Littérature

TROIS GUADELOUPEENNES SOUMISES AUX MÂLES ?

Découvrez trois sublimes actrices guadeloupéennes qui campent trois héroïnes en quête éperdue d’amour, Sapotille, Julétane et Léonora, dans trois telenovelas cruelles.

On pourrait ne voir en ces femmes en perdition ou abandonnées que des objets de désir, « soumis(es) à la concupiscence masculine et subissant la convoitise mâle et son inéluctable disparition ». Un homme n’est-il pas aussi rare qu’un nègre aux yeux bleus ? (1)

Au Moule

Le jour vînt où je croisai la Chevrolet du docteur Pottriès ! Désormais, je le rencontrais partout. Sur la plage. Ou sur ce rivage de galets qu’on appelle l’Autre Bord…
Déjà je ne l’évitais plus,. Bientôt, il me prêtait des livres, me confiait qu’il partageait ses loisirs entre Baudelaire et la chasse sous-marine…

Il me prit dans ses bras (le soleil resplendissait) . Je me crus fiancée !
– Patrice ? Il faudrait le dire à maman ?
– Attends un peu, Sapotille douce. Ma situation n’est pas encore… Et puis, on ne peut pas se voir dans un salon
… « Les dérobades de Patrice auraient dû m’ouvrir les yeux. Ne savais-je pas l’importance de la couleur ? Patrice se serait mis à dos ceux de sa caste. Je mis longtemps à comprendre qu’il n’y songeait pas ».

Sapotille livre ses souvenirs par le truchement d’un cahier, qui lui sert à faire revivre, tout au long de la traversée maritime de Guadeloupe vers la France, sa douloureuse existence sur l’île.

Au Sénégal

C’est également la découverte d’un cahier intime, qui est le point de départ du roman éponyme, Julétane.
Julétane , jeune antillaise mariée à un Africain, dont elle s’éprend à Paris, n’hésite pas à accomplir avec lui le voyage vers le continent africain, et plus précisément vers le Sénégal des années soixante. Comme pour beaucoup d’autres, la désillusion sera totale. Le pleutre n’a pas osé lui avouer qu’il était déjà marié selon la coutume de son pays. Elle devra apprendre à partager sa vie avec Awa, la première femme de Mamadou, et la troisième femme, Ndèye, la préférée.
Elle oscille entre le désir de vengeance qui l’anime, annonciateur du drame futur, « Pour me venger, je l’imaginais mort, une belle dépouille de crapule puante sur laquelle je crachais. Cette vision me fit éclater de rire, un rire absurde et démentiel, jusqu’à perdre le souffle », et sa tendresse pour les enfants d’Awa. « J’aime les enfants d’Awa, ce sont les enfants que j’aurais voulu avoir… Diary, l’aînée, est déjà très jolie ».

Comme une forme spectrale se manifestant auprès des vivants, – car elle vit en recluse -, elle nous interpelle :
« Je ne suis plus la femme de sa vie. L’ai-je été ? Y-a-t-il une femme qui compte pour lui ? Awa est la mère de ses enfants, Ndèye la partenaire de ses débauches. Quel sentiment éprouve-t-il à mon égard aujourd’hui ? Il me subit, je suis la tare familiale, la lépreuse qu’on cache et qu’on nourrit pour l’amour d’Allah, l’étrangère que Mamadou a eu le tort d’emmener chez lui ».

Au Lamentin,

Dany chercheuse au CNRS, recrée en laboratoire Léonora. Léonora se souvient que sa famille raconte qu’on lui a jeté un sort, qu’ un « gwo nèg nwè » qu’elle avait dédaigné a envoyé un esprit sur elle.
« Le mariage ? Une remorque de misères, un baril plein de tessons de bouteilles »
Pour Leonora, la violence faite aux femmes à l’intérieur de l’institution du mariage correspond à la violence perpétrée sur les guadeloupéens par l’imposition de la langue française. Mais en outre, « La France possède notre corps. C’est elle qui mène notre vie, pas nous ».

Dany, chercheuse sociolinguistique, à partir d’une série d’entretiens avec Léonora, travailleuse de la canne, née en 1919, s’approprie la voix de cette dernière, et finit par ne faire plus qu’une avec elle.

Qu’elles s’appellent Léonora, Sapotille ou Julétane, ces héroïnes oubliées de la littérature guadeloupéenne reviennent nous hanter et réclamer leur dû. Ne proclament-elles pas que l’absolu auquel elles aspiraient, n’était que d’ aimer tout simplement, et que si , vaincues, elles ont fini par capituler devant leur époque et l’égoïsme masculin, c’est après en avoir dénoncé les failles, tout autant que leurs propres fêlures ?

