Société

Sous Nelson couvait Mandela…

Quand Nelson Mandela est emprisonné dans l’île prison de Robben Island, sous le numéro de matricule 46664, il ne sait pas qu’il y restera dix-huit de ses vingt-sept années d’emprisonnement. Comment, lui, modeste avocat a-t-il vu sa notoriété s’étendre au niveau international ? C’est que sous Nelson couvait Mandela…

Nous avons été accueillis par un groupe de gardiens blancs très costauds qui ont hurlé : « Dis die Eiland ! Hier julle gaan vrek ! » (Voici l’île ! C’est ici que vous allez mourir !) Devant nous, il y avait une enceinte flanquée d’un certain nombre de postes de garde. Des gardiens armés étaient alignés de chaque côté du chemin qui conduisait à l’enceinte. Il y avait une très forte tension. Un gardien très grand au visage rougeaud nous a crié : « Hier ek is you baas ! » (Ici, je suis votre baas !) C’était un des célèbres frères
Kleynhans, connus pour leur brutalité envers les prisonniers. Les gardiens ne parlaient qu’en afrikaans. Si on leur répondait en anglais, ils disaient : « Ek verstaan nie daardie kaffirboetie se taal nie. » (Je ne comprends pas cette langue des copains des kaffirs.)

Tandis que nous nous dirigions vers la prison, les gardes ont hurlé : « Deux – deux ! Deux – deux ! » — ce qui voulait dire que nous devions marcher deux par deux. Je me suis mis à côté de Tefu. Les gardes se sont mis à crier : « Haak… Haak ! » le mot haak signifie « avancez » en afrikaans, mais en général on le réserve au bétail.

Les gardiens nous donnaient l’ordre de courir ; je me suis tourné vers Tefu et je lui ai dit entre mes dents que nous devions marquer le coup ; si nous cédions maintenant, nous serions à leur merci. Tefu approuva d’un signe de tête. Nous devions leur montrer que nous n’étions pas des criminels ordinaires mais des prisonniers politiques, punis pour nos convictions.

J’ai fait signe à Tefu pour lui dire que nous devions passer devant. Une fois en tête, nous avons nettement ralenti, en marchant de moins en moins vite et de façon délibérée. Les gardiens n’en croyaient pas leurs yeux.
« Ecoutez, a dit Kleynhans, vous n’êtes pas à Johannesburg, vous n’êtes pas à Pretoria, vous êtes à Robben Island, et nous ne tolérerons pas l’insubordination. Haak ! Haak ! » Mais nous avons continué à marcher du même pas. Kleynhans nous a donné l’ordre de nous arrêter et il s’est planté devant nous : « Ecoutez, les mecs, on va vous tuer, on rigole pas, vos femmes, vos enfants, vos mères et vos pères ne sauront jamais ce qui vous est arrivé. C’est le dernier avertissement. Haak ! Haak ! »

Je lui ai répondu : « Faites votre devoir, nous faisons le nôtre. » J’étais bien décidé à ne pas céder, et nous n’avons pas cédé car nous étions arrivés aux cellules. On nous a fait entrer dans un bâtiment rectangulaire en pierre et on nous a conduits dans une grande pièce. Le sol était recouvert de plusieurs centimètres d’eau.

Les gardiens ont hurlé : « Trek uit ! Trek uit ! » (Déshabillez-vous ! Déshabillez-vous !) Au fur et à mesure que nous enlevions un vêtement, les gardiens s’en saisissaient, le fouillaient rapidement et le jetaient dans l’eau. Puis ils nous ont ordonné de nous
rhabiller, c’est-à-dire de remettre nos vêtements mouillés.

Deux officiers sont entrés. Le moins âgé, un capitaine, s’appelait Gericke. Nous avons vu immédiatement qu’il avait l’intention de nous maltraiter. Il a tendu le doigt vers Aaron Molete, le plus jeune de nous quatre, un hommetrès doux et très gentil, et il lui a dit : « Pourquoi est-ce que tu as les cheveux si longs ? » Aaron n’a rien répondu. Le capitaine a hurlé : « Je te parle !
Pourquoi est-ce que tu as les cheveux si longs ? C’est contre le règlement. Tu aurais dû avoir les cheveux coupés. Pourquoi est-ce qu’ils ne sont pas… » II s’est tourné vers moi, et il a dit : « …comme ceux de ce boy ? » Alors j’ai commencé à parler : « Ecoutez, la longueur de nos cheveux est déterminée par le règlement… »
Avant que j’aie pu finir, il a hurlé, stupéfait : « Ne me parle jamais sur ce ton, boy ! » et il s’est avancé. J’étais terrifié ; ce n’est pas une sensation agréable de savoir que quelqu’un va vous frapper et que vous êtes incapable de vous défendre.
Quand il est arrivé à quelques centimètres de moi, j’ai dit, aussi fermement que j’ai pu : « Si vous portez simplement la main sur moi je vous mènerai devant la plus haute cour de ce pays et quand j’en aurai fini avec vous, vous serez aussi pauvre qu’une souris d’église. »

A l’instant où j’ai commencé à parler, il s’est arrêté, et à la fin de ma phrase, il me regardait étonné. J’étais surpris moi-même. J’avais eu peur et je n’avais pas parlé par courage mais un peu par bravade. Dans un moment semblable, il faut prendre un air audacieux malgré ce qu’on ressent au fond de soi.

Previous post

Les contrôles aux frontières supprimés pour les vols en provenance des Antilles/Guyane/Réunion ?

Next post

Didier ROBERT présente le monorail réunionnais à la Ministre des Transports

97land

97land

Des infos, des potins, des événements... Toute l'actu du 97.

No Comment

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *