Littérature

Quand les Femmes antillaises deviennent des monstres…

Emile Fawnaz se prépare, comme tous les matins,  à actionner la cafetière, quand soudain sa femme apparaît à une des portes de la cuisine. Et l’impensable se produit. Emile, pris d’une peur panique, manque d’uriner, (i manké pisé en ley ) s’enfuit, et se barricade dans une des chambres de la maison.

Le premier paragraphe de  « Dyablès », roman de 257 pages, écrit entièrement en créole, de l’écrivain guadeloupéen TIMALO, présenté pour l’ASCODELA par Johanne Dahomais, nous place d’emblée et très efficacement au cœur de l’action romanesque.

En quatre phrases introductives, l’auteur livre au lecteur les ressorts  principaux de ce thriller  fantastique. Il ne fait aucun doute que la femme d’ Emile cherche à le tuer.

Emile prend conscience que la créature qui le dévisage n’est pas la femme avec laquelle il est marié depuis tant d’années même si c’est son enveloppe charnelle, même si elle est revêtue de sa robe de chambre rouge habituelle.

Tout dans l’attitude de celle qui est supposée être sa femme la rapproche d’une bête sauvage. Le rapport de forces est disproportionné.

Pour renforcer ce scénario inouï, tout un champ lexical relatif à la solidité d’Emile a été déployé.

Emile est un grand gaillard, fort comme un taureau, « on gran boug, kosto kon bildozè », ki lévé fè adan sal a Nibré, émil fawnaz timoun lékol té ka kriyé Terminatow

(Emile a fait de la musculation chez Nubret, – préparateur physique de Guadeloupe réputé – les enfants de l’école l’appellent Terminator).

Mais il a très vite compris qu’il n’est pas de force à lutter contre la bête qui se rue sur la grosse porte  en bois de mahogany, fait le tour de la maison, pour venir cogner de toutes ses forces sur l’autre porte.

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Le désespoir l’envahit, et il ne peut que s’en remettre à un Messie hypothétique. Au-dessus du lit, sur un crucifix, un Jésus-Christ  « inutile », le dévisage, et il contemple la photo de mariage accrochée au mur, lui, superbe, vêtu de son beau costume bleu, la main droite dans la poche, la veste légèrement entr’ouverte laissant deviner le gilet couleur crème, elle, magnifique mariée dans sa grande robe blanche.

«  C’est laid un homme qui a peur » écrivait Jean Anouilh. Mais Emile, premier personnage masculin que nous découvrons, nous fait pitié, et on compatit. Nous ne savons pas ce qui a suscité la fureur de sa femme. Tout au contraire, les qualités humaines d’Emile sont louées : droiture, courage, sérieux.

Pour Georges Canguilhem, dans «  La connaissance de la vie », l’homme est perdu face aux monstres ou au monstrueux. C’est la monstruosité et non pas la mort qui est la contre-valeur vitale ».

Des amazones sanguinaires

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Il est certain que les références des contes et légendes des Antilles, volent en éclats. Nous avions coutume de voir en la diablesse des contes antillais, cette maléfique femme vêtue de robes rouges, avec une paire de sabots à la place des pieds, et qui apparaissait le soir pour séduire les hommes en quête d’aventures  galantes. La plupart du temps, on retrouvait les malheureux avec la nuque brisée.

Nous connaissions aussi les mofwasé (ce mot provient de métamorphosés), ces êtres qui se transforment en chiens ou autres bêtes. Mais nous ne savions pas qu’il faudrait compter avec ces hyènes devenues incontrôlables, assoiffées de vengeance, après une série macabre de meurtres commis à l’encontre de femmes en Guadeloupe.

Dans un superbe créole, étonnant et rempli de trouvailles, TIMALO renverse le cours des choses et narre les tribulations pathétiques des hommes ( maris, pères, frères), devenus des proies que les monstres déchiquettent. .. « a kou dan ! Kon si sé té po a mango». ( comme des pelures de mangues )

Un mal mystérieux

Le narrateur installe progressivement une psychose collective. Plusieurs hommes sont retrouvés morts, avec des morsures énigmatiques. Ces hommes avaient l’habitude de battre leurs femmes. Leurs compagnes tout aussi étrangement ont disparu.

D’autres  femmes, prises d’un mal mystérieux, deviennent comme hystériques, et se mettent à agresser en plein jour les anciens mâles dominants, et cette fois de manière indéterminée, courant à quatre pattes comme des chiens, laissant apercevoir des dents monstrueuses à l’instar de crocs ( dé kalté manman dan ), la bave aux lèvres. S’agit-il d’un virus non encore identifié ? Le préfet envisagerait de mettre la Guadeloupe en quarantaine, de fermer l’aéroport, et d’instaurer un couvre-feu.

La télévision aux actualités régionales passe une vidéo qui ne laisse plus de doute. Même si l’image est floue, le vidéaste amateur caché derrière un arbre, a pu filmer ce que l’on présumait être au loin une mangouste, ondulant dans des fourrés. Il s’agit en fait d’une de ces créatures, bientôt rejointe par une autre, traînant derrière elle un homme. Les amazones sanguinaires en jupe, robe, talons, et portant des anneaux créoles, ne laissent aucune chance au malheureux dont la plainte désespérée retentit comme le râle d’un cochon que l’on égorge pour les fêtes de Noël « on vyé son a goj kon kochon-nwèl ». Il finit écrasé par les talons impitoyables des diablesses.

