Société

Opal Tometi : « J’encourage les gens à réfléchir face aux déclarations visant à discréditer Black Lives »

Opal Tometi ne correspond en aucun point à l’archétype d’un leader américain des droits civiques. Tout d’abord, elle n’est pas un austère pasteur en costume sombre, mais une trentenaire en tenue de pilates, qui rit souvent et de bon coeur. Elle n’use point des tonalités d’un prédicateur baptiste pour faire valoir son point de vue, elle préfère passer par les réseaux sociaux. De parents nigérians, ses ancêtres n’ont pas été réduits en esclavage et déportés il y a plusieurs siècles. Pourtant, en tant que l’une des trois fondatrices de Black Lives Matter, Opal Tometi a contribué à relancer le mouvement des droits civiques. Des extraits d’un article du Guardian d’Ellen Jones.

BLM a vu le jour en 2013 après qu’Alicia Garza d’Oakland, se soit sentie outrée par l’acquittement de George Zimmerman. Zimmerman avait abattu l’année précédente un adolescent noir non armé, Trayvon Martin, en Floride. Garza avait alors posté un message enflammé sur Facebook. Patrisse Cullors a partagé la publication de son amie avec le hashtag #BlackLivesMatter, et une Tometi inspirée a créé le site Web BlackLivesMatter.com, choisissant le jaune et le noir comme couleurs de signature. Voici la génèse du mouvement, selon certains analystes, le plus important de l’histoire des États-Unis.

@TheGuardian

Entre 15 et 26 millions de personnes ont manifesté après la mort de George Floyd en mai de cette année, et plus de 750 manifestations ont eu lieu dans les 50 États et à Washington. À l’échelle internationale, il y a eu des manifestations dans 60 pays et sur tous les continents sauf l’Antarctique, des politiques tels Boris Johnson ou Justin Trudeau se référant à «Black Lives Matter».

Création du site Web BLM par Tometi.
 Le site BLM créé par Tometi.

C’était un résultat inespéré il y a sept ans de cela. Pour Tometi il s’agissait de rappeler aux gens qu’ils pouvaient s’impliquer dans des organisations, descendre dans la rue, s’engager pour changer le cours de l’histoire.

L’activisme de Tometi a commencé dans la banlieue de Phoenix à prédominance blanche où elle a grandi. Attirée par les enfants d’autres immigrants, sa petite bande « reflétait vraiment la diversité de notre monde actuel ». Avec sa meilleure amie issue d’une famille jordanienne, elle se gavait de « baklava et des feuilles de vigne. Ils avaient des chèvres et des poulets dans leur cour arrière… J’ai grandi dans cette atmosphère de melting-pot ».

Les étagères de sa maison d’enfance n’étaient pas garnies d’œuvres d’Angela Davis. La cause noire n’était pas son souci principal. Mais, ajoute-t-elle, ses parents étaient « un peu politisés, en ce sens oú ils étaient très actifs au sein de leur communauté ecclésiale nigériane ». Il y avait le week-end des collectes et des visites organisées pour les personnes dans le besoin. Une veuve placée dans un centre de rétention pour migrants puis expulsée, ses quatre enfants accueillis par une autre famille…

A l’entrée au collège de Tometi, l’aînée de trois enfants, ce fut au tour de ses parents d’avoir besoin de soutien risquant l’expulsion car considérés comme sans papiers. « Heureusement, nous avons pu avoir gain de cause », dit-elle, mais le traumatisme de ces mois ne l’a jamais quittée. « Cela m’a montré à quel point nous étions vulnérables face aux caprices de l’État. »

D’autres souvenirs sont plus joyeux. Au lycée, Tometi rejoint une équipe de step, fondée par deux amies noires, refusées de l’équipe des cheerleaders presque entièrement blanche. « Ces filles, je vous assure, étaient parmi les meilleures danseuses que j’aie jamais vues, mais elles n’ont pas percé ». Leur fréquentation permet à Tometi d’en apprendre davantage sur la culture afro-américaine, et de découvrir aussi un sentiment de fraternité. « On nous appelait Dangerous », ajoute-t-elle avec un petit rire d’autodérision.

