Littérature

On ressemblera à des chiens sans maître en Martinique…

On ressemblera à des chiens sans maître en Martinique, on sera comme des Palestiniens…

L’Ile aux fruits amers de Joscelyn Alcindor, est le quatrième roman de cet auteur atypique. Nul ne peut sortir indemne de cette Martinique décadente, rongée par l’appât du gain, les mensonges et les vanités de ses habitants. La caricature de leur satisfaction morbide leur est insolemment renvoyée…

Sans repères, sans attaches, sans autres buts que la consommation ostentatoire de biens, (l’auteur fustige «  les femmes-seules qui continuent à enfanter sans géniteurs capables d’assumer leurs responsabilités, – il fallait les voir se pavaner comme de véritables présentoirs à bijoux-, les mères, à peine pubères, les indépendantistes qui jouissaient sans gêne de leurs postes de fonctionnaires, les gens de droite avec leur étiquette de profiteurs »), les martiniquais sont prisonniers d’un théâtre d’artifices.

«  C’est lorsque nous aimons notre péché, que nous sommes damnés irrémédiablement » écrivait Graham Greene dans la Puissance et la Gloire. J. ALCINDOR semble en effet avoir rayé le mot espoir des 230 pages écrites sur une Martinique entachée par la déréliction et l’existence du mal. ( seules semblent faire exception les trois dernières pages).

« Il n’y a pas de Dieu, pas d’ordre, pas de justice dans ce monde-là », serait-on tenté de dire. Mais pourtant dans l’île aux fleurs et aux fruits empoisonnés, telle que la restitue notre auteur, l’ ironie balaie impitoyablement toute prétention à la morale.

Cette juxtaposition des registres comiques et pathétiques, jubilatoire, est provocatrice.

Et nous comprenons que c’est la voie choisie par notre auteur, pour remettre en cause le sang versé, l’appel perpétuel à la vengeance entre bandes rivales, le rituel du meurtre, la rapacité et la cupidité des femmes et des hommes, « Lajan ka fé chen dansé », l’argent fait danser des chaînes, dit-on pour évoquer les avantages et le pouvoir que confère l’argent.

Les responsabilités ne sont-elles pas multiples ? Le regretté Bernard Maris , ne nous faisait-il pas remarquer que des écrivains pourtant admirés et encensés, avaient pu envisager l’assassinat ( politique ) comme un meurtre – dépucelage ( Malraux dans la Condition humaine, était révulsé par «  les puceaux, ceux qui ne tuent pas », tout comme Sartre, dans l’Enfance d’un Chef) , que la publicité et la société du spectacle tuent , que les pacifistes ( ici aux Antilles les bonnes âmes soucieuses de trouver des excuses à la   « racaille »), se sont toujours planqués derrière le bouclier des tueurs ?

«  Plus personne ne se sentait à l’abri de cette violence qui vrombissait sur les routes des campagnes ou colonisait les différents quartiers de la ville. Chevauchant des scooters semblant tout droit sortis de Mad Max, des hordes sauvages s’appropriaient des territoires et imposaient leurs règles.

La Martinique vivait son état d’urgence. On dénonçait les agissements véreux ou à but purement personnel d’une trop grande partie de son élite. Soucieux de leur réélection, des responsables politiques se bombardaient présidents de collectifs de soutien des pires crapules, des avocats se spécialisaient dans le discrédit de toutes les formes de l’ordre établi.

Les garçons rétrogradaient le sexe opposé au rang de cheptel en définissant leurs copines comme autant de «  gérances ». Des disputes entre jeunes filles, pour les bonnes grâces du dealer qui offrait les portables dernier cri, se soldaient en combat de chiens où l’on s’arrachait les poils. Seule l’humiliation donnait une saveur à la victoire ».

J. ALCINDOR nous dit des choses que nous n’aimons pas entendre, qu’il ne peut y avoir de beauté venimeuse, qu’il ne fait qu’explorer les parties honteuses et les zones interdites de Madinina, que les caribéens « frères » ont fait connaître la tentation à l’homme martiniquais, que la terre et les eaux de la Martinique sont polluées, que tout est prostitution et exhibitionnisme, qu’il ne faut pas croire à la rédemption, que la coopération des criminels entre îles est une vraie réussite, et qu’ils n’ont pas besoin d’école de la deuxième chance, qu’il n’est pas un insupportable visionnaire qui joue avec la fiction et essaie d’imaginer ce que serait le pire, mais qu’il ne fait que tendre à ses lecteurs le miroir d’une violence martinico-saint-lucienne insoutenable, que nous portons enfin la responsabilité de toutes ces victimes sacrificielles.

