Culture

QUAND HAITI DECLARAIT LA GUERRE A L’ALLEMAGNE

Le 12 décembre 1941, le président d’Haïti, Elie Lescot, déclarait la guerre au III ème Reich et au Royaume d’Italie.

« Des cahutes aux villas huppées, des mornes aux plaines, dans la capitale comme en province, tout le pays fut pris d’hilarité et en même temps d’un immense sentiment d’orgueil ». Oui, « les fiers Caribéens rêvaient d’en découdre avec le guignol moustachu gesticulant…

La première République Noire n’avait-elle pas déclaré que tout individu persécuté dans le monde à cause de son ethnie ou de sa foi, pouvait trouver refuge sur le territoire sacré de la nation, et devenait ipso facto citoyen haïtien, et de ce fait placé sous la protection des esprits vaudous ? »

(Mais), par quel miracle, les quatre coucous venus de la Grande Guerre, l’essentiel de la flotte aérienne du pays, qui peinaient à enjamber la rivière Massacre… parviendraient-ils jusqu’en BOCHLAND pour aller dégommer Herr Hitler de son bunker ?

Pour l’ASCODELA, Florence MOUTOU faisait ressortir ce mélange de foi en les siens et d’auto-dérision permanente, qui caractérise la dernière production littéraire de Louis-Philippe DALEMBERT, AVANT QUE LES OMBRES S’EFFACENT, parue en mars 2017 aux éditions Points.

C‘est par la poésie que l’écrivain a fait son entrée en littérature nous prévenait Daniel-Henri PAGEAUX. La poésie jalonne et scande son écriture. Un certain réalisme merveilleux, entre réalisme poétique et néo-baroque, est particulièrement perceptible dans son œuvre. D.H PAGEAUX rappelle que DALEMBERT est l’auteur d’une thèse sur le noir chez Alejo Carpentier, ce qui permet d’éclairer certains effets d’écriture.

L’auteur narre les tribulations du jeune Ruben, né à Lodz (Pologne) en 1913. Ce dernier a passé son enfance et sa jeunesse à Berlin où la tribu Schwarberg a installé l’atelier de fourrure familial, imaginant se mettre à l’abri des vagues antisémites qui labourent déjà l’Europe. Ruben, comme beaucoup d’autres, sera finalement happé par la tourmente nazie, avant tel un plongeur revenu des abysses, d’années d’effroi et de sidération, d’émerger dans les eaux caraïbes et de faire souche en Haïti, à la faveur d’un décret-loi de naturalisation « in absentia », autorisant les consulats haïtiens à délivrer des passeports à des centaines de juifs.

Ruben, devenu vieil homme, pense avoir effacé de sa mémoire, sa bouille toute ronde, auréolée de deux oreilles à demi décollées qui, enfant, le faisaient ressembler à Kafka, aussi féérique qu’un rubis, (d’où le prénom Ruben), sa mère fusionnelle, ses études de médecine à Berlin, ses premières amours, les lois raciales de Nuremberg et « l’infâme Nuit sans nom », le camp de concentration de Buchenwald où il fut interné, puis sa libération miraculeuse, son embarquement sur le Saint-Louis, un navire affrété pour transporter vers Cuba un millier de demandeurs d’asile, mais refoulé vers l’Europe, sa transition et son escale parisiennes avant l’exil heureux en Haïti.

De sa prime enfance en Pologne, seule l’odeur de la maison, une odeur de peau âcre, tenace, venue de l’atelier du rez-de-chaussée où son père Néhémiah, fourreur de son état, travaillait du lever du soleil à la tombée de la nuit, subsiste dans ses souvenirs.

En 2010, le séisme dévastateur

Survient en 2010, «  telle une gigantesque plaie sur une terre déjà gangrenée, le séisme le plus dévastateur que les entrailles de la Caraïbe aient jamais accouché ».

