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Sommes-nous maintenant plus aliénés qu’à l’époque de Schoelcher ?

Sommes-nous maintenant encore plus aliénés par un faux retour identitaire qu’à l’époque de Schoelcher ?

Yves LEBORGNE, éminent intellectuel et nationaliste guadeloupéen, fut expulsé de la Guadeloupe, dans les années 1960, suite à ses prises de position, et n’y retourna qu’au prix d’une grève de la faim à Cannes, où il était enseignant. Il animait le débat anticolonialiste, sur des bases conceptuelles proches de Rosan Girard.

Yves Leborgne prenait le contrepied sur de nombreux points de ce qui paraît être la dominante de l’intelligentsia de l’extrême-gauche antillaise.

Nous avons sélectionné quelques extraits des réflexions de ce professeur de philosophie intransigeant et caustique que fut Yves LEBORGNE, parus aux éditions L’Harmattan, pour tenter de remettre en perspective, tant soit peu, les lignes de force, d’une réelle prise en compte des leviers politiques et non compassionnels de nos territoires, ainsi que d’une réflexion iconoclaste, sur l’étude de notre histoire et les défis auxquels nous sommes confrontés.

Nous étions des mutants, et nous n’avons pas saisi cette chance, à cause de nos lâchetés et de nos idéologies équivoques.

– Tu as parlé de peuple qui disparaît. A quoi ça se voit un peuple qui disparaît ?
– J’ai pu penser qu’il s’était opéré aux Antilles quelque chose d’unique dans l’histoire des hommes. L’étroitesse même de ces territoires antillais favorisait l’intimité de ces hommes et de ces cultures, le mélange. Le produit obtenu pouvait donc être considéré un peu à la manière des mutants , lorsque des individus d’une même espèce mais appartenant à des races différentes – au sens zoologique très précis de ce mot-, arrivaient par une sorte de spontanéité biologique, à sécréter des types nouveaux d’êtres réunissant des qualités éparpillées dans les parents, rassemblaient ces qualités et ces vertus et constituaient des spécimens, je ne dirai pas admirables, mais prometteurs d’une nouvelle lignée…

Malgré le caractère conflictuel que l’esclavage, l’exploitation coloniale, ont imposé au développement de la société antillaise, il y a eu, en effet, un caractère positif traduit par le bilinguisme, le métissage culturel, par l’aisance avec laquelle l’Antillais vivait son africanité et son européanisation. L’Antillais était un homme ouvert, poreux, comme l’écrit Césaire, aux autres valeurs de la civilisation ; capable de les assimiler – au bon sens du terme- et en même temps de préserver son originalité, donc de réaliser une culture valable, une authenticité.
La disparition de ce peuple se voit …à sa façon de se renier, et à sa façon de faire semblant de se retrouver. Il y a une flagrante insincérité , actuellement, de la revendication culturelle, qui me laisse perplexe quant à son avenir…

Nous sommes des étrangers à notre propre pays, et le mot aliénation, me paraît tout indiqué dans le sens que Fanon lui a donné dans ses œuvres ; nous avons opéré une espèce de faux-retour à l’africanité.

Cet espèce de tassement a induit un comportement des jeunes , qui ne disposant pas de boussoles, de repères, de phares au niveau des individus, s’orientent mal au travers d’idéologies contradictoires, fumeuses ou équivoques.

Ils sont atteints d’une sorte de brièveté de l’acte révolutionnaire. Nous sommes voués au régime des feux de paille, des velléités ou des marionnettes qui font trois petits tours sur la scène politique (ou) et puis s’en vont… Les organisations révolutionnaires en sont à la récitation de formules puisées ailleurs, elles en sont à des transpositions paresseuses, à des analogies stériles parce que superficielles, et elles ne produisent pas d’analyses qui découvrent et qui déchiffrent la réalité guadeloupéenne.

Voulons-nous être des martyrs avec notre auréole en bandoulière ?
Nous avons vu sortir de prison des martyrs avec leur auréole en bandoulière, nous avons vu germer des chefs historiques qui n’avaient à leur actif que les erreurs infiniment regrettables qui ont coûté la vie- hélas !- à un certain nombre de jeunes guadeloupéens. Jamais ils n’ont tenté de revenir sur un certain nombre d’appréciations absolument désastreuses qu’ils ont portées sur leur force, sur les possibilités du peuple guadeloupéen d’engager un combat libérateur.

