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POUR L’ÉLECTION DE CHRISTIANE TAUBIRA À L’ACADÉMIE FRANÇAISE

Vous voici, Madame, à l’apogée d’une vie politique, où vous avez donné l’exemple des vertus nécessaires à un serviteur de haut rang de l’Etat, où sans perdre de vue l’intérêt de la Nation française, ni les devoirs que l’on doit rendre aux populations nécessiteuses dont les droits furent si longtemps bafoués, vous avez fait chaque fois sur les grands dossiers la preuve d’une pugnacité sancesse en alerte, toujours vigilante, ne dérogeant jamais aux règles morales que vous vous étiez fixées, que vous nous avez révélées.

Et cela sans jamais transiger avec les principes fondamentaux de justice et d’humanisme qui vous inspiraient, vous avez su être intraitable à l’égard des lobbies, des politiques, des préjugés et des campagnes racistes qui ont vainement tenté de vous faire fléchir ou d’infléchir chaque action que vous avez sue si bien mener à terme dans votre combat incessant.

Vous avez su montrer combien le dédain des honneurs et la moindre importance que revêtaient à vos yeux les ors de la République ne vous prédisposaient point à rechercher aujourd’hui à faire la cour ni aux puissants du jour, ni aux institutions les plus prestigieuses.

Cependant, il est un lieu où vous avez place… oserions-nous suggérer, où vous vous devez de prendre place ? Sous la Coupole, sont rassemblé.e.s celles et ceux qui se sont illustrée.es par un usage particulièrement brillant de la langue française, ceux dont la tâche est de « donner des règles certaines à notre langue et à la rendre plus éloquente et capable de traiter les arts et la science ». L’Académie a grand besoin de personnes dont la préoccupation première ne soit pas la conservation pure et simple de la langue mais la vie de la langue, son épanouissement et son usage.

Et nous y voilà : son usage.

Votre langue est une langue en usage, en acte, en arme. C’est une langue dont la beauté n’est ni vaine, ni ostentatoire mais sert toujours un propos, le même, fondamental et essentiel : la justice et l’égalité.

En effet, qui mieux que vous use de la langue avec une si admirable éloquence, une si insolente poésie et un engagement si profond ? Qui mieux que vous écrit, parle, dit, déclame, susurre cette langue avec une telle force, tout autant qu’avec une si contagieuse délectation ?

Qui d’autre peut convoquer les illustres – toutes les illustres figures – qui l’ont avant elle sublimée Césaire, Damas, Zola, Flaubert, Brassens, Condé, Ferré… ?

Qui d’autre sait mieux que vous à quelles sources étrangères cette langue s’est nourrie, construite, ciselée, sans cesse : Tolstoï, Mandelstam, Baldwin, Brontë, Woolf, Garcia Marquez, et tant d’autres… ?

Qui d’autre que vous sait les ruisseaux des chansons, comptines, poèmes, proverbes ? Leur vérité infime éclairant la profondeur des grands textes ?

Qui mieux que vous comprend l’épaisseur des mots, mais aussi la lumière qui passe entre les silences ?

Qui mieux que vous sait que c’est dans l’opacité de ces silences que se dit donc se construit la relation aux autres, cette « bienheureuse opacité par quoi l’autre m’échappe, me contraignant ainsi à la vigilance de toujours marcher vers lui » ?

Qui mieux que vous sait voir dans la langue, dans les écarts, dans les non-dits, dans les mal-dits ce que notre société affronte de conflits, de trébuchements et d’aveuglements ?

Qui mieux que vous connait la politique de la langue et des langages ?

Et d’ailleurs, en ce lieu, vous le savez mieux que nous tous, ce n’est pas vous seule qui entreriez sous la Coupole.

Ce n’est pas seulement la grande dame que vous êtes, ni son passé exemplaire qui entrerait sous la Coupole. Ce ne seraient pas non plus seulement les grands écrivains d’outre-mer dont le mérite était si grand que leur candidature aura suscité vacarme, scandale et dédain.

Ce seraient aussi nos ancêtres, petit peuple méprisé du gouvernorat et de la départementalisation ; et plus encore, ces esclaves dont la réhabilitation dans la mémoire des hommes a tant de peine à se faire et qui jamais, sinon par le grand éclat d’un symbole comme un coup de tonnerre qui ébranlerait le trône et le socle des préjugés dont nous continuons de souffrir.

Ce n’est pas Jean Moulin qui entra seul au Panthéon, ce sont tous ceux qui, sans avoir parlé sont morts sous la torture, mais aussi les fusillés anonymes qui lui ont fait cortège.

Madame, si vous dédaignez de le faire pour vous, qui n’avez plus rien à prouver, faites-le pour les obscurs, les esclaves et leurs descendants, les ombres de notre passé, mais aussi pour nos enfants, les enfants de ce pays qui vous regardent.

CIFORDOM

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