Société

Polémique : Peut-on employer le mot « nègre » ?


JE SUIS PROF

Le 9 septembre, Verushka Lieutenant-Duval a annulé son cours à l’Université d’Ottawa pour permettre à ses étudiants de participer à une manif Black Lives Matter (BLM). Pour elle, ça allait de soi.

Professeur en humanités-beaux-arts, elle s’est toujours fait un devoir de présenter l’histoire de l’art dans une « perspective féministe et inclusive »… L’inclusion, la diversité, le féminisme, sont des thèmes chers à cette intellectuelle québécoise…

Désormais, Verushka Lieutenant-Duval est dépeinte sur les réseaux sociaux comme une ignorante. Une raciste bornée qui ne comprend rien à rien et qui mériterait d’être envoyée dans un camp de rééducation. Et l’Université d’Ottawa ne fait rien, ou si peu, pour la défendre.

« Ça me rend encore plus triste de voir que malgré mes efforts, la seule prononciation d’un mot dans le cadre d’une explication savante me vaut d’être taxée de racisme ».

Elle était secouée. On le serait à moins. Le recteur de l’Université d’Ottawa, Jacques Frémont, venait pratiquement de la déclarer coupable d’agression » envers ses étudiants noirs pour « l’utilisation du mot entier commençant par n ».

« Lors de l’incident, l’enseignante avait tout à fait le choix, dans ses propos, d’utiliser ou non le mot commençant par n ; elle a choisi de le faire avec les conséquences que l’on sait »…

Verushka Lieutenant-Duval est… « estomaquée » par la lettre du recteur. « Ce qui me déçoit, c’est qu’on laisse croire que j’ai commis un acte de racisme ».

Elle sait parfaitement que le mot n**** est une terrible insulte pour les Noirs. Elle sait qu’il est inacceptable de l’utiliser pour diminuer ou écraser une personne de couleur.

Elle sait que c’est un mot qui fait mal, « sorti de la fournaise de l’esclavage », pour reprendre la formule de Dany Laferrière, qu’on cite décidément beaucoup ces temps-ci.

Elle sait qu’on a longtemps utilisé ce terme pour désigner des Noirs traités comme des sous-hommes.

Mais elle ne savait pas qu’il lui était interdit de le prononcer pour expliquer un concept théorique. « Le seul fait de prononcer un mot vous fait devenir instantanément une personne raciste. Je trouve ça extrêmement perturbant. Cela ouvre la porte à tellement de dérives »…

« Ce qui m’effraie, c’est la haine que j’ai palpée dans les commentaires à mon sujet, sur les médias sociaux. Cela m’a complètement bouleversée de voir qu’on puisse penser éradiquer le racisme par la haine. J’ai peur pour ma sécurité. J’ai peur de sortir dans la rue et d’être reconnue. Je ne réponds pas au téléphone quand c’est un numéro masqué ».

C’est que l’étudiante qui a tout déclenché en publiant le courriel d’excuses de Mme Lieutenant-Duval sur Twitter, le 1er octobrea aussi publié son nom, son numéro de téléphone et son adresse personnelle. Le tweet vengeur, effacé depuis, a eu le temps de se répandre sur le Net.

… L’angoisse de Mme Lieutenant-Duval est montée d’un cran, vendredi, après la décapitation de l’enseignant Samuel Paty à la sortie de son collège, en France

Rassurez-vous, je ne suis pas en train de comparer des militants du campus de l’Université d’Ottawa à des terroristes sanguinaires. Ça n’a rien à voir. Cela dit, je remarque tout de même quelques similitudes troublantes entre ces deux histoires.

En France, tout a commencé avec une vidéo diffusée sur Facebook, où le père d’un élève réclamait vengeance contre Samuel Paty. Il a diffusé son nom et l’adresse de son école sur les réseaux sociaux.

Il était indigné, blessé, choqué… par un dessin.

Au Canada, une étudiante a publié les renseignements personnels d’une prof sur les réseaux sociaux. Et puis, dimanche — le jour même où les Français criaient : « plus jamais ! » —, un appel à la « cyberintimidation » a été lancé sur Twitter contre les 34 profs de l’Université d’Ottawa qui ont signé une lettre d’appui à Mme Lieutenant-Duval.

L’appel a été relayé des milliers de fois. Les courriels des 34 profs ont été diffusés. « On est vraiment laissé à nous-mêmes alors qu’une vindicte populaire a été lancée contre nous », se désole Maxime Prévost, l’un des profs signataires.

L’affaire prend de l’ampleur. Le Syndicat étudiant de l’Université d’Ottawa demande au recteur de dénoncer les 34 profs, « non juste avec des paroles, mais avec des actions ». Une pétition en ligne exige des sanctions contre Mme Lieutenant-Duval. Des milliers d’internautes l’ont signée.

