Société

PHILIPPE BULIN : NOTRE COMMUNAUTÉ EST EN GRANDE SOUFFRANCE

Afin de comprendre la problématique de la réinsertion de nos jeunes délinquants, il était nécessaire de discuter avec Philippe Bulin considéré comme un des mieux informés sur la souffrance ultramarine dans l’hexagone. Rencontre avec un éducateur côtoyant au quotidien des jeunes en difficulté..

 

Comment venez-vous en aide aux ultramarins désocialisés ?

Je suis éducateur des orphelins apprentis d’Auteuil et depuis quelques années je travaille avec des associations de Guadeloupe JarryCo, le Secours Catholique, etc… On permet à des jeunes en difficulté d’insertion de venir en France et de construire leur carrière professionnelle. On travaille avec des partenaires tels que l’AFPA.

Pourquoi avoir choisi le métier d’éducateur ?

C’est le hasard et en même temps je pense que j’étais prédestiné. Adolescent, Mr Bourdin de Petit Bourg m’avait dit un jour : « Philippe, avec ton caractère, tu devrais faire éducateur ». Mais à cette époque, je n’y avais pas prêté attention.

Je me suis senti poussé par la suite pour passer le diplôme.  Je fais mon travail avec foi, avec conviction. C’est mon métier mais aussi une mission, une vocation, une aventure de tous les jours, un engagement.  Il y a toujours quelque chose à faire pour les malheureux. Mais attention, c’est un métier ingrat où vous n’avez pas le droit de baisser les bras.

On entend dire que vous avez de projets ambitieux…

Nous sommes dans une dynamique pour aller plus loin dans nos objectifs : nous avons une ferme de réinsertion dans le 77 en Seine et Marne qui pourra accueillir des jeunes à compter du 1er janvier. Nous avons d’autres projets notamment la construction d’un bateau négrier : la Marie-Seraphique en Guadeloupe avec différents pôles : Port Louis, Anse Bertrand, la marina de Gourbeyre et des techniciens et architectes de Nantes ayant participé à la réalisation de l’Hermione-La Fayette à disposition. C’est un chantier qui va intéresser 350 à 400 jeunes sur 5 ans tous corps de métiers confondus que nous préparons depuis 1999 et qui nécessitera l’apport de toutes les bonnes volontés en Guadeloupe.

La misère dans notre communauté, mythe ou réalité ?

Pour notre communauté, (c’est malheureux car on a tendance à ne parler que des gens en Outre-Mer), ceux qui travaillent sur le terrain en Ile de France savent qu’il y en a autant en difficulté ici que là-bas. Il n’y a pas assez d’associations qui font un travail en profondeur pour ce public spécifique. De manière générale à tous les ages, notre communauté est en grande souffrance. Et je suis toujours ému en évoquant ces étudiants qui se prostituent pour payer leurs études voire pour se nourrir. Ils n’ont pas de logement et développent de multiples pathologies.

Pourtant ils ont de la famille ?

C’est une caractéristique chez nous : la fierté. Ils ne veulent pas dévoiler leur galère à leurs proches, sinon ce serait un aveu d’échec. Mais masquer leurs problèmes les entraine vers les pires difficultés et c’est la descente aux enfers. Donc il faut prévenir que les jeunes ont le droit d’échouer mais il faut aussi leur donner les moyens de réussir. Je travaille sur la reprise d’un hôtel : Kaz a man Doudou dans le 18ème pour permettre aux jeunes d’avoir un toît en cas de difficulté. Chacun d’entre nous peut vivre un moment difficile.

Et qu’en est-il de la jeunesse non estudiantine ?

Depuis des années, je parle de l’échec de LADOM. Avec le passeport mobilité, on donne un billet à des jeunes qui ne sont pas tous prêts à faire des formations professionnelles loin de chez eux et abandonnent en cours. Or le contrat signé stipule qu’ils ne bénéficieront pas de billet retour si ils n’ont pas été au bout de leur formation. C’est pour cela que Châtelet les Halles est leur fief. Quand vous voyez un jeune ultramarin là bas, c’est un échoué de LADOM qui pourtant était venu avec l’intention d’apprendre un métier.

Un jeune sortant de prison n’est pas disponible psychologiquement pour venir en France et se débrouiller seul, souffrant de carences éducatives, affectives, et de problèmes psychosociaux qui ne leur ont pas permis d’avoir une trajectoire normale de vie .Une fois mis dehors de sa formation, son foyer ne le gardera pas non plus. Que croyez vous qu’ils fassent ensuite ? Il faut les préparer pour le départ, les motiver dans la formation sinon ils se retrouveront dans la rue.

Bénéficiez-vous d’aides ?

Aucune ! J’ai déjà fait plus de 160 courriers au préfet, aux deux conseils régional et général de Guadeloupe, aucune réponse.  Mon association Arche People International qui travaille aussi avec la Centrafrique, le Cameroun et Madagascar ne bénéficie d’aucune subvention mais travaille pour tous les ultramarins. Le CMAI DOM TOM fait appel à mes services. Ce sont mes deniers personnels qui financent ces projets. La seule politique qui m’a répondu est Ségolène Royale pour m’encourager. Peut être qu’à la lecture de cet article, les portes s’entrouviront. Mais il semblerait que les politiques ne veulent pas me voir.

Un mot sur la délinquance dans nos îles ?

Les plus grands délinquants portent des cravates. Et j’assume mes propos.

On voudrait entendre une histoire qui finit bien.

Il y avait une petite guadeloupéenne originaire de Sainte Anne. Tous les week-ends, on m’appelait pour me dire « Mr Bulin, votre protégée Erika est en garde à vue ». Je n’en pouvais plus avec elle. Et en venant la récupérer un jour, j’ai vu l’affiche d’engagement dans la police. J’ai eu un flash. Je lui ai dit : « Tu aimes ces locaux. Tu devrais passer le concours ». Maintenant elle est policière et une bonne je précise. S’occuper de ces jeunes et réussir à les insérer dans la société c’est extraordinaire ! J’en ai déjà marié, je suis parrain de plusieurs enfants. Ce que je leur demande en retour c’est d’aider d’autres qui étaient comme eux quelques années auparavant.

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Un projet ambitieux parmi d’autres : la construction d’un bateau négrier en Guadeloupe

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Joël DIN

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