Musique

Thomas Bellon : Pour notre Zouk, soyons des indépendantistes culturels

C’est au stand Martinique lors du salon de l’agriculture que nous rencontrons Thomas Bellon. Le batteur de Kassav, entre deux prestations, se révèle un passionné de Zouk et livre sa conception de la musique qui lui tient à cœur.

97L : Peux-tu te présenter ?

J’ai grandi en Martinique dans une famille de musiciens, la famille Tulle. J’ai grandi sous l’aile de Ronald, mon oncle et parrain, son frère Laurent, ma grand-mère tous pianistes. Il me fallait trouver un instrument différent d’eux et qui me permettrait de les accompagner. J’ai grandi en imitant tous les batteurs qui les ont accompagnés : José Zebina, Dominique Bougrainville, Wilfried Bedacier, Alain Dracius, les frères Bernard, des générations de musiciens.

J’ai commencé à jouer vers l’âge de 11 ans et après mon bac, je suis parti à Paris dans des écoles spécialisées dans le jazz, à l’American School, le Conservatoire à Cachan et l’école Agostini. Et au moment où je terminais ma dernière année à Agostini j’ai été appelé par Kassav. C’est mon groupe principal.

97L : Comment les as-tu rencontrés ?

On va dire qu’ils m’ont vu grandir surtout Jean Philippe Marthely et Jocelyne Beroard et comme je connaissais tout leur répertoire, dès qu’il fallait trouver un remplaçant en Martinique, sans répétition, on pouvait m’appeler. Quand Wilfried ne peut pas c’est moi qui joue.

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Thomas Bellon en concert à Londres @MarieCelineChroné

97L : Ça n’a pas du être évident de faire sa place à côté du Big Five (Jocelyne, Jacob, Jean-Claude, Georges, Jean-Philippe) ?

Moi je suis arrivé à fond avec ma culture, avec tout ce que je connaissais sur le Zouk, tout ce que je savais depuis la Martinique. Je pense avoir amené tout ce côté roots, avec du Malavoi et du Perfecta en moi. A Kassav, ils l’ont bien pris. Avant il y avait Claude Vamur, Hervé Laval, j’ai fait un mix des deux et j’ai cherché à établir un équilibre entre la manière de jouer en Guadeloupe et celle en Martinique.

Le coté roots du Zouk est venu après

97L : Tu parles du côté roots. Tu n’étais pas tenté de rajeunir le Zouk ?

Ceux qui ont amené quelque chose de moderne, c’est par exemple Jean Michel Rotin, mais concernant le live, la façon de jouer, je pense qu’avant d’amener autre chose, il faut ce côté roots puisque le Zouk à la base est une musique programmée. Lorsque Kassav a commencé à marcher dans le monde entier, c’était à l’époque des machines. Tout ce qui était batterie et percussion était un mélange entre acoustique et électronique. Arrivé sur scène logiquement il faudrait plus de musiciens pour interpréter ce qu’il y a sur les albums. Les musiciens des Antilles ont su synthétiser cela. Bizarrement, le coté roots du Zouk est venu après. Pour interpréter les morceaux, il a fallu puiser dans le kompa, la cadence dans ce qu’on faisait avant et faire un juste mix. Et c’est cela le génie de la création. Il faut mettre en avant nos racines.

97L : Tu revendiques donc ta filiation au Bèlè et au Gwo-ka ?

Absolument dans un mélange des deux et Kassav est pile poil au croisement. Après Cesar Durcin, le percussionniste qui a laissé sa touche est Patrick Saint Elie qui faisait ses solos sur un tambour bèlè serré comme un Ka. En tant que batteur je me devais de faire de même. Il y a des parties que je joue en gwo ka moderne à la batterie ou d’autres prises sur le modèle de Sony Troupe ou Arnaud Dolmen.

97L : Tes projets personnels

Il y a un un projet tout récent, c’est mon intégration dans le groupe « La Wey Segura y Matraka Live », un groupe de salsa moderne et endiablée mélangeant le style cubain et pacifico-colombien.

L’autre avec mon parrain Ronald est axé sur le jazz et le zouk. Les musiciens de jazz ont du mal avec le Zouk se disant que ce n’est qu’une musique dansante. Mais les cubains ont ramené leur salsa, leur son dans le jazz et y sont parvenus. Meddy Gerville l’a fait avec le maloya. Tony Chaseur et Thierry Vaton l’ont expérimenté dans le Big Band et Mizik o Peyi, Mario Canonge, le groupe Sakiyo mais dans une ambiance toujours dansante. On a un quartet Ronald Tulle au piano, Michel Alibo à la basse, Alain Dracius aux percus et Guillaume Bernard ou moi même à la batterie.

Il ne faut pas que les excellents musiciens abandonnent le Zouk

97L : Tu sembles un défenseur acharné du Zouk

Bien sur et pour cause. On a un problème : je ne jette pas la pierre mais dans le Zouk c’est le règne des beatmakers, des gens pour qui la mélodie vient après. Il ne faut pas que les excellents musiciens abandonnent le Zouk. Il y a de la place pour tout le monde. Notre musique est exportée dans le monde entier. Moi qui voyage avec Kassav j’ai découvert que les lusophones d’Afrique adorent le Zouk au Mozambique, en Angola, au Cap Vert. Ils se le sont appropriés et ont crée leur propre Zouk car nous n’avons pas suffisamment créé et fait de choses pour que notre Zouk soit repris par eux. La salsa est reprise partout telle qu’elle est pratiquée dans ses sphères d’origine. Il faut qu’on fasse ce travail tant dans la danse que dans la musique. Le Zouk est récent : il a moins de 40 ans, il ne faut pas le laisser se diluer.

97L : Comment expliques tu cela ?

Peut être parce que nous n’avons pas notre pays, nous sommes français et nous restons une minorité. Quand on demande à un haïtien qu’elle est la meilleure musique du monde il dira le kompa. Point. Il ne va pas se poser la question. Il sait d’où il vient, il a son drapeau, il défend sa musique. On devrait pouvoir défendre notre musique. Nous devrions être des indépendantistes culturels, nous pouvons rester français et défendre notre culture, notre passé, les rythmes de nos grand-parents.

97L : Si je te demande quelle musique écoutes tu, la réponse me parait évidente…

Le Zouk bien sur, je fais une mise à jour de tout ce qui sort, mais de manière internationale, le Zouk des Angolais, des Mozambiquais, de Guadeloupe et Martinique même ce qui est plus pauvre en terme de musicalité mais je fais en sorte d’être à l’écoute. pour que quand on me demande de jouer je sois capable de dire « ok je joue votre musique, mais il y a un truc roots, je vous amène cela ». Nous ne devons pas abandonner le Zouk à ceux qui le connaissent mal. Je me bats pour ça.

 

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