Société

Si nous sommes encore en République,… ces questions s’adressent à vous

L’intervention de Josette Borel-Lincertin à la réunion des élus avec Nicolas Hulot et Annick Girardin sur la crise des sargasses.

Monsieur le ministre d’Etat,
Madame la ministre,

Vous êtes sur un territoire où un peuple a érigé ces derniers mois la résilience en valeur cardinale.

Résilience depuis des décennies face au mal-développement et au chômage de masse qui l’accompagne.

Résilience depuis tout aussi longtemps face au manque de perspectives d’avenir qui pousse une jeunesse formée et talentueuse à quitter son île pour, hélas, rarement revenir.

Mais résilience quotidienne, désormais, quand on rajoute à ces maux cette terrible addition : sols pollués + population contaminée + hôpital en péril + santé en danger + invasion de sargasses + désastre sanitaire, économique et écologique

C’est pourquoi, Madame et monsieur les ministres, sur cette terre de résilience, tout au long de votre court passage chez nous vous allez aussi rencontrer : de la colère, de l’exaspération, de l’incompréhension, du découragement et du ressentiment.

Il faut que vous entendiez cela. Car, s’agissant des sargasses, vous venez ici bien tard. Et vous n’empêcherez personne ici de penser que si un tel désastre avait eu lieu sur les côtes bretonnes ou méditerranéennes, vous n’auriez certainement pas attendu 4 mois pour venir vous rendre compte de ce qui arrive à ce territoire de la République.

Or, sur cette terre, et plus largement dans les Outre-mer, quand l’Etat est absent, quand il se désengage, quand il mégote son soutien ou quand il se montre sourd ou aveugle, c’est tout de suite le lien entre ce territoire et la République qui se distend, qui s’abîme et qui finit par être mis en question.

Oui, Madame et Monsieur les ministres, sous ces radeaux interminables de sargasses qui s’échouent inexorablement, derrière la gestion tâtonnante de ces dernières semaines, derrière les défausses, derrière les mots « aide », « assistance », il y a bien cette impression étrange et pénétrante que nous serions des citoyens de seconde zone pour qui la solidarité nationale deviendrait de l’assistanat.

C’est pourquoi, ce que nous réclamons aujourd’hui, c’est tout simplement que cette crise soit traitée ici comme elle l’aurait été dans l’Hexagone. Avec les mêmes moyens. Avec la même prise de responsabilité de l’Etat. Et dans toutes ses dimensions : sanitaire, économique, écologique.

Ce que nous réclamons, c’est d’abord que ce phénomène et ses conséquences soient très clairement et très précisément définis, et en particulier :
– est-ce une catastrophe naturelle ?
– est-ce, comme nous sommes nombreux à la penser, une pollution ?
– quels sont les dangers pour la population exposée ?
– comment indemniser les entreprises et les particuliers sinistrés sur le littoral ?

Ce sont là des questions que je vous pose aujourd’hui. Ce sont là les questions que vous posent les élus. Et elles concernent d’abord et avant tout l’Etat.

Car c’est l’absence de réponses précises à ces questions qui entretient depuis des semaines le flou sur les responsabilités réelles de l’Etat.

Jusqu’ici un curieux raisonnement a prévalu : en mer, ces algues ne sont à personne ; une fois échouées sur les côtes (pourtant propriété domaniale théorique de l’Etat) elles deviennent des déchets qu’il revient aux communes et à leur groupement d’évacuer.

Et c’est à partir de ce raisonnement que les communes et les EPCI, ainsi que le Département et la Région, se sont épuisés à faire face, avec des moyens forcément limités.

Nous voyons aujourd’hui les limites pratiques de ce raisonnement. Et vous les verrez demain à la Désirade, à Marie-Galante et à Terre de Bas.

Mais nous voyons surtout son absurdité car il fait l’impasse sur une action en mer pour éviter les échouages. Et au passage, il cantonne l’Etat à un rôle de soutien et d’assistance alors qu’il devrait être en première ligne comme il aurait été en première ligne, je le répète et je le soutiendrai, si nous étions sur des côtes hexagonales.

Pour le Département que je préside, les actions sur les ports de pêche de la Désirade, de Gosier, de Terre de Bas et de Capesterre-Belle-Eau ont représenté près de 500 000 euros en à peine 4 mois. En pure perte.

Toute la semaine, nous avons mobilisé des équipes à la Désirade. Ce matin, le port menaçait une nouvelle fois d’être bloqué et l’île d’être isolée.

C’est rageant. C’est désespérant. Et les équipes qui travaillent tous les jours à jouer les Sisyphes, elles-mêmes n’en peuvent plus.

Devant nous, nous avons le chantier de démantèlement du port de pêche de Capesterre dont la digue construite par le Département il y a plus de 20 ans empêche désormais la circulation naturelle de l’eau.

Ces travaux commenceront début juillet pour environ 2 mois. Et la facture sera de plus d’un million d’euros.

Après avoir testé gratuitement un système de ramassage en mer avec un bateau-dragueur qui ne s’est malheureusement pas révélé probant, nous allons tester des barrières destinées à jouer une rôle de déflecteur pour dévier les algues et prévenir les échouages. C’est une méthode éprouvée chez nos voisins que nous allons adopter à nos sites.

Car nous n’avons pas d’autres choix que de tout essayer et de tout tester en observant ce qui s’est passé ailleurs dans la Caraïbe.

Mais, parallèlement à cela, il y a nécessité de savoir ce que l’Etat décide de faire pour protéger le territoire national et les populations de ce fléau.

Quel dispositif global allez-vous mettre en place ?
Quels moyens pour le ramassage en mer ?
Quelle organisation pour le nettoyage systématique de chaque côte impactée sous 48h, car on sait que c’est au-delà de ce délai que la décomposition des algues devient nocive ?
Quel dispositif pour l’information et l’alerte des populations touchées par l’émanation des gaz toxiques ?
Quelles filières de traitement et, pourquoi pas, de valorisation ?
Faut-il continuer l’épandage sur les sols ?
Et, enfin, quelle action internationale pour comprendre ce phénomène appelé à se produire de plus en plus fréquemment ?

Madame la ministre, Monsieur le ministre : si nous sommes encore en République, et comme ce serait le cas n’importe où ailleurs dans l’Hexagone, ces questions s’adressent à vous.

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