Société

Marlene Daut : Napoléon n’est pas un héros à célébrer

Extraits d’un article de Marlene L. Daut, professeure d’études sur la diaspora africaine à l’Université de Virginie paru le 18 mars dans le New York Times.

Les institutions françaises devraient accorder plus d’attention à l’histoire esclavagiste de leur pays au lieu d’honorer une icône de la suprématie blanche

 

… L’année 2021 est consacrée par de nombreux musées et institutions du pays comme « l’Année Napoléon ». Il s’agit de commémorer le plus grand tyran de France, icône de la suprématie blanche, Napoléon Bonaparte, décédé il y a 200 ans sur l’île de Sainte-Hélène, le 5 mai 1821…

En tant que femme noire d’origine haïtienne et spécialiste du colonialisme français, je trouve tout à fait éhonté que la France envisage de célébrer l’homme qui a rétabli l’esclavage dans les îles françaises des Caraïbes, architecte d’un génocide moderne, dont les troupes ont construit des chambres à gaz pour tuer mes ancêtres.

Mais d’abord, un peu d’histoire : en 1794, à la suite de la révolution qui a transformé la France de monarchie en une république – et après une énorme rébellion d’esclaves mettant fin à l’esclavage sur l’île française de Saint-Domingue (actuelle Haïti) – la France a déclaré l’abolition de l’esclavage sur tout son territoire.

Mais en 1802, après s’être arrogé le pouvoir, Napoléon a rejeté cette décision, faisant de la France le seul pays à rétablir l’esclavage après l’avoir aboli…

Le peuple français néglige, ignore ou n’est généralement pas au courant de cette histoire. En effet, le système éducatif français, …, encourage l’idée que la France est un pays sans discrimination de couleur, avec une « histoire émancipatrice ».

Lorsque les écoles françaises enseignent l’histoire coloniale, elles vantent régulièrement le pays comme la première des puissances européennes à abolir l’esclavage. Elles omettent généralement d’expliquer pourquoi et comment l’esclavage a été rétabli huit ans plus tard par Napoléon, qui prétextait que s’il ne le rétablissait pas, tôt ou tard, le « sceptre du Nouveau Monde » tomberait dans les mains des Noirs…

« Connaître Napoléon, c’est comprendre le monde dans lequel nous vivons », peut-il lire sur la page officielle de l’exposition. C’est un « personnage fascinant qui a façonné la France d’aujourd’hui ».

L’idée que les vies noires détruites par Napoléon sont moins importantes que les institutions françaises qu’il a créées, a suscité une certaine controverse. En février dernier, les minorités ethniques parmi lesmembres du personnel de La Villette, lieu de l’exposition, ont menacé de se mettre en grève à cause de cet hommage rendu à l’homme que les spécialistes considèrent à juste titre comme un incorrigible raciste, sexiste et despote…

Cependant, il faut préciser le rôle que les Français ont joué dans le rétablissement de l’esclavage,, qui ne résulte pas uniquement des caprices d’un terrible dictateur. Les législateurs français et l’armée française, avec un large soutien du peuple, ont appuyé les actions de Napoléon, démontrant l’incohérence persistante du républicanisme français.

Le traité d’Amiens de mars 1802 met fin à la guerre entre la France et l’Angleterre. Les Britanniques cédèrent la Martinique aux Français, ainsi que d’autres territoires où l’esclavage n’avait jamais été aboli. Le gouvernement français devait donc, soit intégrer ces territoires dans la République en tant que colonies d’esclaves, soit y abolir l’esclavage également.

En mai de la même année, Napoléon résout le problème en publiant un décret permettant le maintien de l’esclavage. Le corps législatif républicain ratifie par la suite cette loi par un vote de 211 voix pour et 63 contre, ouvrant la voie au retour de l’esclavage. Les noirs de Guadeloupe ont combattu les troupes françaises que Napoléon avait envoyées pour les esclavagiser une fois de plus, mais ils ont finalement perdu la lutte et ont vu l’esclavage officiellement rétabli en juillet.

Les choses se sont déroulées différemment, mais non moins tragiquement, à Saint-Domingue. Deux généraux ont été envoyés sur l’île par Napoléon pour, selon ses propres termes, « anéantir le gouvernement des Noirs ». L’armée française reçut l’ordre de tuer toute personne de couleur dans la colonie « qui ait porté l’épaulette ». Les soldats français ont gazé, noyé les révolutionnaires, et utilisé des chiens pour les massacrer ; les colons français se sont vantés ouvertement qu’après « l’extermination », l’île pourrait simplement être repeuplée avec des d’Africains venant du continent.

Cette solution monstrueuse n’a fait qu’encourager les soldats noirs à se battre pour « la liberté ou la mort ». Après avoir vaincu l’armée de Napoléon et déclaré son indépendance, Haïti est devenu le premier État moderne à abolir définitivement l’esclavage…

J’insiste pour rappeler cette partie douloureuse du chemin vers l’indépendance d’Haïti, car le fait même que cette tentative de génocide reste en grande partie occultée prouve que la République française n’est toujours pas en mesure d’affronter pleinement son passé esclavagiste et colonialiste.

« L’Année Napoléon » arrive à une époque dangereuse. Les universitaires français spécialistes des questions raciales et sexistes sont attaqués. Le président Emmanuel Macron a tourné en dérision le domaine des études postcoloniales en suggérant qu’il « encourage l’ethnicisation de la question sociale » au point que la République est en danger de se « fracturer ». Le ministre de l’Enseignement supérieur, a carrément réclamé une enquête, afin de distinguer « ce qui relève de la recherche académique du militantisme », et a déclaré que ces chercheurs faisaient la promotion de l’idéologie « islamo-gauchiste ».

… Consacrer une année entière à la mémoire de Napoléon démontre que la répression de l’histoire au nom de l’idéologie préférée de la France, l’universalisme, est déjà un élément constitutif de la République.

Au lieu de surveiller les universitaires…, les dirigeants français devraient peut-être ouvrir une enquête sur les raisons pour lesquelles Napoléon, un belliciste raciste et génocidaire, continue d’être glorifié dans le pays dont la devise nationale est « Liberté, égalité, fraternité ».

En vérité, dénoncer les conséquences inhumaines du rétablissement de l’esclavage, met à nu le fait inconfortable que le racisme et le colonialisme coexistant avec les proclamations de droits humains universels n’est pas une aberration. Cette apparente contradiction est en fait fondamentale au républicanisme français. La France doit probablement consacrer au moins un siècle à y réfléchir.

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1 Comment

  1. METZ
    mai 4, 2021 at 15:56 — Répondre

    Vive l’Empereur ! Vive la France !

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