Il retrouve la petite-fille, Deborah, également mèdecin, de sa défunte tante Ruth qui fait partie du contingent israélien, un des premiers venus porter secours au peuple haïtien.

Notre héros haïtiano-juif n’échappe pas non plus à l’humour décapant de l’auteur.

Ainsi, le camp de Buchenwald devient un modèle d’organisation, un exemple de rationalité allemande sous la plume acérée de l’auteur. Vladimir Jankélévitch, dans « Pardonner ? L’imprescriptible », avait lui aussi parlé « des usines d’extermination, et notamment Auschwitz, la plus grandiose d’entre elles ».

Mais comme le martèlent les psychologues, l’autodérision ne doit pas être pour autant ce rire protection que certains utilisent. Elle n’est pas non plus auto-humiliation, car pour être thérapeutique, cet humour-là emprunte des chemins plus escarpés : ceux de l’authenticité et de la bienveillance.

Etre capable d’autodérision prouve que l’on a vaincu les apôtres du mal et su mettre en place des mécanismes d’autoguérison.

« Longtemps, le Dr Schwarzberg choisirait de taire cet endroit sur lequel tant de choses seraient racontées, filmées, écrites, peintes, chantées, sculptées, sans épuiser pour autant l’étendue des abominations qui y furent perpétrées, à l’instar d’un cadavre qui n’en finirait pas de livrer ses vérités sur les mille et unes manières dont la chair vivante avait été souillée. Son naturel de taiseux ne ressentit pas le besoin d’ajouter sa parole au trop- plein de mots qui tomberaient, par la suite, de partout et de nulle part pour tenter de dire l’ignoble… Là ou des hommes donnaient avec jubilation la mort à d’autres hommes ».

Le vieil homme, après quelques réticences, revivra son passé pour sa nièce, comprenant que l’heure était venue de transmettre son histoire, «  avant que ne souffle la brise du soir, et que déjà les ombres s’effacent  » ( Cantique des Cantiques). Tout comme dans une course de relais où l’enchaînement se fait par le passage de témoin, temporalité migratoire et récit mémoriel fusionnent en sa personne et accouchent d’une reconnaissance éperdue envers cette île des Caraïbes si décriée. Pour que sa nièce, les citoyens de cette planète , mais aussi les haïtiens eux-mêmes sachent qu’ « en dépit du manque matériel dont ils avaient de tout temps subi les préjudices, du mépris trop souvent rencontré dans leur propre errance, qu’ils restent un grand peuple. Pas seulement pour avoir réalisé la plus importante révolution du XIX ème siècle, mais aussi pour avoir contribué, au cours de leur histoire, à améliorer la condition humaine. Ils n’ont jamais été pauvres en générosité à l’égard des autres peuples ».

DALEMBERT et Ruben, semblent dès leur naissance, liés par le fil rouge invisible du destin, le premier à Israël, le second à Haïti.

L’écrivain ne dédicace-t-il pas son roman « à la mémoire d’Arnold Israël, qui fut à sa façon, un père de substitution, gardien tutélaire de (son) enfance caraïbe », preuve des liens quasi-filiaux qui l’unissent à ces immigrés juifs ?

Détenteur d’une bourse de résidence UNESCO-Aschberg, il a séjourné longuement à Jérusalem, d’où il visite pour la seconde fois Israël, la Palestine, l’Egypte, la Jordanie, une partie du monde qui influence beaucoup sa poésie.

L’autre caractéristique de Dalembert  est sa connaissance approfondie de l’Ancien Testament, trace d’une éducation familiale très religieuse placée sous le signe du Shabbat.

De son côté, Ruben, enfant, a déjà un contact charnel avec la terre d’Haïti, ou tout au moins avec sa représentation sur mappemonde. De l’égalité des races humaines de l’haïtien Anténor Firmin est le livre improbable de chevet de la mère de Ruben, férue de culture française. A quatre ans, il était capable de situer Haïti sur la carte du monde reproduite dans la grande encyclopédie dorée sur tranche qui trônait tel un trophée sur les rayons de la bibliothèque familiale.

