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Où est l’équilibre entre un flingue et des roses ?

Sur le boulevard des Héros à Pointe-à-Pitre, Winchester à l’épaule, Thimalon assiste à une sortie d’élèves, accroupi et distribue des billets de banque aux petits enfants.

Un homme est abattu suite à une tentative de cambriolage. Thimalon écrit au quotidien France-Antilles «  Je ne suis certes pas un saint… ( mais ) je n’ai jamais été condamné pour meurtre ». Il se revendique bandit, mais pas tueur. Thimalon se convertira par la suite à l’islam. A son retour en Guadeloupe, il aurait vraiment voulu remettre dans le droit chemin les jeunes délinquants, mais à sa façon !

Comment un petit consommateur de drogue est-il devenu l’ennemi public guadeloupéen, narguant les forces de l’ordre, et revêtant les oripeaux de la contestation ?

Les morts ne parlent pas. Ce n’est pas la moindre de leurs vertus. Les artistes qui sondent les tréfonds des consciences humaines, tentent de s’approcher de la vérité.

« J’ai été souvent gentil, tantôt tout le temps méchant

L’équilibre se trouve entre un flingue et des roses

Malpoli d’arriver les mains vides ?

J’arrive une rose dans la main droite

Des flingues dans la gauche

Une rose devant, bouquet de flingues dans le dos …

Et si donc aujourd’hui j’décide de broyer ma peine

C’est que c’est bien plus près de l’odeur des roses que je veux vivre

Mais toujours un calibre sous l’oreiller » ( 1 )

Les auteurs : Hugues Pagesy et Felix Rhodes

Les auteurs : Hugues Pagesy et Felix Rhodes

Felix RODES, avocat, et Hugues PAGESY, journaliste d’investigation, dans un remarquable petit ouvrage, «  Patrick THIMALON, bandit guadeloupéen ? » ( Editions NESTOR février 2015 ), nous replacent dans le contexte des années 1980.

Un vent d’indépendance, alimenté par des groupes révolutionnaires, souffle sur la Guadeloupe (Groupe de libération armée de la Guadeloupe GLA, Alliance révolutionnaire caraïbe ARC). Ainsi en mai 1983, pas moins de 16 bombes vont exploser tant en Guadeloupe qu ‘à Paris, et en 1984, ce sont 15 autres bombes qui sont posées dans 11 communes de l’île.

Attentats du 15 novembre 1983 en Guadeloupe

Attentats du 15 novembre 1983 en Guadeloupe

La Guadeloupe, dans ces années troubles, doit faire face à un autre problème qui gangrène le quotidien des habitants de l’île : celui de la drogue et de la délinquance.

C’est à compter de ces années 1980, que la drogue opère une transmutation des jeunes en zombies et pantins désarticulés. Boissard, quartier pauvre et sensible situé à la périphérie de Pointe-à-Pitre, considéré comme un haut lieu de la délinquance, de la drogue et de la criminalité, voit son statut de zone particulièrement difficile, renforcée avec l’arrivée en masse de ressortissants de l’île voisine de la Dominique.

Le cyclone David a ravagé la Dominique, et les trafiquants doivent trouver de nouveaux marchés pour écouler cannabis et produits illicites.

Si Boissard abrite une faune en délicatesse avec la société, il y a tout de même une hiérarchie à respecter. Patrick Thimalon devient rapidement le chef des hors-la-loi de la place. Il est un enfant de Boissard. Petit consommateur de drogue à 15 ans, il fera un séjour en prison dès le milieu des années 1970 qui conditionnera le reste de sa vie.

Sa carrière de malfaiteur débute.

Lorsqu’il est arrêté, le scénario est toujours le même : jugement-prison-évasion. Il s’évapore dans la nature avec une facilité déconcertante.

Ses périodes d’emprisonnement commencent toutefois à être plus longues que ses périodes de liberté. Ainsi, lors de son évasion de la maison d’arrêt de la prison de Pointe-à-Pitre, le 10 mai 1984, ( la 3ème évasion), il purge une peine de sept ans d’emprisonnement pour attaques à main armée, ainsi qu’une petite peine… pour tentative d’évasion.

