Littérature

Philippe TRIAY « La fin de l’insouciance »

Philippe Triay, d’origine martiniquaise, né dans le Sud de la France est journaliste à France Ô où il traite principalement des thématiques culturelles. Il a publié un essai sur Césaire et Fanon Pour une lecture fanonienne de Césaire et Barbaries, un recueil de poésie illustré par le peintre Guadeloupéen Romain Ganer.

97L : Quelle est la métaphore du titre de votre récit ?

C’est la fin de la naïveté et surtout pour moi la nécessité d’une prise de conscience globale, concernant la situation de nos communautés noires. Pour faire une brève analogie, et sans vouloir être pompeux, c’est ce qu’en psychanalyse on appelle se mettre face au principe de réalité. Et cela peut être brutal.

97L : La chronologie historique dans la narration de l’auteur, des années esclavagistes aux temps modernes ?

En fait il n’y a pas de chronologie historique dans le texte. Mon ouvrage est un récit littéraire, pas un ouvrage d’histoire. Les périodes que vous mentionnez s’intercalent, se chevauchent et parfois se mélangent. C’est un choix de narration linéaire. Ceci dit mon livre fait souvent référence à des événements historiques réels qui ont été largement documentés, comme dans les cas de l’esclavage et du colonialisme mais examinés à travers le prisme de ma sensibilité et de ma subjectivité. Ensuite le texte mentionne des expériences personnelles, parfois intimistes, hors du champ de l’histoire académique.

97L : Quel est le drame psychologique de « La fin de l’insouciance » ?

Je ne sais pas si on peut rapporter ce texte à un drame psychologique particulier, bien que je puisse le comprendre, mais j’ai tenté une interprétation, ou du moins une explication personnelle de la réalité. Sans presque aucun filtre, ni tabou. Cette réalité est la permanence du racisme et des multiples discriminations dans notre société avec pour conséquence majeure une problématique d’aliénation pour ceux qui en sont les victimes, aliénation qui prend diverses formes que je décris. Les blessures sont d’ordres physiologiques, psychiques et symboliques. En l’occurrence les victimes, bien souvent consentantes, sont les communautés noires, décrites sous la métaphore des « danseurs » ou « danseuses ». Je parle des communautés noires au pluriel car il n’y a pas de communauté noire monolithique, unidimensionnelle. Elles sont complexes.

97L : L’immersion d’un vécu dans un récit aux multiples tiroirs…

Ces multiples tiroirs représentent mon parcours et mes expériences personnelles lors demes nombreux voyages, que ce soit en Afrique, aux Etats-Unis, dans les Caraïbes ou en Asie. C’est d’ailleurs pour cela que je parle d’un récit car rien n’est inventé ou imaginé, ce n’est pas un roman ou une fiction. Le texte est trop court pour être autobiographique, et puis il est descriptif et parfois analytique, il part donc comme vous le dites justement d’un vécu. Certaines situations qui peuvent paraître surprenantes ont été ou sont bien réelles. Après presque 30 ans de journalisme sur presque tous les terrains, j’ai vu beaucoup de choses.

97L : Une avalanche d’images négatives et sombres, quel est le défi de ces hommes et de ces femmes ?

Je dirais que chacun se fixe son propre défi dans la fin de l’insouciance, c’est-à-dire une fois qu’il est conscient de certains enjeux de pouvoir et de domination. Dans les enjeux actuels des processus mondiaux de domination, qui sont exacerbés, les « danseurs » ne font pas partie des orientations globales et sont relégués au dernier plan. Le constat est brutal mais c’est ainsi. Il n’y a qu’à regarder la situation de nos pays et communautés, en Afrique et dans les Caraïbes par exemple. Ce qui intéresse les dominants occidentaux ou les puissances asiatiques, ce sont les ressources minières, agricoles, maritimes et les localisations géostratégiques de nos régions. Et la force de travail potentielle de ceux qui y résident.