Alors que les morts s’accumulent, les bêtes s’arrangent pour ne pas être vues, et gagnent la montagne. C’est là qu’elles ont leur repaire.

De la montagne parvient un son de tumblack ( rythme de gwo-ka) « mécanique , sans sentiment et sans vie ».

La Guadeloupe s’est accoutumée à cette violence. Les femmes sont maîtresses de la nuit, laissant la population vaquer à ses occupations en pleine lumière. Les mères défendent à leurs garçons de sortir avec les représentantes du sexe dit faible.

Car cette violence, même si elle se déploie sous une forme jusque là inconnue, imprégnait déjà la société sous d’autres formes : violence masculine (dont la violence féminine n’est que le pendant), violence comportementale, violence sociale, violence médiatique, violence musicale. On peut tuer autant de gens qu’on veut, on peut même manger des gens à l’instar d’Hannibal Lecter, – tueur en série cannibale- ce qui intéresse les médias et leurs cibles, c’est tous ces rappeurs sur les réseaux sociaux et internet, qui gesticulent en exhibant des armes.

Un des personnages du roman, ne regarde même plus la télévision, qui se contente de promouvoir  les  «  Mercury day  » , «  Car-wash », et autres événements sponsorisés à longueur d’année.

Des portraits et histoires entrecroisés

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Les tableaux scéniques proposés s’entrecroisent et la progression du récit n’est pas linéaire. Il s’agit d’embrasser plusieurs angles de vue, de proposer des univers ( familiaux ou non ) distincts, de dérouler la trame romanesque sur des graduations temporelles changeantes. Le même mode opératoire est utilisé pour décrire la psychologie des personnages, même si le parti-pris de l’auteur se révèle assez aisément.

C’est le cas d’ Olivier, représentant de la gent masculine, et parfait goujat.  Après avoir pris des jours de congé sans solde, pour faire plaisir à sa petite amie  et avoir réservé un gîte à Bouillante ( sur la Côte sous le vent), il espère en retour être récompensé pour ses attentions et sa patience.

Mais la futile Jessica, l’exaspère et « le fait tourner en bourrique ». Il finit par lui asséner des coups d’une violence inouïe, l’arrache de la voiture, et l’aurait abandonnée comme un vieux paquet, en pleine nature, si Claude,  un des protagonistes principaux du roman, Claude, témoin de la scène, n’était intervenu.

Claude ( Klod ) est un décroissant, ( ce n’est pas un rasta ). Il a appris à vivre sans voiture, sans climatiseur, sans télé, sans cinéma, sans parole inutile, sans téléphone ni portable, sans ami, sans femme, sans enfant, dans cette partie de la Guadeloupe éloignée des circuits touristiques traditionnels.

Et voilà qu’il est obligé de recueillir Jessica, blessée, et qu’il assiste à sa métamorphose en mofwazé,  loup-garou antillais.

Comme si cela n’était pas suffisant, son neveu Eric, que la sœur de Claude lui a confié, bien malgré lui, a manqué succomber à l’étreinte mortelle de cette «  diablesse ».

Nous apprendrons que l’énigmatique Claude a des «  pouvoirs ».

C’est le début d’un parcours initiatique pour Eric. D’ailleurs pour quelle mystérieuse raison, sa mère lui a fait abandonner son cursus scolaire, et l’a livré à Claude sans aucune explication ?

Espérons en tout cas  qu’il saura retenir les leçons de son «  maître », car voilà qu’il est mis en cage par des rabatteurs, chargés par les amazones insatiables, de les ravitailler en viande fraîche.

Et que dire de Gabrielle, intrépide jeune femme, à la recherche de sa sœur Jessica, dans une Guadeloupe à feu et à sang ?

Claude LE FOU, « concentré comme du lait Nestlé », jusque-là irrésistible dans des combats homériques, Eric, Gabrielle, et Jessica  vont- ils s’affronter dans un huis-clos mortel ?

Les hommes, dans l’île de la Guadeloupe, étaient-ils les dignes successeurs des Lustucru, ces personnages de l’imagerie populaire de la Renaissance, forgerons faméliques qui souhaitaient à leur façon, reforger la tête des femmes ? Ils se présentaient en quelque sorte comme des «  opérateurs céphaliques », chargés de refaire le portrait des femmes acariâtres, rebelles, à grands coups de marteau.

Emile Zola évoquait «  cette peur folle qui blêmit la femme à l’approche du mâle ». TIMALO veut croire que cette époque est révolue. Et si l’amour étouffant, destructeur, meurtrier n’était plus qu’une fiction littéraire ?

« Je demande pitié pour les femmes qui ne sont pas des saintes et qu’on jette au bûcher comme des sorcières infâmes » a si bien dit Ernest Pépin dans le poème Lamento.

Nous ajouterons que les débats passionnés se sont poursuivis bien après l’exposé. On a pu évoquer l’absence dans les romans antillais de référence aux transgenres qui ne s’identifient pas aux règles des genres masculins et féminins traditionnels, sans nécessairement subir de réattribution sexuelle.  (travestis, transexuels, troisième sexe)

 

Daniel C.

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