L’auteur

Après avoir manié la truelle ( son premier métier fut la maçonnerie), il a passé vingt-trois ans en Région parisienne au sein de la police, avant de revenir en Martinique où il continue d’exercer ce difficile métier par passion. Après Cravache ou le Nègre soubarou, Zabriko modi, et Carrefour des utopies, il a livré tout récemment aux Editions L’harmattan ( Lettres des Caraïbes) septembre 2017, ce tableau sans concession d’une île à la dérive.

Joscelyn ALCINDOR, avait fait le voyage depuis la Martinique, en tant qu’invité d’honneur de la soirée et rentrée littéraires de l’ASCODELA, du 29 septembre 2017. Georges Jeanne, a restitué de façon magistrale ce récit haletant, avant de faire descendre, dans la fosse aux lions, pour notre plus grand plaisir, notre justicier littéraire.

L’histoire

Julie, martiniquaise, célibataire vieillissante, vit dans sa banlieue, des périodes de grande déprime et de vaches maigres, au cinquième étage de la tour 17, de la résidence Pablo Picasso, «  emmitouflée dans un brouillard cotonneux » . Heureusement qu’il existe un tissu associatif, qui rassemble les Antillais dans des salles sombres autour de la nostalgie du pays. Ces trois dernières années, elle a hébergé son neveu, Désiré, s’accrochant à lui comme à une bouée de sauvetage. Désiré était venu étudier le droit, mais a passé le plus clair de son temps à Châtelet-les-Halles.

Mais il s’est ressaisi, a un travail et gagne bien sa vie.

Lorsque nous entamons le premier chapitre, le jeune homme est parti il y a deux heures à peine , pour se rendre à l’aéroport, afin de profiter de vacances bien méritées, à la Martinique.

Julie se traîne mollement vers les W.C, pour se laisser choir, sur l’abattant cassé. Les yeux mi-clos, elle savoure la liberté de n’avoir pas à fermer la porte, ni à retenir son pet sonore matinal.

«  Conjointement à une forte déflagration, la porte d’entrée s’ouvrit à toute volée, en fracassant son icône de la Sainte Famille. Armes au poing, des hommes envahissaient subitement son appartement. Julie voulut se réfugier dans sa chambre. Dans son repli précipité, sa culotte, enguirlandée sur ses mollets, la déséquilibra, la jetant au sol contre le lino froid… Un membre de l’équipe la menaça de son arme avec une telle détermination que Julie tourna de l’oeil. Elle fut ranimée aussitôt par une paire de claques et mise debout sans ménagement. Sa chemise de nuit souillée collait à ses cuisses…»

Nous ne sommes qu’à la troisième page, et la rupture scénique est totale. Comme au théâtre, l’auteur a utilisé l’alternance des pauses et des explosions vocales et gestuelles. Les oppositions rythmiques : silence/vacarme, lenteur/rapidité, et psychologiques, ingénuité de la tante/fourberie de Désiré fusent comme un feu d’artifices.

Le voyou sanguinaire

Désiré s’est laissé entraîner dans un trafic de drogue. Mais on devrait plutôt dire qu’il a succombé avec allégresse à l’argent facile, et aux trafics multiples. Sorti prématurément de prison, à la suite d’une erreur de procédure, Désiré se réfugie au pays pour échapper à ses créanciers.

Le voyou au charme pervers entend régner par la violence. Père et mère , et même grand-mère en feront les frais.

En témoignent ses retrouvailles avec son père Simon. « Sous ses Nike, le jeune homme éteignit sa cigarette. Comme un mâle dominant voulant impressionner son adversaire, ses pectoraux se contractèrent plusieurs fois sous le lycra. Sa parade terminée, il avança avec assurance vers son père qui demeurait rivé dans l’encadrement de la porte.