Les grandes envolées récurrentes sur le développement, la bonne gouvernance, l’égalité réelle etc. sont en majorité des foutaises qui masquent les stratégies insidieuses du renforcement de la mainmise. Quand je parle de la fin de l’insouciance, je veux dire par là que c’est à nous, consciemment, individuellement et collectivement, de relever le défi de notre sujétion. Mais cela ne signifie ni haine ni ressentiment, seulement de la résistance et de l’organisation.

97L : Quel sens donnez-vous à la représentation des anciens lyncheurs par rapport aux « nouveaux danseurs » ?

Les anciens lyncheurs et maîtres et leurs descendants continuent sous d’autres formes ce qu’ils ont toujours fait, maintenir et perpétuer leurs privilèges, le pillage, leurs richesses et leur domination par le mensonge, la corruption et la violence. Il n’y a qu’à constater l’état de délabrement actuel des Outre-mer français, pour ne citer que cet exemple. Quand à l’Afrique, ses citoyens la fuient dans le désespoir par centaines de milliers, dans les horribles conditions que l’on connaît. Nos communautés et leurs dirigeants, mêmes dominés, portent des responsabilités dans ces échecs. Ce que j’appelle le « nouveau danseur », qui est généralement cultivé, en grande partie sur le modèle occidental, et appartient à une certaine élite socioprofessionnelle, a une représentation consciente de cette réalité. Seulement il est englué dans une sorte de contradiction permanente proche de la schizophrénie : bénéficiaire du système d’oppression, le sachant parfaitement, et détestant cela tout à la fois.

97L : La fin de l’insouciance, mouvement et source d’inspiration pour le slam et le rap ?

Votre question est intéressante car justement les mots me viennent de manière musicale et rythmique. J’ai beaucoup pratiqué les percussions, notamment les congas, et l’écriture surgit parfois comme la pulsion d’un tambour. Par ailleurs j’ai divisé le récit en actes courts, sur un modèle théâtral et scénique, donc pourquoi pas destiné à être slammé ou scandé en représentation. Certains extraits du livre ont d’ailleurs été lus récemment lors d’un « Séna », ces rencontres littéraires initiées par l’écrivaine et dramaturge guadeloupéenne Gerty Dambury. Un acteur et un rappeur ont également manifesté de l’intérêt pour une mise en scène. On verra.

97L : Sommes nous encore au 21 e siècle les « Damnés de la terre » de Fanon ?

En un certain sens oui, puisque les communautés noires continuent d’être méprisées, humiliées, exploitées et violentées quasiment partout sur la planète, et le pire c’est que bien souvent nous nous méprisons et détruisons nous-mêmes. Certes nous avons connu des tragédies historiques monstrueuses comme la colonisation et l’esclavage mais cela ne peut constituer une excuse ad vitam aeternam pour justifier notre passéisme et notre immobilisme face aux processus de domination, aussi puissants soient-ils.

Ceci dit on a vu des choses évoluer dans le bon sens, surtout aux Etats-Unis et dans quelques rares pays d’Afrique et des Caraïbes. Tout n’est pas désespérément négatif. Mais il est primordial que nous accomplissions un effort de mobilisation et d’organisation collective pour sortir de l’ornière. Car en termes de recherche, de technologies, de vision prospective et de planification, la structure dominante ne fait que renforcer son assise à notre détriment.

Je souhaite que l’on retienne une tentative de lucidité, de conscientisation, même si je ne propose pas vraiment de solution. Mais ce récit n’est pas une thèse, ni un ouvrage de sociologie ou de politique. C’est de la littérature, avec une volonté de penser et de déchiffrer le monde certes, mais également avec un travail sur les mots et le style.

97L : Quels sont vos projets ?

« La fin de l’insouciance », qui vient après le recueil de poésie « Barbaries » publié en 2016, tous deux aux éditions du Manguier, marque la fin d’une période assez pessimiste et cathartique. J’avais besoin de dire ce que j’avais à cœur et d’évacuer certains tourments. C’est fait, je vais dorénavant passer à autre chose. J’ai des recherches biographiques en projet, en particulier sur certaines personnalités antillaises, et je continue mes activités de journaliste.

Propos recueillis par Wanda NICOT

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