans le bassin amazonien sud-américain, notre volonté a toujours été d’aller prioritairement à la découverte de la culture de nos voisins.

C’est ainsi que dès les premiers Salons nous avons invité le Brésil à la littérature foisonnante en nous intéressant également à ses écrivains emblématiques. Dès 2001, nous avons accueilli Haïti et ses talentueux écrivains tels que Frankétienne, Dany Lafferière, Lyonel Trouillot, Yanick Lahens, Rodney Saint Eloi et bien d’autres. Parmi les thématiques des différents salons citons L’Orient des Amériques qui nous a permis de mettre à l’honneur les communautés de pays implantées en Guyane comme le Liban, la Chine, l’Inde et le Surinam. Ou encore Hommage à l’Amérique latine. Faire découvrir ces Voix du Sud Voix du Sud en accueillant les écrivains africains et de la diaspora avec Mémoires des Amériques. En 20 ans ce sont environ 300 écrivains qui ont été invités en Guyane pour notre salon le Salon du Livre international de la Guyane.

97L : Quels sont vos livres de chevet et vos hobbies ?

J’ai lu Les Impatientes avant même qu’il ne soit couronné du Prix Goncourt 2020 des lycéens. Une terre promise de Barack Obama, le dernier Alain Mabanckou Rumeurs d’Amérique. J’ai profité du confinement pour relire certaines œuvres de Maya Angelou et Chimamanda Ngozi Adichie. Sur le plan local je m’intéresse au livre de Christiane Taubira « Gran Balan » et à une jeune auteure guyanaise que je suis depuis qu’elle a 19 ans et qui depuis a fait du chemin, avec aujourd’hui un très beau parcours d’auteure et de comédienne. Il s’agit d’Emmelyne Octavie qui après « Comme un clou dans le cœur », vient de publier un autre roman qui s’intitule « Par accident le jour où Maman n’est pas morte ».

Mes centres d’intérêt demeurent bien sûr la littérature, la lecture des journaux, car en tant que journaliste même si je n’exerce plus, je reste très attachée à la presse écrite. Je suis toujours à l’écoute des médias, de la politique locale, intérieure et internationale. Comme hobby j’aime la photo, en particulier la nature, les paysages, et les maisons créoles. Et puis le jardinage car j’adore les fleurs et les plantes. C’est un moyen de me détendre.

97L : Et vos projets pour l’avenir ?

2020, une année éprouvante qui aura marqué à jamais notre vie. Je suis très investie dans mon travail et j’espère pouvoir aboutir d’ici quelques mois avec mon équipe à restructurer et densifier le réseau de lecture publique en Guyane. Trop de zones sur notre territoire demeurent encore éloignées au niveau lecture publique et mon rôle est de parvenir à amener le livre jusque-là. C’est ensuite le soutien que nous apportons aux auteurs dans le cadre de la vie littéraire en initiant des projets pour dénicher de nouvelles plumes à la faveur d’ateliers d’écriture et de coaching.

97L : Un dernier mot pour l’équipe du site 97land.com

Je vous félicite pour le travail journalistique que vous réalisez et je vous souhaite ainsi qu’à tous vos lecteurs une bonne et heureuse année 2021.

 

Propos recueillis par Wanda NICOT

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