Société

Serge Letchimy : Le récit national n’est pas exact car trop centré sur l’hexagone, exclusif au lieu d’être inclusif

Né le 13 janvier 1953 à Gros-Morne, Serge Letchimy est titulaire d’une licence de géographie et d’un doctorat en urbanisme et aménagement. Sa vie publique ne ressemble pas à un roman, elle commence dans un roman. En 1992, Patrick Chamoiseau en fait la figure christique de son roman Texaco, récompensé par le prix Goncourt. L’écrivain s’est inspiré du travail de l’urbaniste, réalisé à la tête de la société d’aménagement de Fort-de-France (SEMAFF).

Maire de Fort-de-France de 2001 à 2010, président du conseil régional de la Martinique de 2010 et 2015, député de la Martinique depuis 2007, président du Parti progressiste martiniquais, le parti fondé par Aimé Césaire, il nous livre son analyse sur les grands sujets  qui font l’actualité du moment.

97Land : Pouvez vous nous faire part de vos réflexions concernant la relance économique après la crise sanitaire ? 

Face au « Covid 19 » révélant une crise sanitaire économique et sociale avec des conséquences graves, il faut relancer la machine d’autant que cette crise nous a révélé toutes les failles d’un modèle de développement obsolète et fragile. 

97L : Quelles sont les précautions à prendre pour préserver la santé de la population ? 

D’abord l’Etat doit avoir les moyens de mettre en place une politique sanitaire, celle-ci s’étant révélée extrêmement précaire, avec des offres de soins à la hauteur et des hôpitaux adaptés. Il est urgent de repenser la politique sanitaire, qu’elle soit plus ambitieuse et permette d’accueillir dans les hôpitaux par exemple, dans des conditions moins difficiles le public autant que le personnel soignant. La population doit respecter les gestes barrières partout et que la vigilance soit de mise et sans relâchement. Concernant la pollution de l’air : c’est une vraie préoccupation avec l’arrivée de brumes de sable de plus en plus importantes et envahissantes.

Les Outre-mer au cœur d’une stratégie mondiale de l’Economie bleue

97L : Annick Girardin nommée Ministre de la mer, qu’attendez-vous de son programme dans les domaines écologique, touristique et de l’Emploi ? 

C’est une bonne chose que soit créé ce ministère. Tant mieux. Cependant, j’ai des doutes devant un énorme paradoxe : 97% des surfaces maritimes mondiales viennent des pays d’Outre-mer donnant à la France cette position stratégique forte. Parce que c’est grâce à ses départements d’Outre-mer et à ses collectivités territoriales éparpillés dans les océans, que l’Hexagone possède la deuxième zone économique exclusive (ZEE), derrière les Etats-Unis. Curieusement la France va dans le sens contraire de cette prise en compte du rôle et de la place des pays d’Outre- mer qui la place dans une position diplomatique stratégique. Il faudrait mettre les Outre-mer au cœur d’une stratégie mondiale de l’Economie bleue. Ceci constitue un défi majeur pour l’avenir

97L : Une cinquantaine de députés réclament des ‘’Etats généraux de la Culture’’…

Il s’agit d’une revendication noble, mais on doit aller plus loin pour que la déclinaison passe par des actes clairs de l’Etat, qu’il ne s’agisse pas d’une mobilisation sans suite.  

97L : Jean-Marc Ayrault, Président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage veut  rebaptiser la salle Colbert de l’Assemblée Nationale. Quelles sont les obstacles à ce projet ? 

Il faut autour de cette question, une réflexion apaisée. Nous sommes au carrefour d’une nouvelle exigence. Pour l’instant, le récit national n’est pas exact car trop centré sur l’hexagone, exclusif au lieu d’être inclusif. Une démocratie peut-elle faire le choix d’une imagerie plutôt qu’une autre basée sur un plébiscite colonial ? Peut-elle faire référence à des héros qui sont aussi pour nous des bourreaux ? à des figures européennes esclavagistes dans un espace public hexagonal et d’Outre-mer ?  

L’heure est venue d’ouvrir le débat avec une exigence intellectuelle et morale pour une histoire commune et qui doit être partagée.

Ces combattants de l’ombre et de la nuit que furent les nègres marrons…

 97L : Des statues de Schœlcher ont été déboulonnées. Devons-nous réécrire l’histoire ?   

L’esclavage colonial a été reconnu comme crime contre l’humanité. L’usage que l’on a fait de l’histoire doit être rectifié. Il ne s’agit pas d’une réécriture de l’Histoire. Et cette période n’est pas encore assez connue du grand public dans la France hexagonale et en Outre-mer. C’est un vrai chantier. Au XXIe siècle, il n’y a plus de place pour une société monocolore, hiérarchisée et exclusive. 