Étudiante à l’Université de l’Arizona, elle devient une militante pour les droits des immigrants. La veille de la réélection de George W. Bush en 2004, Tometi sent la nécessité de prendre la parole lors d’un séminaire sur l’Holocauste.

« J’ai dit à l’instructeur et à mes camarades de classe que j’avais l’impression que cela pourrait se reproduire. Regardez autour de nous. Ecoutez ce qui est dit au sujet des migrants, les traitant d’illégaux, regardez les lois votées. Oui, nous n’en sommes pas encore là, mais tous ces signes indiquent cette déshumanisation massive d’une partie de notre population, et nous savons où cela mène. Je me souviens que personne, et pas même mon professeur ne pouvait m’arrêter ».

Tometi ressent si intensément ces injustices qu’elle décide de mettre fin à ses études. «J’ai réalisé que nous continuions à répéter cette horrible histoire…» Elle s’arrête et prend une profonde inspiration. « Cela fait maintenant 16 ans. Pour moi, c’était déja désastreux à l’époque. Où en sommes-nous maintenant ? J’ai l’impression que tout a volé en éclats et que nous devons nous atteler sans relâche à sauver la démocratie. »

Dès le début, Tometi s’est rendue compte que les médias sociaux pouvaient être plus qu’un simple vecteur de transmission; c’était aussi le moyen idéal d’approfondir la compréhension du racisme structurel, en illustrant les liens entre des incidents racistes apparemment sans rapport. Ou, comme le dit le mouvement : « Il y a un Mike Brown dans chaque ville. » (En 2014, Brown, 18 ans, a été abattu par un policier blanc à Ferguson, dans le Missouri.)

« Honnêtement, c’est pour cela j’ai aimé l’expression Black Lives Matter », déclare Tometi. « Parce qu’il n’y avait pas que Mike Brown, Trayvon Martin, Renisha McBride… Il n’y avait pas que ces noms, bien qu’ils soient extrêmement importants. Je ne pourrai jamais, effacer leur existence, gommer l’amour de leur famille et de leur communauté pour eux, absolument pas. Mais ce qui était important, c’était que nous vivions dans une société où, systématiquement, nos êtres chers pouvaient nous être enlevés, sans espoir de justice. »

Ce succès, cette reconnaissance et une compréhension plus profonde du racisme structurel, font Tometi espérer que les autres objectifs de BLM seront un jour atteints. Elle rappelle que l’expression Black Lives Matter était perçue très différemment au début. « Certaines personnes pensaient : Il ne faut pas parler de race ! Maintenant, tout le monde le dit ! Et chacun sait exactement ce que cela signifie. »

… Black Lives Matter était une déclaration d’intention générale, dit-elle, suffisamment ouverte pour contester non seulement le système de justice pénale, mais aussi le racisme dans l’éducation, la santé et ailleurs. 

« Quand j’ai créé BlackLivesMatter.com, j’ai écrit : « Les vies des noirs comptent, celle des immigrants noirs comptent, les personnes handicapées noires comptent… Ce mouvement nous concerne tous et reconnait que les Noirs ne sont pas un monolithe. »

L’inclusivité a toujours été pronée, «en vertu de qui nous sommes», dit-elle. «Moi fille d’Alicia et Patrisse immigrants, nos différentes identités forgent notre collectif. » Il n’est pas innocent que toutes les trois aient des frères. « C’est en grande partie à eux que nous pensions lorsque nous avons découvert l’histoire de Trayvon Martin. Nous nous soucions de nos hommes noirs et de l’histoire des noirs en général, mais nous savons aussi que nos identités sont multiples. »

… BLM est plus complexe et c’est ce qui en fait sa force. Elle mentionne la contribution d’Elle Hearns, transsexuelle noire de l’Ohio qui a voyagé à travers les États-Unis, aidant à mettre en place des sections locales de BLM. « C’est dans l’air du temps et c’est ainsi que cela a toujours été. Je pense à Bayard Rustin, James Baldwin et Audre Lorde, et à tant de personnes avant nous, qui n’ont pas nécessairement été mises en lumière, peut-être à cause de leur « différences »…

Tometi utilise le mot de «porte-drapeau» pour décrire les dirigeants de BLM.  Une manière élégante d’exprimer comment la structure organisationnelle décentralisée est considérée comme un atout au sein du mouvement – alors que de l’extérieur, le fait de ne pas avoir de chef peut-être vu comme une faiblesse.

