Société

ANTILLES : SOMMES-NOUS PENDUS AU NEANT ?

Nous ferions bien d’affronter nos propres démons plutôt que de toujours chercher le monstre chez les autres. Nous portons aux nues le Néant.

Nous sommes impuissants à écarter le démon du champ politique antillais. Nous sommes silencieux quand les professionnels de la santé attirent l’attention sur nos problèmes de santé mentale. Un antillais sur trois souffre de troubles psychiatriques.
D’où la responsabilité écrasante de nos décideurs face à une population en souffrance.

Notre premier péché capital aux Antilles est qu’après avoir plongé dans le néant institutionnel, après avoir atteint le néant idéologique, et parfois même éthique, nous voilà dans le pernicieux ethnicisme. Si une nation, – ne soyons pas naïfs-, n’est pas exempte de toute identification en termes « racialogiques » et culturels, notre identitarisme paraît se nourrir du syndrome de la haine revancharde et exaltée, peuplée d’atroces réminiscences.

Notre deuxième péché capital est l’amateurisme doublé de négligence. Notre troisième péché capital est la torpeur intellectuelle.

Notre quatrième péché capital est la perversion de la volonté, dont la traduction retentissante est la zone économique de Jarry.

La position de nos sociétés vis-à-vis des péchés capitaux traditionnels a pris un caractère ambivalent : la cupidité, l’envie ou la gourmandise (sous la forme du consumérisme), sont devenues des moteurs du système économique capitaliste, même si la cupidité et l’appétit du manager sont fustigés comme le sont les comportements consuméristes de la société du tout-jetable, superficiels et dénués de sens. La Guadeloupe est une poubelle géante, fragilisée par un gaspillage frénétique d’eau, et des rejets catastrophiques des eaux usées.

Un roman de Maupassant, Mont-Oriol, questionne le lien entre modernité et perversion. Maupassant nous rend tangible la jouissance de l’entrepreneur capitaliste. Il s’agit du discours du banquier nommé Andermatt, enflammé par son projet de création d’une nouvelle ville d’eau.

« Ah ! Vous ne comprenez pas, vous autres, comme c’est amusant les affaires, non pas les affaires des marchands ou des commerçants, mais les grandes affaires, les nôtres !… Tenez, regardez ce pauvre village ! J’en ferai une ville, moi, une ville blanche, pleine de grands hôtels qui seront pleins de monde, avec des ascenseurs, des domestiques, des voitures, une foule de riches servie par une foule de pauvres. »

Le psychanalyste, Christian Demoulin, analysant cette volonté de jouissance pouvait conclure : « On me dira peut-être : mais où sont-ils, les Andermatt d’aujourd’hui ? Sans doute sont-ils moins visibles puisque la volonté de jouissance qu’ils incarnent de nos jours fait quasi consensus. Ils créent de l’emploi et tout le monde est content. »

Pourtant, aux Antilles, les Andermatt d’aujourd’hui sont légion, à Pointe-à-Pitre, aux Abymes, à Baie-Mahault, à Petit-Bourg. Ils veulent édifier des villes-golfs, des villes-paquebots, des villes-casinos.

L’Andermatt guadeloupéen mettra en place une totalité trompeuse. Il pousse à l’extrême l’anéantissement des paysages.
Son ambition parait être d’effacer les vestiges du passé (rivière de la Lézarde, Allée du manoir à Capesterre Belle-Eau). L’idée est de faire de l’homme antillais un homme nouveau, sans racines ni héritages, un bon consommateur.

Assurer la survie des humains et celle des autres espèces lui importe peu. Il fait basculer son territoire dans le béton, comme d’autres le font basculer dans la barbarie ordinaire. La barbarie des hommes ordinaires.

La barbarie n’est pas une graine larvée qui attend une situation donnée pour émerger. Elle n’est ni un trait de personnalité, ni une prédisposition quelconque, simplement le résultat d’une suite d’adaptations et de réactions psychiques.

Nous nous sommes donc adaptés au triomphe du Ti Mal qui le couteau à cran d’arrêt fixé au sac à dos, arpente la rue Frébault à Pointe-à-Pitre, et règne sur les cités Chanzy et Mortenol, nous nous sommes adaptés à la médiocrité intellectuelle en Guadeloupe et en Martinique, nous nous sommes adaptés au néant managérial et citoyen.

Daniel Zagury, dans La Barbarie des hommes ordinaires, cherche à explorer les processus qui mènent à des actes barbares, monstrueux, et qui paraissent incompréhensibles pour le reste de l’humanité.

