Société

Parce que l’on ne se bat pas pour la place des hommes…

Parceque seuls ceux qui ne font rien ne perdent jamais, extraits de La Vie au Bout du Monde pour The Players Tribune par Wendie Renard le 7 juin 2019.

De là où je viens, on l’appelle “Le Bout du Monde.” Rien d’autre que la mer à l’horizon. Et une montagne énorme qui se tient derrière.

C’est cet endroit en Martinique, appelé Le Prêcheur. C’est touuut au bout de la côte nord de l’île, à près d’une heure de la moindre forme de village ou de ville. Quand vous vous tenez sur la plage, la Montagne Pelée se hisse et s’impose derrière vous. Quand vous regardez au loin devant vous, tout ce que vous pouvez voir à des kilomètres et des kilomètres, c’est la Mer des Caraïbes. L’eau chaude et bleue qui brille sous les reflets du soleil.

Et le soleil… Le SOLEIL ! Je vais avoir l’air d’une vraie fille des îles en disant ça, mais le soleil est tout pour nous en Martinique. Sérieusement, n’importe qui dans les Caraïbes dirait la même chose. Nous sommes comme des plantes. Le soleil nous met de bonne humeur. Quand vous sentez ses rayons… il vous redonne tout de suite le sourire. Il vous donne de la joie et du bonheur. Vous êtes bien. La vie… est bien…

La mer et le football

C’était comme ça en Martinique. En tout cas pour moi ça l’était, parce que j’étais différente des autres filles. J’étais un peu garçon manqué et obsédée par le football. Avec les garçons, en sortant de l’école à la fin de la journée, on allait sur la plage pour nager et jouer au football. Même à l’époque je le savais déjà : je devais jouer deux fois mieux et deux fois plus intelligemment pour être respectée.
On plaçait des chaussures en guise de buts et, quand on n’avait pas de ballon, on jouait avec une bouteille en plastique. Et lorsqu’on n’était pas à la plage, on jouait dans le parking de notre cité.

C’était rare pour une fille de jouer au football en Martinique, alors ça l’a été encore plus vu que ce sont les femmes de ma famille qui m’ont poussée à jouer. Elles aimaient le football autant que moi. Ma tante était arbitre sur l’île. Ma mère jouait un peu et regardait des matchs tout le temps…

Quant à mon père

Et bien, ce n’était pas le père classique qui adorait le football et qui hurlait devant l’écran. Il préférait parler politique. Mais nous étions tout de même proches. C’est peut-être parce que j’étais la plus jeune de ses filles, je ne sais pas, mais j’étais tout le temps collée à lui. Là où il allait, je devais y aller aussi. J’étais comme son ombre. Tous les jours, lorsqu’il se dirigeait vers sa voiture pour aller au travail, j’étais là, juste derrière lui.

“Papa ! Papa ! Je peux venir avec toi ?” Et j’essayais de monter dans sa voiture…

Avant que mon père ne décède, il m’a fait m’asseoir à côté de lui. C’était l’une de nos dernières conversations. Celle-là était différente. Il m’a dit que bientôt, il ne serait plus là. Et j’avais enfin commencé à comprendre.

Il avait eu d’autres choses à me dire, des choses qui resteront entre lui et moi.

Mais quand je suis sortie de la chambre, je savais qu’il ne serait plus là. J’avais enfin compris ce que ça voulait dire.

Je savais que la vie serait différente.

Et ce que je voulais en faire.

Un jour à l’école, on a eu une sorte de test d’orientation professionnelle

Mon enseignante a demandé à la classe : “Qu’est-ce que vous voulez faire plus tard ?”, tout en distribuant des bouts de papiers. On devait les remplir avec les carrières qu’on aimerait suivre un jour. J’en ai écrit deux.

“Joueuse de football professionnelle. Hôtesse de l’air.”

(Oui je sais, ça n’a rien à voir, mais bon, dans les deux cas je savais que je voulais voyager et découvrir d’autres endroits du monde.)

Mon enseignante est passée pour vérifier nos travaux, et s’est arrêtée au niveau de mon bureau. Elle a pris mon papier, y a jeté un coup d’œil, puis m’a regardée.

“Wendie, ça n’existe pas,” a-t-elle dit en pointant le premier emploi. “Tu dois le changer. Ce travail n’existe pas.”

“Non, je veux être une joueuse de football professionnelle.”

Elle a pris mon papier, et a inversé les deux réponses.

Je l’ai repris. Et j’ai réécrit FOOTBALLEUSE en premier…

La liste

Elle était là. Et j’ai cliqué dessus. Les noms ont défilé sur l’écran.

Je suis descendue. Et descendue.

Jusqu’au bout, jusqu’à ce que je ne vois … rien.

Je n’avais pas été choisie. Alors j’ai appelé mon entraîneur en Martinique et je l’ai remercié pour son aide, mais je lui ai dit que je serai de retour aux entraînements dès lundi.

“Non, non, ne bouge pas,” il m’a répondu. “Je te trouverai d’autres essais. Attends, ne raccroche pas, je vais appeler un ami et je te rappellerai après.”

Quand il m’a effectivement rappelée, il m’a dit qu’ils avaient prévu un essai pour moi d’une semaine à l’Olympique Lyonnais. J’ai immédiatement pris le train pour Lyon.

Le soleil brillait. Et après une semaine, l’entraîneur m’a dit qu’ils me retenaient.

C’était le destin…

Je veux le meilleur du football

Parce que l’on ne se bat pas pour la place des hommes. On se bat juste pour notre place à nous. Ce n’est pas une rencontre équitable. On ne veut pas opposer le football des hommes contre le football des femmes. Il n’y a pas de meilleur ou de pire. On veut juste être reconnues et respectées.

Juste du football.

Le même terrain.

Les mêmes règles.

Le même ballon.

Et c’est pour ces raisons que la Coupe du monde en France trouve tout son sens. Un trophée pour nous représenterait un tournant pour le football féminin français. Mais avec cette compétition, des petites filles partout dans le monde… en Martinique, et surtout en France, nous verront. Elles nous verront ici. À notre place.

Elles verront ce travail : Une femme qui joue au football.

Alors pour elles, et pour mon enseignante de 4ème, regardez.

Regardez-moi. Regardez-mon travail.

Parce que ce travail, il existe vraiment.

https://www.theplayerstribune.com/en-us/articles/wendie-renard-life-at-the-end-of-the-world

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