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Sexuellement suspecte

JENNY, INFIRMIERE ANTILLAISE, EST-ELLE SEXUELLEMENT SUSPECTE ?

Elle veut faire un enfant toute seule.

C’était à ses yeux, la situation idéale. Une mère seule avec un nouveau-né, le père disparu quelque part… Une jeune femme seule au monde avec un enfant bien à elle, avec toute une vie devant eux – rien que tous les deux. Un bébé, mais surtout pas de fil à la patte. Une naissance pour ainsi dire vierge. Du moins, aucune nécessité pour de futurs traitements-zizi.

Toutes les femmes, bien entendu, n’étaient pas toujours aussi satisfaites de leur sort qu’elle ne l’imaginait.

Beaucoup étaient éperdues de chagrin, beaucoup d’autres étaient abandonnées ; certaines avaient pris leurs enfants en horreur et beaucoup auraient voulu avoir un mari, et un père pour leurs enfants. Mais elle était leur réconfort, elle vantait les charmes de la solitude, leur expliquait combien elles avaient de la chance.

– Vous ne voyez donc pas que vous êtes une femme formidable ? leur disait-elle.
La plupart ne demandaient qu’à le croire.

– Et n’est-ce pas qu’il est superbe votre bébé ?

La plupart étaient de cet avis.

– Et le père ? Quel genre d’homme c’était ?
Une cloche, pensaient-elles souvent. Un salaud, un voyou, un menteur – un foutu bon-à-rien de cavaleur ! Mais il est mort ! sanglotaient certaines.
– Dans ce cas, tant mieux pour vous, pas vrai ? faisait Jenny.

Certaines finissaient par se ranger à sa façon de voir les choses, mais la réputation de Jenny à l’hôpital pâtit de sa croisade.

– Une vraie Sainte Vierge, cette Jenny, disaient les autres infirmières. Pas question qu’elle ait un gosse comme tout le monde. Pourquoi qu’elle demande pas au Bon Dieu de lui en faire un ?

Jenny disait aux autres infirmières qu’elle finirait tôt ou tard par trouver un homme qui la mettrait enceinte – seulement ça, et rien d’autre. Elle n’envisageait même pas l’hypothèse que l’homme puisse être amené à faire plusieurs tentatives, disait-elle. Et ses collègues, naturellement, s’empressaient d’aller colporter la chose à tout le monde.

Il ne fallut pas longtemps pour que Jenny reçoive plusieurs propositions. Elle fut acculée à prendre une brusque décision : elle pouvait baisser pavillon, honteuse que son secret eût été trahi ; ou elle pouvait crâner.

Un jeune étudiant en médecine se porta volontaire, à condition, précisa-t-il, de se voir accorder au moins six essais répartis sur un week-end de trois jours. Jenny lui rétorqua qu’il manquait d’assurance ; elle voulait un enfant doté d’un peu plus de confiance en lui.

Un anesthésiste lui déclara qu’il irait même jusqu’à payer les études de l’enfant – à l’université- mais Jenny lui reprocha d’avoir les yeux trop rapprochés et les dents mal plantées ; il était hors de question qu’elle afflige son enfant potentiel de pareils handicaps.

Le petit ami d’une de ses collègues la traita d’une façon particulièrement cruelle ; un jour, à la cafétéria de l’hôpital, il la terrorisa en lui tendant un verre à lait rempli presque à ras bord d’une substance opaque et visqueuse.

– Du sperme, annonça-t-il, en désignant le verre d’un hochement de tête. Et tout ça d’un seul coup, d’un seul – je ne gaspille pas, moi. Si c’est vrai que personne n’a droit à plus d’un essai, alors je suis votre homme.

Jenny leva l’horrible verre et l’examina froidement. Dieu sait ce que contenait en réalité le verre. Le petit ami de sa collègue continua :
– Ça, c’est un simple échantillon du genre de truc que j’ai à offrir. Des masses de semence, ajouta-t-il, avec un grand sourire.

Jenny flanqua le contenu du verre dans le pot d’une plante verte.
– Je veux un enfant, déclara-t-elle. Je ne veux pas ouvrir une banque de sperme.

(Adapté du Monde selon Garp de John IRVING)

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Théo LESCRUTATEUR

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