Tous indignés, blessés, choqués… par un mot.

L’Université d’Ottawa a offert aux étudiants de Mme Lieutenant-Duval de poursuivre leur cursus avec un nouveau prof. Dans sa lettre, Jacques Frémont laisse entendre qu’ils seront nombreux à le faire… L’Université en semble tellement convaincue qu’elle a transféré les étudiants dans la classe du nouveau prof sans même leur demander leur avis.

Ceux qui veulent poursuivre avec Mme Lieutenant-Duval doivent en faire la demande auprès de l’administration. Ça les place dans la position intenable de devoir prendre position en faveur d’une prof étiquetée « raciste ».

Le cours reprend mercredi. Jusqu’à présent, une seule étudiante a signifié son intention de terminer sa session avec la prof radioactive.

L’appel à la cyberintimidation a provoqué un déluge de commentaires désobligeants envers les 34 profs signataires…

« Fucking FrogsJ’espère qu’ils vont tous perdre leur emploi », a écrit Hayden, qui se décrit comme un « allié BLM » qui, comble de l’ironie, veut « bâtir un monde meilleur ».

Ces militants décrètent des fatwas contre ceux qui s’écartent du droit chemin. Ils ne sont pas indignés ; ils sont vertueux et tiennent absolument à nous le faire savoir.

On nage en plein délire de la « culture de l’annulation », qui fait des ravages sur les campus américains.

Plus que jamais, on a besoin des profs pour leur montrer que la société n’est pas faite que de méchants et de gentils. Que tout n’est pas noir ou blanc, dans la vie.

Les profs, eux, ont besoin de notre soutien pour poursuivre leur mission : instruire nos enfants. Développer leur esprit critique. En faire des citoyens libres, éclairés — et tolérants.

Ne les laissons pas tomber.

Je suis prof.



COUVREZ CE MOT, QUE JE NE SAURAIS ENTENDRE

Une controverse secoue le milieu universitaire d’Ottawa. À l’origine du débat, Il y a le mot « N ». Ce mot est, au départ, une insulte pour dénigrer les personnes de race noire. Il vise en particulier les descendants d’esclaves mais s’attaque aussi aux Noirs en général.

La controverse provient d’une professeure, Verushka Lieutenant-Duval, qui a utilisé le mot « N » dans son cours… Dans sa leçon sur Zoom, elle a tenu à illustrer son propos en expliquant que comme pour la sexualité avec le mot queer, le mot « N » avait été récupéré par la communauté noire, vidé de sa signification odieuse, dans le but de s’identifier avec fierté.

Des étudiants lui ont répondu qu’une femme blanche ne pouvait pas utiliser ce mot. L’enseignante, qui est blanche, a présenté des excuses par courriel en informant ses étudiants qu’elle n’avait aucune intention de les offusquer. De plus, elle les a invités à débattre pour savoir si à leur avis, il fallait l’utiliser pour changer les choses ou le bannir…

Une brochette de professeurs de l’Université d’Ottawa a publié une lettre ouverte de soutien à leur collègue… Les arguments évoqués… m’ont laissé perplexe, c’est le moins qu’on puisse dire…

Ces professeurs soutiennent qu’il faut faire la différence entre des propos racistes dans l’intention de blesser autrui consciemment ou non et ceux qu’un enseignant exprime pour nourrir la réflexion et développer l’esprit critique.

La controverse, je le rappelle, porte sur l’utilisation d’un mot, pas sur un refus de débat sur le racisme ou la discrimination raciale. Ce mot « N » est lourd de signification négative. Il fait écho à l’esclavage, au temps où on vendait le Noir au plus offrant comme un meuble. Il réveille d’atroces plaies non cicatrisées sur le viol des esclaves, le lynchage et les humiliations perpétuelles des Blancs durant quatre siècles environ en échange d’un labeur épuisant dans les champs de coton et sans rémunération, sauf le fouet.

Verushka Lieutenant-Duval est allée vite en besogne en supposant que ce mot s’était vidé de sa signification initiale, comme le mot queer. Cette erreur, pour une intellectuelle, est embarrassante, car on n’a pas besoin d’un doctorat pour savoir qu’un tel mot reste plein de fiel. James Baldwin dans son brillant essai, « La prochaine fois, le feu », rappelle combien les soldats noirs durant la 2ème guerre mondiale subirent l’insulte tout en constatant que les prisonniers nazis étaient mieux traités qu’eux qui risquaient leur vie pour l’Amérique…

… On ne peut s’affranchir d’un mot que les Noirs ont dû s’approprier sans la moindre excuse des bourreaux et sans la moindre compensation pour les descendants d’esclaves. De quel droit, décrètent-ils la fin des hostilités quand il n’y a pas eu réparation ?