En tentant de lui barrer le passage, Simon, trahi par l’alcool, trébucha et s’agrippa au polo qui craqua. Adèle n’eut pas le temps de s’interposer. Les doigts repliés, Désiré frappa de la paume de la main, le front de Simon.

Doublement groggy, Simon voulut répliquer par un soufflet que Désira bloqua…

– A présent Simon, je suis fort ! Trop fort pour toi ! Tu ne lèveras plus la main sur moi ! Je veux du respect. Je suis venu ici pour refaire ma vie ! Ne te mets pas sur mon chemin…Si j’ai fait un peu de business, c’était pour sortir maman de la misère dans laquelle vous vivez. Pour en finir avec tes reproches, je voulais te rembourser tout l’argent que tu avais dépensé pour rien. J’ai payé pour cela, alors météw cool !

  • Ah ça oui ! Il a raison, l’appuya Adèle, laissant son mari sans voix.

Pourtant, la même Adèle, la mère de Désiré, folle d’amour pour ce fils unique, ne trouvera pas plus de miséricorde, de la part de son rejeton chéri. Suite à une altercation avec Désiré, ce dernier lui envoie la fumée de son joint au visage.

Adèle perdit alors son contrôle. D’une claque, elle fit voler la cigarette de cannabis qui atterrit entre les jambes du jeune homme. Sous la brûlure, il se hissa du lit. Des yeux rougis se plantèrent dans ceux de sa mère, puis il lui rendit son soufflet.

  • Arrête de me faire chier !
  • Désiré, tu m’as giflée ? Tu as donné une calotte à ta mère ? Misérable ! Regarde ! Ce sont ces tétés-là qui t’ont nourri !

Joignant la parole au geste, elle avait dénudé ses seins jusqu’à son nombril, mais Désiré détournait son regard.

  • Maman, habille toi…

Adèle lui sauta dessus et le frappa jusqu’à perdre haleine. Lorsqu’elle s’arrêta, il la toisa.

  • Qu’est-ce que tu crois ? Que je vais pleurer pour une femme ? Jamais !

Désiré mesurait la portée de son geste, et toute la symbolique du sein nourricier exhibé par sa mère.

Mais, nous indique Joscelyn Alcindor, il n’y a pas de gentil dealer. Cette génération – et on ne peut reprocher à notre policier d’avoir une vision déformée de la réalité qu’il affronte au quotidien-, imite en tout le modèle américain et les saint-Luciens qui colonisaient la place. « Ils vérolaient la ville d’incivilités, prêts à vous emporter dans un tourbillon de violence, pour un regard ou un accrochage avec leur scooter.

Parmi eux, Désiré comptait quelques fidèles soldats, prêts à semer l’apocalypse à sa demande ».

Si le personnage du méchant dans la littérature nous désoriente très souvent ( brouillage axiologique, c’est-à-dire relevant du monde des valeurs) ambiguïté de la source énonciatrice, réticence voire silence du narrateur), les signaux textuels envoyés par J. ALCINDOR sont sans équivoques.

Il ne pourrait y avoir de la part du lecteur, nulle fascination pour le Désiré qui balafre une prostituée, suite à un refus de la fille de lui offrir gratuitement la passe, – ses rapports avec la gent féminine se limitent à la satisfaction de besoins sexuels-, qui a l’habitude de participer à des tournantes, qui vole et frappe les femmes âgées la nuit pour leur voler de l’or, et qui, machiavélique, après avoir abattu ses victimes, les dépouille.

Dans l’axe narcissique des perversions, est-il lui-même sa propre œuvre d’art ?

Et que penser de Kasia, la bad girl, qui n’est-elle même qu’ un double inversé de Désiré ?

«  A l’instar de Mister T, personnage télévisé de série B, les veines de son cou de taureau se dissimulaient sous de lourds bijoux. La seule touche féminine à cet accoutrement était une paire de seins tentant vainement de s’évader d’un tee-shirt jaune. Mais pour le profane, Kassia ressemblait plutôt à un transsexuel en cours de mutation ». Reine des putes dans Fort-de-France, elle y fait régner une loi d’airain.

Le charme vénéneux de Désiré, son aura maléfique, influencent son cousin Félix, qui accepte de fermer les yeux, sur le commerce de la drogue, qui booste son restaurant. La nouvelle politique managériale de Désiré, qui s’avère être le véritable patron, est un succès.