Et il n’échappera pas seulement à la Nuit de cristal grâce à l’aide providentielle d’un véhicule de la mission diplomatique haïtienne, mais son compagnon du camp d’internement, Johnny l’américain, s’avérera être natif de cette île, et lui donnera les clefs d’accès de la communauté haïtienne de Paris, dont la figure tutélaire est la poétesse féminine Ida FAUBERT – ces deux personnages ayant réellement existé-‘.

Le monde haïtien de Paris, avec sa poésie, ses fêtes, sa musique l’enchantent. Et d’autant plus que Marie-Carmel, épouse délaissée d’un ambassadeur de la République dominicaine, l’introduit aussi à la réalité gastronomique de l’île, mélange savoureux de l’art culinaire français, des cuisines africaines, espagnoles et taïno, « Aussi épicé que le feu qui brûle là », fit-elle, en prenant la main de son jeune amant et la plaquant sur son pubis ».

Son ami, Roussan Camille, autre poète, journaliste et diplomate haïtien ayant laissé des œuvres impérissables, devait surenchérir. «  En peu de temps, tu as su pénétrer en profondeur le sens de l’hospitalité haïtienne ».

Pour les nazis, n’ existaient que trois catégories d’individus. La race des seigneurs, la masse des anonymes et la classe des sous-hommes.

Tous les hommes sont noirs !

La Constitution d’Haïti, dans son article 14, comme une antithèse de cette politique raciale nauséabonde, livrera cette idée et ces mots grandioses. Tous les hommes sont noirs !

« Toute acception de couleur parmi les enfants d’une seule et même famille, devant nécessairement cesser, les Haïtiens ne seront désormais connus que sous la dénomination générique de Noirs ».

Mais tous les idéaux se heurtent à des réalités plus triviales qui ne sont aucunement occultées. « Le Dr Schwarzberg ne mit pas longtemps à s’en apercevoir, à l’hôpital, dans les ministères comme dans le reste de la fonction publique, les postes de décision semblaient revenir de droit à une minorité, les Mulâtres, reconnaissables à leur peau moins sombre et aux cheveux moins crépus, quitte à forcer sur la vaseline, encore que, pour certains, il fallait chercher à la loupe les différences avec la masse. Mais ici, les multiples nuances épidermiques, dans lesquelles le docteur se perdait, revêtaient une importance considérable ».

Le courage du petit peuple haïtien oscille « entre les rêves avortés des uns et la morgue indifférente des autres », pour reprendre les termes de l’un des autres romans de DALEMBERT, « le crayon du bon Dieu n’a pas de gomme », dans lequel le héros revenant au pays après en avoir été longtemps éloigné, se souvient des longues heures passées au volant d’une vieille guimbarde à regarder le quai et ses habitants à travers le rétroviseur.

Nous comprenons que le thème de l’illusion d’optique, perception visuelle qui s’oppose à l’expérience de la réalité qu’on peut avoir par ailleurs, est une constante chez l’écrivain.

« La terre promise est déjà une terre éternellement compromise » selon Vladimir Jankélévitch.

Mais « la Terre promise est (aussi) toujours de l’autre côté du désert » assurait Henry Haevelock Ellis.

La tante Ruth, pionnière partie fonder l’état d’ISRAEL, pouvait-elle se douter que son neveu épouserait une descendante des premiers immigrés palestiniens, arrivés en Haïti à partir de 1890, à l’image de ces femmes de la Caraïbe, « femme primordiale », « femme d’eau », « femme mygale », « femme lézard », « femme bananier », tout comme il ferait sienne cette terre tout autant « mère dévoreuse », et «  fille aînée maudite de l’Amérique » comme nous le chante Louis-Philippe DALEMBERT dans « Pages cendres et palmes d’Aube » ?

 

Daniel C.

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