Mais peu lui importe. A coup sur mégalomane, il savoure sa notoriété criminelle. Surviennent alors les émeutes provoquées par la grève de la faim de l’indépendantiste George Faisans.

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THIMALON ET LES EMEUTES DU 25 juillet 1985 : LA SPIRALE

En 1984, un professeur métropolitain d’un collège des Abymes ( Boisripeaux ) donne un coup de pied à un élève. Georges Faisans, également professeur, s’arme d’un coutelas, et tente de couper le pied de l’individu. Jugé, il sera condamné à trois ans de prison, et transféré à Fresnes…

Cette condamnation n’a pas entamé la détermination de Georges Faisans. Il entame une grève de la faim. Le cas Faisans déclenche un mouvement de protestation qui naît le 25 juillet 1985.

«  Et si cette crise insurrectionnelle se terminait dans un bain de sang ? Certains le pensent, d’autres ont peur, mais beaucoup occupent la rue, prêts à en découdre avec ceux qu’ils considèrent comme les cerbères d’une France coloniale qui veut maintenir la Guadeloupe sous son joug. »

La prison étant quasiment sans surveillance, le 25 juillet 1985, l’ennemi public N°1 est à nouveau libre, entraînant dans son sillage pas moins de 25 prisonniers, dont un de ses fidèles lieutenants, Mohamed DIALLO, dit l’Africain.

Les manifestations de rue insurrectionnelles ne vont cesser que plusieurs jours après la libération de Georges Faisans, qui sera finalement assigné à résidence au Burkina Fasso.

Au cours de ces «  cinq glorieuses  »  et des mois qui suivront, la délinquance a fait un bond en avant.

Le 15 novembre, suite à l’assassinat du gendarme HAUSSY, la police renforce les patrouilles.

Le 20 janvier 1986, Patrick Thimalon est arrêté par les policiers du SRPJ Antilles-Guyane. Blessé par balles à la jambe, il est évacué sur la prison de Fresnes..

En novembre 1987, il est condamné à 18 ans de prison par la Cour d’Assises de Basse-Terre. Les 8, 9 et 12 décembre 1988, se déroule en France le procès de Patrick Thimalon pour l’assassinat du gendarme HAUSSY.

Le 12 décembre 1988, Patrick Thimalon est acquitté. Il est reconnu non coupable de la mort du gendarme Haussy.

En 1997, il est emprisonné à Ducos en Martinique. Le 2 janvier 1999 à 12heures, P. Thimalon est libéré et arrive le même jour en Guadeloupe.

L’EVOLUTION INTELLECTUELLE DE THIMALON  : MORCEAUX CHOISIS DE LA CORRESPONDANCE ECHANGEE ENTRE LE BATONNIER RODES ET THIMALON

Thimalon 2

Le bandit guadeloupéen au vu de ces lettres a fait des progrès stupéfiants, et a su mettre à profit la prison pour se cultiver.

Depuis la prison de Lannemezann

Cher Monsieur le bâtonnier Rodes ( Le 30/09/1996 )

J’ai la santé et le moral. Qu’Allah soit loué.

J’ai entendu parler du volcan de Montserrat qui est entré en éruption.

J’espère que vous n’avez pas été trop incommodé par les cendres.

Le 20/10/1996

Il faisait très froid ces derniers temps

Cette année, on ne m’a pas proposé de stage. Je continue à travailler et à faire du sport. J’ouvre un livre de math de temps en temps. Je lis un peu l’anglais, et bien sûr, un peu de français.

Le 8/12/1996

Je continue à tenir le coup. J’essaie d’apprendre le plus que je peux sur le métier de mécanicien fraiseur, en espérant un jour quand je sortirai, trouver un travail dans cette chambre.

Que Dieu vous garde comme un ami pour moi

Le 5/01/1997

J’espère que vous avez passé une bonne fête de Noël et une bonne année.