Felix, pourtant sait qu’il a mis le doigt dans un engrenage qui peut s’avérer mortel. «  Monsieur le Maire avait fait le déplacement. Loin de l’encourager, cette visite le déstabilisa. Le premier magistrat répondait toujours présent aux veillées mortuaires, car dans la douleur le cerveau retenait forcément cette démarche compatissante ? Etait-ce le dernier jour pour lui ? »

Le succès est tel que les vacanciers de l’Hexagone se ruent dans le restaurant. «  Un groupe de personnes, en congé au pays, arriva. Felix les reconnaissait à leurs shorts griffés, au polo assorti, à la casquette affublée d’un petit crocodile, et à leur teint pâlot. Ils ponctuaient leurs phrases d’un «  oh putain », parlant fort comme pour se faire remarquer ».

Un série de meurtres sera la conséquence inéluctable du commerce de la drogue dans lequel Désiré veut régner en maître. C’est le début de rodéos sanglants.

La juxtaposition des registres comiques et pathétiques

Du pied, Désiré s’assura d’avoir tué le rasta avant de ramasser quelques billets épars qu’il posa sur le bar. Il sollicita Félix pour haler le cadavre vers la cuisine.

Prostré sur le tabouret, Félix se tenait la tête, insensible aux demandes insistantes de Désiré.

  • Oh frère ! Qu’est- ce que tu fais ? Bouge!Va au moins baisser la grille !Tel un automate, son cousin obéissait avant de retourner s’asseoir.

Désiré dut se débrouiller seul et traîna le corps.

Il resta un long moment isolé. Lorsqu’il rejoignit Felix, il lui balança : » Je l ‘ai mis dans les sacs poubelle, il est rangé comme il faut »

( Ils téléphonent à leurs parents)

Simon, le père de Désiré et son frère se rendent à la rôtisserie où leurs enfants les attendent.

Ils découvrent du sang partout.

  • On a tué un gars, lâcha froidement Désiré
  • Je n’ai tué personne, moi,
  • Lé kouz ! On était là tous les deux ! C’est pour te sauver que je l’ai fait ! Si je descends à Ducos, toi aussi tu iras en prison.Les deux pères prennent la fuite, ne voulant pas être impliqués. Les deux jeunes se retrouvent seuls.
  • Où est le corps ? ( demande Felix),
  • Là, répondit Désiré en désignant les quatre sacs poubelleFélix regarda successivement son cousin, les sacs plastiques et ensuite la hachette. Il s’apprêtait à parler lorsqu’un des sacs bougea.
  • Il est vivant s’inquiéta-t-il ?Désiré défit l’emballage pour en sortir une boule de locks sanguinolents
  • Je crois que Johnson a définitivement perdu la tête, dit ( Désiré) sans émotion, en exhibant son trophée où brillaient encore deux diamants
  • Désiré tu es un gros malade ! Tet ou chapé ! Tu as découpé le gars et tu es content !

Ce sera le point de départ de représailles sanglantes, de la part de la bande rivale.

ORANGE MECANIQUE AUX ANTILLES ?

Serait-ce une espèce d’Orange Mécanique, à la Anthony Burgess, un thriller où régnerait l’hyper-violence juvénile, associé à l’obsession dévastatrice du sexe ?

La Martinique serait le parfait produit de cette civilisation, où la violence n’est même pas l’expression d’une révolte.

Il y aurait toutefois une différence essentielle avec l’art d’Anthony BURGESS, car chez ce dernier, l’irruption d’une violence radicale allait de pair avec l’emploi de mots nouveaux, la confection d’un langage révolutionnaire, l’intrusion d’un méta-argot,

Or, les différents courants littéraires, la négritude, la créolité, émeuvent peu J. ALCINDOR. Je ne sais même pas ce que cela représente, répond-il avec humour. Toutefois quand on le titille, il finit par confier son admiration pour le roman «  Diab-la » de Joseph ZOBEL.

Il n’y a pas de littérature sans péché, affirmait aussi Graham Greene. J. ALCINDOR a la Martinique – même pécheresse- chevillée au corps. Dans le récit mythologique, Antée ne reprenait-il pas sa vigueur chaque fois qu’il touchait la Terre maternelle ?

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