Elles peuvent paraître très éloignées des icônes féministes modernes, indépendantes et transgressives. Non, pas de femmes aussi puissantes que leurs désirs ayant en commun leur farouche détermination à déjouer tous les obstacles se dressant sur leur route, pas de femmes fatales, reines et sorcières, pas d’anges pervers qu’on aimerait voir se tordre ainsi que des serpents sur la braise, sur les lits où elles ont entraîné leurs amants, pas de sirènes doctes ( en) voluptés, étouffant un homme entre leurs bras redoutés, pas de fausses ingénues abandonnant aux morsures des inconscients , leurs bustes, pour mieux, métamorphosées en vampires, les punir et les châtier mais au contraire des femmes trahies, qui telle Julétane, se morfondent et plongent dans les affres de la jalousie et du désespoir.

Nous découvrons pourtant, dans ce dernier roman, par un subtil retournement de situation, une jeune femme antillaise, en région parisienne, particulièrement indépendante, qui tombe par hasard lors d’un déménagement sur le récit de Julétane, alors qu’elle est sur le point d’ épouser un jeune homme africain qu’elle compte bien domestiquer et régenter. A l’approche de la quarantaine, son objectif est d’avoir un enfant, tout en veillant jalousement sur sa liberté. Nous comprenons que la lecture du manuscrit perturbera profondément notre amazone moderne.

 

L’ASCODELA, dans un entrelacement de textes de Dany Bebel Gisler, Michèle Lacrosil, et Myriam Warner Vieyra, trois écrivaines guadeloupéennes disparues, aux parcours de vie différents, souhaitait redonner vie à ces grandes dames, et par la même occasion à leurs personnages féminins si complexes.

L’écriture de la couleur dans l’oeuvre de Michèle Lacrosil.

Stéphanie Velin qui prépare une thèse sur Michèle Lacrosil, a pu identifier une écriture de la couleur dans l’oeuvre de l’écrivaine. La couleur de peau, le phénotype, la texture des cheveux, la couleur des yeux sont déterminants dans cette peinture d’une Guadeloupe du début du siècle passé. L’autrice aime les noms de fruits. Son deuxième roman ne s’intitule pas Cajou ? (autre fruit tropical)

En fait, les noms de ses romans sont des codes , et font référence aux nuances de peau, nous prévient Stéphanie Velin. L’héroïne n’ a ni une belle peau sapotille, – tout au moins selon son appréciation – ni les yeux clairs.

Ainsi quand sa mère lui indique qu’une ancienne amie du pensionnat voulait sortir avec elle.« Si je me souvenais d’Annie Deschaux, qui demandait à sortir avec moi ? Oui, certes : une chabine, pas tout à fait une mulâtresse, des cheveux jaunes cotonnés, des yeux gris verts ».

Michèle Lacrosil, née le 21 février 1911, à Basse-Terre, est une des pionnières de la littérature féminine guadeloupéenne, curieusement oubliée. Dans son premier roman écrit à la première personne, et paru au début des années 60 à la maison d’éditions Gallimard, ( une première pour une femme écrivain antillais), elle relate l’enfance difficile de Sapotille, marquée par le racisme primaire et imbécile des bonnes sœurs au sein d’un établissement religieux, aisément identifiable.

G. Christon à qui elle a accordé un entretien en septembre 2008, dans son appartement parisien, nous indique que le recoupage de ses propos avec son premier ouvrage, Sapotille et le serin d’argile, jette la lumière sur la vie de l’enfant qu’elle fut.
« Père fonctionnaire, et une mère au foyer, la petite Lacrosil sera scolarisée très tôt au pensionnat de Versailles, chez les religieuses de Saint-Joseph de Cluny, à Basse-Terre. Comme elle nous le précise, toute notion de couleur de peau était anéantie tant que son père était vivant.
Sa scolarité deviendra un vrai cauchemar dès le lendemain du décès de son père. »

L’enfant Sapotille laisse échapper ce cri du coeur : « Du jour au lendemain, je me suis retrouvée noire ».
Les religieuses ne peuvent imaginer embrasser une petite noire, ni lui accorder des prix ou récompenses.

Dans cette Guadeloupe torturée par les problèmes raciaux, la couleur de peau de Sapotille devenue jeune femme, sera également un obstacle rédhibitoire à ses relations amoureuses : le beau mulâtre Patrice, le docteur Pottriès, duquel elle tombe follement amoureuse, n’est qu’un leurre, amant désiré mais inaccessible, tant les barrières sociales et épidermiques sont infranchissables.

Elle épousera un officier noir, Benoît, qui la brutalisera et qui se transformera en véritable despote. Elle est d’ailleurs étroitement surveillée par un domestique africain, Mambo, étrange caricature du serviteur colonisé .

Son salut résidera dans son départ, par bateau, à destination de la France, pays fantasmé.