Moi je ne porte pas une grande importance à ces fêtes, à part que je sais que ces jours-là, je mange un peu mieux qu’à l’ordinaire.

Le 10/02/1997

Je viens juste de terminer mon jeûne du Ramadan qui a duré un mois. Depuis la prison de Ducos.

Le 24 /05/1998

(Il critique les cours dispensés en prison et trouve le niveau très bas).

Je continue à faire mes footings quotidiens.

REPONSES DE M. RODES

Cher Patrick Thimalon

Nous ne désespérons pas ici en Guadeloupe de vous voir revenir.

Heureux qui comme Ulysse a fait un bon voyage

Vous n’avez pas conquis la toison, mais vous avez droit à l’amour de tous les guadeloupéens

Grâce à votre cousin de Canal 10, le nom de Thimalon est toujours dans toutes les mémoires

et encore

Tout le monde vous accueillera à bras ouverts, et tout sera fait pour faciliter votre réinsertion au pays natal

L’Ecclesiaste l’enseigne :

Il y a un temps pour tout, un temps pour chaque chose

et encore

Il ne faut pas confondre «  coco et zabricot ».

L’esclavage a été aboli définitivement en Martinique par l’arrêt ROSTOLAN le 23 mai 1848.

Les choses ont été différentes en Guadeloupe. L’arrêté Laryle est du 27 mai 1848.

C »est pour la Guadeloupe , la deuxième abolition de l’esclavage des nègres.

Bravo pour l’entraînement

Lettres adressées à Thimalon à DUCOS

Le 13/07/1988

…Vous êtes en Martinique, le pays de Cesaire

Le 14/08/1998

Au moment où j’écris, le tour cycliste de la Guadeloupe bat son plein

LE RETOUR EN GUADELOUPE : EPILOGUE.

Sa peine purgée, il revint en Guadeloupe et s’installa chez sa mère. Quelque temps après sa libération, il épousa une jeune femme, Denise, originaire de la Dominique, (qui n’était pas la mère de son enfant ), qu’il avait rencontrée en 1986.

Il reprit ses vieilles habitudes, jusqu’à ce que sa femme et lui soient tués par des gendarmes à Boissard dans la nuit du 21 au 22 janvier 2001.

LA PSYCHOLOGIE DE THIMALON

Pour l’avocat Rodes, le passage en prison a traumatisé un esprit fragile.

Chez les jeunes, la rechute après un premier passage par la case prison, est monnaie courante. L’avocat déclare qu’il avait compris que Thimalon rentrerait en rébellion contre la société à sa sortie s’il faisait de la prison.

Selon lui, il fallait le placer dans un centre comme celui de Saint-Jean Bosco. Il avait sa place dans ce centre où on l’aurait de toute évidence maté.

Quand Saint-Jean Bosco a fermé, ce sont 500 jeunes voyous qui ont fait de la rue leur quartier général, avec toutes les conséquences que l’on observe aujourd’hui.

Pour les experts judiciaires, les examens médico-psychologiques n’ont mis en évidence aucun trouble particulier. De même les experts n’ont relevé aucune trace d’un quelconque état toxicomaniaque.

THIMALON ET SA FAMILLE

Lorsqu’il avait neuf ans, sa mère a mis au monde une petite sœur. A-t-il été déstabilisé ? S’est-il cru délaissé ? Son père n’était pas un homme à dialogue, et le réprimandait par l’administration de sévères punitions.

S’agissant de son fils, il s’est confié à son avocat en ces termes : «  j’ai hâte de voir ma famille que je n’ai pas vue il y a longtemps. Mon fils va atteindre ses 17 ans, et il a besoin de la présence d’un homme pour le guider. »

LES FUNERAILLES

C’est Maître Rodes qui monta en première ligne, pour que Thimalon, fût-il le plus grand des bandits, soit enterré selon la tradition des enterrements guadeloupéens. Une grande veillée fut organisée, avec blagues, contes créoles, et bien entendu, gwo-ka durant la nuit.

(1 ) Oximo Puccino artiste, chanteur, musicien et rappeur

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Théo LESCRUTATEUR

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