ANTILLES : Des societes incontrôlables d’individus désaffectés ?
C’est ce qu’assurait le philosophe Stiegler. Toute communauté repose originellement sur un sens du collectif. Mais actuellement, en Guadeloupe et Martinique, le processus d’atomisation sociale est sidérant. A ce dévoiement de l’intérêt collectif, il ne pourrait y avoir de parade que dans une recomposition des solidarités.
Tocqueville, juriste français et sociologue ayant émigré aux Etat-Unis à la suite de la révolution de 1830, anticipait sur les effets des nouvelles sociétés en train de se construire, en formulant une sorte de représentation visionnaire :
« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes (…) Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine (…), et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. » (assurément Guadeloupe et Martinique sont balayées actuellement par une indifférence existentielle).
Le modèle de despotisme décrit ici par Tocqueville est intégralement lié à une atomisation des sujets : c’est parce qu’il n’y a pas de communauté de Guadeloupe et de Martinique, pas de collectif assumé entre des citoyens, que des sujets atomisés vont constituer non pas un peuple susceptible de revendiquer pour plus d’autonomie, mais une population prise en effet à la gorge, et qui produit des révoltés. L’effet d’isolement est une cause d’impuissance par désolidarisation, et rupture des liens familiaux.
Dans les années soixante, Herbert Marcuse et par Guy Debord, référents ideologiques des événements de mai 68, ont dénoncé le fonctionnement d’une société de masse, dont le premier effet est de produire, très intentionnellement, de la passivité politique, et de la consommation de biens.
Debord montrait l’effet littéralement médusant, tétanisant, d’une « société du spectacle » dans laquelle l’individu n’était sollicité que comme contemplateur passif, et par là même désinvesti de toute énergie, de toute capacité d’action et d’intervention dans le monde. Marcuse présentait des masses réduites au statut de consommateurs, dans un système « unidimensionnel », techniquement organisé pour aplatir les sujets en les insérant dans l’espace de la production.
Si le thème de la vie chère n’est pas un leurre, lors des revendications et émeutes pendant les dernières nuits d’emeute à Fort-de- France, les observateurs ont été sidérés de voir à quel point les objets de consommation les plus éculés, televisions, (pour regarder Koh-Lanta ?), étaient vandalisés, pillés et portés sur les epaules, comme des trophées, objectifs ultimes.
N’y a-til pas eu une captation magistralement réussie du fantasme afin de fixer la libido sur ces objets, dans l’hyper-exploitation de la misère symbolique?
Le terme de collectif s’il n’est pas radicalement discrédité, interroge alors.
Sont-ce vraiment des « émeutes de la faim » ?

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