« Un jeune est tué pour une embrouille de portable ou de casquette, pour une cigarette refusée ; une meute saccage tout sur son passage pour un motif qui semble dérisoire. Comment le comprendre ? … Eux se présentent comme ordinaires. Leur expertise psychiatrique est d’une consternante pauvreté. Leurs réponses sont rudimentaires et stéréotypées. En dehors de toute insuffisance intellectuelle, la pensée n’est pas leur exercice privilégié. Non seulement ils ne connaissent pas le plaisir de penser, mais ils le fuient, l’évitent, le court-circuitent comme une source de danger… La pensée elle-même, voilà l’ennemi. L’accueillir est intolérable ».

Ainsi, le savoir, l’école, seraient une source de danger, ce serait la seule explication de la crise des écoles en Guadeloupe. Loin du bal masqué des manipulations et des mensonges de nos politiques, le philosophe Adorno indiquait que la communauté à un moment décisif de son histoire (il s’agissait du régime nazi), reconnait ses propres membres comme une menace à détruire.

Faut-il croire que nous devons tous être égaux dans la médiocrité ?

Cette nuit de la pensée est une nouvelle mythologie faite d’éléments a priori en prise avec le monde moderne, mais aussi radicalement archaïques (maires, syndicats, enseignants, parents d’élèves). Les observateurs ont été étonnés du nombre extrêmement faible du nombre d’élèves, lors des sessions de soutien scolaire pour les vacances de Pâques dans certains établissements guadeloupéens. Ce sommeil nouveau de la pensée, aux Antilles, le philosophe Walter Benjamin l’appelait Traumschlaf- sommeil onirique.

 

Le savant-ignorant est une tendance mondiale. Plaçons-nous sous l’autorité professorale de Dimitri Casali, historien (à consulter dans le Midi Libre du 31/12/2017). Selon une projection de l’ONU, le monde arabe comptera 25 % d’analphabètes. Il publie actuellement moins de 1% du marché mondial du livre. Le monde arabe a publié plus de livres entre le VIII ème siècle et le XIIème siècle qu’aujourd’hui. Une chercheuse de l’université de Sfax en Turquie, qui est pourtant l’un des pays arabes les plus avancés, voulait démontrer que la terre était plate et qu’elle ne tournait pas autour du soleil.

En France, les chiffres sont terrifiants pour un pays riche. Il y a 3 millions de personnes, soit 6 % d’illettrés. Si on additionne les personnes analphabètes qui ont des difficultés à lire et à écrire le français, on arrive à près de 10 % de la population.

Le vide spirituel et culturel qui saisit nos sociétés est l’avatar du complotisme, du fanatisme et de l’obscurantisme.

Voulez-vous des passages croustillants de notre historien ? « La page de Kim Kardashian sera bientôt plus longue que celle de Montaigne, et le grand poète grec Homère a déjà moins d’articles qu’ Homer Simpson ».

Les textes des Chyen la Ri avaient infiniment plus de retentissement que les poèmes de Césaire, tout comme les envolées lyriques d’Ibo Simon sur l’Afrique, aux résonances morbides, suivies par des centaines d’auditeurs, auraient révulsé le chantre de la Négritude.

« Rappelez-vous que Philippe Mérieu et Bourdieu préconisaient quand même d’apprendre à lire dans les notices d’appareil électroménager et non plus grâce aux textes de Hugo ou de Molière ».

Et que dire du refrain éternel de nos décideurs ? Nous demanderons à nos experts, à nos techniciens, à nos spécialistes…
L’avènement du spécialiste est lié à celui de l’homme-masse, dont Ortega Y Gasset, dressait le portrait.

Pour Ortega Y gasset, l’homme vulgaire gouverne aujourd’hui le monde. Selon lui, la science peut être pratiquée par des individus qui ne possèdent pas de connaissance globale et organique. Le spécialiste, les yeux rivés sur sa discipline, est incapable de la moindre prise de recul.
«Le spécialiste sait très bien son petit coin d’univers, mais il ignore radicalement tout le reste ». Le barbare spécialiste n’a pas de vision panoramique.

L’essai cinglant d’Ortega Y Gasset nous permet en tout cas de mieux comprendre les échecs retentissants, et le naufrage, de nos décideurs, en Guadeloupe et en Martinique, mais aussi de la planète, car la crise scientifique qui a entouré la Covid-19 est peut-être la parfaite illustration de sa thèse.

Comme pour le Liban, sommes-nous condamnés à être » cette petite parcelle de terre coincée entre la mer et l’enfer ? » ( L’Orient-le-Jour du 7/04/2021).

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Théo LESCRUTATEUR

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1 Comment

  1. Moueza
    avril 10, 2021 at 13:51 — Répondre

    Tout commence par une imposture, le mauvais négre se fait passer pour un bon négre, il est affranchi et il redevient comme avant un mauvais négre. Il tue tout le monde.

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