« Les Français ignorent le compartimentage de la société antillaise, les interdits d’une classe à l’autre. J’ai toujours aimé leur pays ; je ne le connais pas encore, mais je sais que c’est ma patrie ; j’y oublierai,- j’y tâcherai d’oublier Patrice et Benoît. ».

Dans le roman Cajou, qui semble être le prolongement de Sapotille, l’héroïne devra affronter de nouvelles désillusions. Le racisme auquel Cajou est confrontée, sur le sol français, la poussera à s’auto-dénigrer, et à rechercher par désir de plaire, l’humiliation.

 

Le couple afro-antillais : le jeu de l’apparence et de l’évidence

C’est en 1982 que Myriam Warner-Vieyra, fait paraître dans la Collection Présence Africaine, Julétane.

Née le 25 mars 1939 à Pointe-à-Pitre, elle arrive au Sénégal en 1961, et épousera le réalisateur Paulin Soumanou Vieyra. Dans « Le couple afro-antillais : le jeu de l’apparence et de l’évidence », Sunday Okpanachi met en évidence le fait que Maryse Condé et M. Warner-Vieyra sont jusqu’ici les seules antillaises qui ont tiré profit de leur séjour dans certains pays africains pour soulever de façon sérieuse cette problématique dans leur univers romanesque.

L’écrivaine aurait-elle transféré sur le plan fictionnel son constat sur la rencontre entre les deux mondes noirs ? Incompréhension, folie, fatalisme, tragédie, traversent l’oeuvre.

Même l’identité de l’héroïne semble être niée . « Voilà que pour ( Ndèye ), je suis folle, et ce qui est tout aussi vexant pour moi, « toubabesse » : elle m’assimilait, ni plus, ni moins aux femmes blanches des colons. Elle m’enlevait même mon identité nègre. Mes pères avaient durement payé mon droit d’être noire, fertilisant les terres d’Amérique de leur sang versé et de leur sueur dans des révoltes désespérées pour que je naisse libre et fière d’être noire ».

Cultures et pouvoirs dans la Caraïbe

Dany Bébel-Gisler, née en 1935, publiera avec Laënnec Burbon , Cultures et pouvoirs dans la Caraïbe, premier ouvrage de sciences humaines, en créole. C’est dire comment le créole est un véhicule révolutionnaire, pour la sociologue.

Leonora, l’histoire enfouie de la Guadeloupe, devient le lieu de restitution de l’identité créole et guadeloupéenne, roman- témoignage, et contre-discours, avec maintien de certains passages en créole .

L’ancienne travailleuse agricole s’affranchit du discours dominant, « Alors disent les anciens, il nous faudrait un homme fort comme Sorin pour faire marcher le pays. Nous, Nègres, ne marchons que si on nous fouette. Les Nègres sont mauvais. Vous demandez l’indépendance ? Les Nègres vont commander aux Nègres alors ?
Je ne suis pas d’accord avec ces paroles de dédain, de mépris pour le Nègre, ton frère… ce que nous devons rechercher… l’accord entre nous ».

 

Les scintillements de cette constellation d’astres qui auraient pu être éteints – par notre négligence- sont heureusement parvenus jusqu’à nous. Et les protagonistes ne témoignent-elles pas de « l’interminable attente d’une identité et de la perplexité face à une société guadeloupéenne qui semble ignorer ses propres ambiguïtés ? Même les soupçons de racisme ne parviennent pas à se cristalliser en certitudes ».

Ainsi, Sapotille vacille constamment entre identification avec les siens et rejet de la culture guadeloupéenne perçue comme trop instable à travers le personnage de Benoît. ( Nathalie Schon : L’auto-exotisme dans les littératures des Antilles françaises).

Mais ne nous disent-elles pas aussi, de manière paradoxale, et en dépit de tout ( Pensons à Julétane qui exilée au Sénégal revendique son origine antillaise, à Sapotille qui découvre juste à la fin de la traversée que les marins sont des compatriotes, et se met sans aucun tabou à échanger avec eux en créole) :

Mwen sé Gwadloupéyen
Mwen sé timoun enkyèt a on lilèt inkyèt

I am Guadeloupean
I am a troubled child from a
small troubled island

Moi Guadeloupéen
Moi, je suis l’enfant inquiet
d’une petite île inquiète ( 2)

 

« Le romancier n’est ni historien, ni prophète. Il est explorateur de l’existence », a écrit Milan Kundera.
Nos romancières n’ont pas fini d’explorer cette petite île inquiète.

Daniel C0RADIN

1) In Leonora, l’histoire enfouie de la Guadeloupe
2) Le célèbre poème de Sonny RUPAIRE est présenté avec ses traductions française et anglaise par D. BEBEL-GISLER

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