… Pour apporter de l’eau à leur moulin, les signataires prennent pour exemple l’essai de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique. Ils soulignent que l’essayiste a choisi ce titre en hommage à d’illustres intellectuels noirs luttant pour la liberté de leur peuple, comme Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire. Auraient-ils approuvé un tel hommage si on leur avait donné le choix ? J’en doute fortement. Un tel titre n’élève en rien la cause des Noirs. Au contraire, il cristallise leurs souffrances perpétuelles tout en sous-entendant une souffrance pour les Québécois équivalente à ceux qu’on vendit pour une bouchée de pain.

La lettre se poursuit en mentionnant l’écrivain Dany Laferrière comme quelqu’un qui aurait écrit son premier roman « Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer » pour s’opposer aux stéréotypes. Si lui emploie ce mot, cela ne veut pas dire qu’il faut le faire. En tant qu’écrivain, Dany Laferrière n’engage que lui et fait face aux conséquences, seul.
Il y a de nombreux écrivains noirs qui sont d’avis qu’il faut laisser tout le monde faire usage du mot « N ». Langston Hughes, Walter Mosley, Cornel West et bien d’autres font partie de cette liste. Mais leur opinion ne peut être utilisée comme caution morale pour des intellectuels comme ceux de l’Université d’Ottawa.

Le contexte universitaire ne donne aucune immunité aux enseignants. Il est possible d’éviter de dire le mot puis de continuer sa leçon. La responsabilité d’un professeur face aux étudiants n’est pas la même que celle d’un écrivain vis-à-vis de ses lecteurs et de ses auditeurs.

Les signataires ne peuvent pas invoquer leur rôle de pédagogues pour obtenir un passe-droit. Il est possible de développer l’esprit critique, sans que le mot « N » dans son entièreté sorte de la bouche d’un professeur. Ce serait cracher sur un contentieux historique dont les conséquences se traduisent entre autres par les violences policières à l’endroit des personnes de race noire aujourd’hui.

Il est vrai que les rappeurs font un usage abondant de cette épithète dans leurs musiques. Mais ils l’emploient à d’autres fins, c’est-à-dire avec affection et humour ou encore d’une manière satirique.

Ceux qui prennent pour prétexte l’usage du mot en question par les artistes noirs pour l’employer font fausse route. Le mot « N » ne se laisse pas dompter si facilement.  Il se trouve dans les écrits de Léopold Sédar Senghor ou d’Aimé Césaire pour le désamorcer et en faire un allié. L’expérience fut concluante pour les adeptes du mouvement de la Négritude, cependant cette victoire n’a pas vidé ce mot de son sens abjecte. Il faut s’imaginer une bombe qui, entre des mains blanches, peut exploser en tout temps.

Ces signataires doivent accepter qu’il existe un mot qu’ils n’ont pas le droit de prononcer pour des raisons de haine permanente et de méfiance collective. Ils tentent de s’approprier sous une cloche en verre, un mot éléphantesque.

L’emploi du mot « N » demeure problématique quand on est de race blanche. Il éveille automatiquement les soupçons de tout Noir qui se respecte. En effet, il n’a qu’une seule signification dans le lexique des Caucasiens, celle de dénigrer une personne de race noire.

Les signataires de cette lettre de soutien à Madame Lieutenant-Duval ont confondu leur responsabilité d’enseignant avec leur privilège d’éduquer. Ils ne possèdent aucune immunité contre le racisme. Ils sont humains comme les autres. Tous les doctorats du monde et les agrégations sur la terre ne leur donnent aucun droit d’ouvrir des plaies afin de pérorer sur la liberté d’analyse critique.

… Certains croyaient que les défenseurs de la ségrégation raciale comme le gouverneur d’Alabama, George Wallace, un démocrate, avaient emporté leurs idées fétides avec eux dans la tombe. Il n’en est rien. Il ne s’agissait que du sommet de l’iceberg. Les mentalités restent fermées et les doigts sont pointés sur les Noirs comme étant « susceptibles » ou ayant « les oreilles sensibles ».

Les Noirs sont bien contents d’avoir des oreilles ou d’autres appendices intacts. Il y a quelques décennies, on nous coupait les parties génitales en criant le mot « N ». Tant que ce contentieux non résolu sera ignoré, y compris par des Canadiens qui croient que l’esclavage ne les concerne pas, des professeurs comme Madame Lieutenant-Duval auront toujours tort de prononcer ce mot en classe.

Didier Leclair, écrivain.

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