 97L : Le Musée Schœlcher de Fessenheim qui a ouvert ses portes le 29 juin, lui, met en avant le rôle des esclaves dans le processus d’abolition.

Statue du 22 mai

Cette mise en avant du rôle des esclaves est notre combat depuis toujours. La symbolique en est l’œuvre de l’artiste René-Corail, et inaugurée le 22 mai 1971, sur la place du même nom à Trenelle, par Aimé Césaire. Et je vous citerai juste ces mots d’Aimé Césaire ce jour-là pour la reconnaissance du rôle « de ces combattants de l’ombre et de la nuit que furent les nègres marrons et les insurgés nègres », rôle passé jusqu’alors sous silence, en Martinique même où le 22 mai 1848, « l’émancipation non pas concédée mais conquise », mettait un terme, par les esclavagisés  eux-mêmes, à leur exploitation inhumaine.

97L : La ville de Paris a inauguré une Promenade Jane et Paulette Nardal dans le XIVème. Que retenez-vous de l’héritage historique des sœurs ?

Ces deux femmes sont au cœur du débat culturel de l’entre-deux-guerres. Elles étaient avant-gardistes et très marquées par le mouvement afro-américain. Paulette notamment, a consacré son mémoire à Harriet Beecher Stowe et la Case de l’oncle Tom. Elle s’enthousiasmait pour les negro spirituals, la cantatrice Marian Anderson et l’inévitable Joséphine Baker. En assistant à ces revues, Paulette Nardal s’éveille à ce qu’elle et Jane appellent la «conscience noire». C’est une excellente initiative de la ville de Paris.

En Outre-mer, il ya urgence de remettre à niveau l’offre de soin

97L : Votre ressenti sur ce 14 juillet avec un hommage aux soignants et tous les corps de métiers engagés dans la lutte contre le Covid-19 ?

C’est une prise de conscience du démantèlement des hôpitaux qui a été mis au grand jour lors de la crise sanitaire du Covid 19. Et la reconnaissance du rôle fondamental et du courage exemplaire des soignants à travers un hommage national, est mérité, et c’est évidemment très bien. Le bien commun de la santé doit être respecté à travers notamment une meilleure prise en compte des personnels soignants. En Outre-mer, il ya urgence de remettre à niveau l’offre de soin.

97L : L’université de Lille renomme ses amphithéâtres Joséphine Baker, Christiane Taubira, Agnès Varda, Toni Morrisson, Laura Flessel… Est-ce important ?

C’est un symbole important qui marque le début d’une prise de conscience du rôle des femmes d’une manière générale et plus particulièrement des femmes noires dans notre société, jusqu’ici bien machiste.

Un Mémorial, c’est bien mais cela ne va pas suffire

97L : En 2021, un Mémorial rendra hommage aux victimes de l’esclavage au Jardin des Tuileries. Comment interpretez-vous cet acte ?   

Les monuments parlent. Mais, mieux, la France doit traduire dans son organisation et son quotidien, une politique de reconnaissance pour faire de la diversité une richesse et non un handicap. Un Mémorial, c’est bien mais cela ne va pas suffire. Il faut changer les mentalités qui ont pour conséquence, une attitude condescendante voir méprisante, qui ne laisse qu’une place marginale dans la république à la diversité.

97L : Quels sont vos hobbies, et vos auteurs préférés ?

C’est surtout de la lecture politique, philosophique et sociologique, comme Edgar Morin, par exemple, ou de la Caraïbe comme Derek Welcott, ou encore le géant colombien, Gabriel Garcia Marquez… Mais je suis aussi très attaché aux romans. Je viens de relire un grand classique, « le Comte de Monte-Cristo » d’Alexandre Dumas, qui écrit avec la majesté qu’on lui connait, cette fabuleuse histoire remplie d’injustices, de mensonges, d’amour, d’aventures… Et puis j’aime aussi beaucoup nos fondamentaux comme évidemment Aimé Césaire, qui me ressource, ou Frantz Fanon qui m’interroge, ou encore la grande Toni Morrison. Je suis aussi fan de cinéma, surtout engagé, et de théâtre et mon sport favori qui demeure le football !

La Martinique est à l’arrêt, comme un navire ivre sans capitaine

97L : Pour conclure, quels sont vos prochains chantiers pour une Martinique en marche et en Progrès ? 

Je ne peux que constater, avec tristesse, et comme beaucoup d’autres, que la Martinique est à l’arrêt, comme un navire ivre sans capitaine. C’est une réalité dont on fait le constat. La Martinique doit retrouver sa dynamique. J’en garde l’espoir.

 

Propos recueillis & photos par la Journaliste 

Wanda NICOT  

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