«Dans le passé, quand il y a eu une ou deux figures de proue et ces personnes ont été assassinées, cela a déstabilisé ces organisations. Donc, nous essayons d’être plus forts que jamais. Nos leaders sont partout. Un de perdu, dix de trouvés. »

 

… La structure de BLM rend cependant difficile la lutte contre la désinformation. Avec Garza et Cullors, elle a du, à plusieurs reprises réfuter la théorie selon laquelle BLM était une organisation marxiste. «J’encourage les gens à réfléchir de manière critique lorsqu’ils entendent des déclarations visant à discréditer BLM, parce qu’en fin de compte c’est de cela qu’il s’agit non ? Il y a beaucoup de groupes d’extrême droite et d’organisations suprémacistes qui diffusent de fausses informations à notre sujet pour creer la confusion et donner aux gens une excuse pour ne pas soutenir ce mouvement.

Et pour ceux qui ont des sympathies pour BLM, mais sont heurtés par les scènes de pillage et de violence ?

« Verifiez les chiffres. Dans 93 % des cas, rien ne s’est produit. Mais je serai honnête avec vous : je ne suis pas vraiment préoccupée par les bris de verre. Je m’inquiète pour les visages tuméfiés, les corps endoloris de ceux qui ont eu l’audace de défendre les droits humains. Les biens peuvent être remplacés, les gens non… Je sais que ce discours peut dérouter certains, mais cela ne devrait vraiment pas.

De plus, dans la grande majorité des cas, souligne-t-elle, les manifestants ont été victimes de violence, et non les auteurs. « On a fait venir des policiers et des militaires dans nos communautés pour nous brutaliser, apres avoir eu l’audace de crier que notre couleur de peau n’est pas un crime. C’est terrifiant. Quand vous voyez des policiers renverser des personnes agées, balancer des gaz lacrymogènes, tirer des balles en caoutchouc, fracturer des crânes. Nous avons vu des voitures renverser des manifestants, des justiciers venir tuer lors de ces rassemblements. C’est de cela dont nous devons témoigner.»

… À l’heure de la mobilisation pour la défense du droit de vote à l’élection présidentielle américaine, Black Lives Matter n’a pas officiellement adoubé un candidat, mais le point de vue de Tometi est clair : «Nous avons 45 jours pour éviter 45», dit-elle, faisant référence à Trump et son statut de 45e président, évitant d’invoquer son nom.

Mais elle craint que les gens ne soient empêchés de voter par une combinaison de la pandémie de Covid-19, des réformes du service postal américain et des déclarations trompeuses du président.

« Le fait que lui et ses partisans fassent tout ce qu’ils peuvent pour perturber ce vote est révélateur. Ils connaissent notre pouvoir. Ils savent que  c’est en fait un mouvement multiracial pour les droits de l’homme et que nous sommes beaucoup plus nombreux »…

Le combat, commencé bien avant la naissance de Tometi, et qui l’accablait tant lorsqu’elle était étudiante, est loin d’être terminé. Comment fait-elle alors pour rester optimiste ? Les pilates au quotidien et la prière l’aident, mais l’amitié a pris une signification plus importante. « Cela me permet de me rappeler le pourquoi de ce travail; Je le fais parce que nous méritons de vivre… Comme l’équipe du lycée l’a enseigné à Tometi, et comme chaque nouveau jour le lui rappelle, la joie de vivre ensemble fait également partie de la lutte. Dès lors vous n’oublierez jamais pour qui vous vous battez ».

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