J’assiste à une sorte de sursaut tragique où des individus qui n’ont pas de formation politique sentent obscurément qu’ils sont à un moment décisif de leur vie. Ils enregistrent les transformations nées de l’invasion massive du pays par des étrangers, l’installation insolente d’un certain nombre de Français à des postes de responsabilité, dans des secteurs économiques, administratifs, etc…

… Et je veux même faire cadeau aux assimilationnistes d’une certaine sincérité. Je considère comme nécessaire la confrontation avant l’affrontement. La confrontation des arguments, des expériences. L’idée d’une nation guadeloupéenne ne peut pas se concevoir dans l’identité absolue, dans l’unanimité au départ, mais se propose à nous comme une construction où la diversité des opinions, des caractères, des situations sociales et des intérêts économiques, exige un effort d’adaptation intellectuelle de chacun, et à la façon dont il faut se prendre pour créer l’irréversible dans la situation guadeloupéenne.

Je dis que les affranchis étaient plus proches de l’Afrique que les actuels intellectuels progressistes… Je dis qu’il y avait plus d’authenticité africaine chez les descendants immédiats des affranchis qu’aujourd’hui, parmi ces intellectuels qui se réclament de la créolophonie. Je dis que l’homme guadeloupéen était moins avarié du temps de Mortenol, qu’en ce temps-ci.

(Pour mémoire, Camille Mortenol, né le 29 novembre 1859 à Pointe-à-Pitre, polytechnicien, officier de la troisième République, a participé, à plusieurs reprises, aux campagnes de guerre que mena la France dans le cadre de sa politique coloniale. Il fait partie des officiers qui entourent le général Gallienni chargé de la « Pacification » de Madagascar. Ses faits d’armes lui valent d’être fait le 19 août 1895, chevalier de la légion d’honneur par le président de la République Felix Faure en personne. C’est lui qui assura la défense antiaérienne de Paris durant la Première Guerre mondiale. Camille Mortenol est le premier homme de couleur – on dit alors nègre – à intégrer l’Ecole polytechnique. Comme le précise Wikipédia, il y eut d’autres nègres avant lui reçus à l’Ecole polytechnique, mais il s’agissait d’un métis (Périnon qui fut également homme politique) et d’un créole martiniquais. Camille MORTENOL est le premier « nègre » polytechnicien dont les deux parents sont noirs.)

La jeunesse n’est pas tout… mais
Je ne m’en remets pas totalement à la jeunesse pour le salut de la Guadeloupe… Je me suis aperçu que les dégâts étaient déjà tellement importants… qu’il (en faudrait beaucoup) pour empêcher le sectarisme de tourner à fond. Mais je me voudrais capable de m’associer à ce grand et décisif évènement : l’entrée de la jeunesse dans la carrière politique.


Si tu es nègre, nous sommes blancs ; à chacun sa couleur et qui pourrait dire quelle est la meilleure ?

Camille MORTENOL sera accueilli à l’époque à l’école polytechnique par les ans (les anciens, c’est-à-dire les deuxième année selon le jargon de l’X) qui créent pour l’occasion la « cote nègre ».

« Ah ! c’est toi le nègre. C’est bien, conscrard, continue ! Je t’ai reconnu à ta face luisante, aux reflets brillants, sur laquelle se détachent deux yeux blancs comme deux rostos de sapin dans les ténèbres de la nuit. Si tu es nègre, nous sommes blancs ; à chacun sa couleur et qui pourrait dire quelle est la meilleure ? Si même la tienne valait moins, tu n’en aurais que plus de mérite à entrer dans la première école du monde, à ce qu’on dit. Tu peux être assuré d’avoir toutes les sympathies de tes ans. Nous t’avons coté parce que l’admission d’un noir à l’X ne s’était jamais vue ; mais nous ne songeons pas à te tourner en ridicule ; nous ne voyons en toi qu’un bon camarade auquel nous sommes heureux de serrer la main ».

Jean-Claude DEGRAS a écrit que la réussite de Mortenol a une portée symbolique incontestable dans l’inconscient collectif. Ses compatriotes l’ont perçu comme le premier à avoir rompu avec le cercle infernal de l’inégalité et du racisme. Le guyanais Gaston Monnerville, lui-même descendant d’esclave devenu président du Conseil de la République, attestait que « Mortenol était un admirable exemple. Mieux, un modèle ».

Chacun jugera. Notre rôle, est de mieux faire connaître ces hommes exceptionnels, surtout aux plus jeunes, et décrire leur parcours avec le plus d’objectivité, sans mais aussi sans complaisance. Mortenol s’attachera à être un ardent défenseur des jeunes talents noirs qu’il protégera, comme un certain Schoelcher l’avait fait pour lui.

Sur le site Colsbleus de la Marine Nationale, il est indiqué que sa couleur de peau et son attitude jugée trop favorable vis-à-vis des indigènes, pendant ses campagnes auraient joué en sa défaveur, malgré ses brillants états de service. Mais la grande guerre va faire basculer son destin.

Il a une statue à Pointe-à-Pitre et deux rues, l’une à Pointe-à-Pitre et l’une à Paris portent son nom, tout comme un quartier de Pointe-à-Pitre.

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