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NOUS SOMMES TOUS DES SAINT-MARTINOI(R)S

Cessons de jouer les hypocrites et posons les mots. Les réseaux sociaux bruissent de rumeurs les plus folles et totalement infondées concernant Saint Martin : cadavres (antillais) non comptabilisés, évacuation difficile (pour les antillais). Le Préfet multiplie les démentis comme pour cette arrivée de touristes américains à Saint François. Mais comment ne pas avoir le sentiment d’une évacuation de « ressortissants français » fuyant une guerre civile, alors que les méchants pillards sévissent au vu des images diffusées.  « ILS ont profité du Paradis, ILS abandonnent l’Enfer » persifle un Saint-Martinois…  » Je n’avais jamais réalisé que les Antilles étaient uniquement peuplées de riches caucasiens », peut-on lire çà et là. 

Disons le net : ce communiqué du Préfet est déjà une première défaite de l’Etat qui se justifie face à des accusations injustes. Le gouvernement se dit pleinement mobilisé aux côtés des concitoyens des deux îles et ne cesse de publier les chiffres de l’aide envoyée. Au sommet de l’Etat, on s’est voulu compatissant. La volonté d’aider TOUS les sinistrés est proclamée mais malheureusement peu ressentie.  Et comme à chaque crise sérieuse, le message de la ministre des Outre-mer est inaudible. « Et moi, je suis là, donc si, il y a des gens » clame-t-elle à ceux qui accusent le gouvernement d’abandon. Mais l’on retiendra que son rôle s’est borné à être le témoin de scènes de pillage chaussée de baskets pour la circonstance.  Le portefeuille de Christian Estrosi s’est délité en Guadeloupe, celui d’Ericka Bareigts à Cayenne. Annick Girardin a-t-elle pris l’eau à Saint Martin ? L’avenir le dira. Emmanuel Macron serait aussi bien inspiré de faire des annonces fortes mardi pour redorer le blason de son ministre de l’intérieur, attaqué de toutes parts.

Voici donc la photo des hommes et des femmes qui coordonnent la cellule de crise suite à l’Ouragan Irma. Regardez bien. Imaginez ensuite les Saint-Martinois. Revenez sur ces dirigeants. Y-a-t-il un qui connaisse les quartiers de Sandy Ground, French Quater ? Y a-t-il un qui ait vécu un ouragan ? Y a-t-il un qui ne soit serein par rapport au passé esclavagiste de la France ? Y a-t-il un qui imagine qu’au moindre problème la question de couleur de peau resurgisse ? Y a-t-il un qui ne voit ces autochtones comme des chanceux, vivant dans un paradis qu’ils n’ont pas su développer ? Y a-t-il un qui s’inquiète de voir sa progéniture se faner au soleil à force de désœuvrement ? … Non, bien sûr. Mais chut ! Taisons-nous. En dire plus serait faire de la politique.

De tous temps, les catastrophes engendrent des « pwofitasyon ». Des denrées livrées après le cyclone Hugo comme des boites de conserve estampillées « Don pour HUGO interdit de vente » et revendues par de bons commerçants Guadeloupéens bien respectables. L’appât du gain n’a pas de couleur. La nature humaine ne révèle pas toujours son côté positif. Et on reproche à des gens de piller des maisons parfois abandonnées par leurs propriétaires pour rechercher de la nourriture et de l’eau. Mais on ne montre pas les élans de solidarité, les distributions organisées spontanément, les infos que l’on se transmet entre voisins.

Le malaise socio-racial mis à jour sur les réseaux sociaux, les « français de l’hexagone » privilégiés par rapport aux « français des DFA d’Amérique », n’est pas du à IRMA. Il n’en est que le révélateur. De cet état de fait, le gouvernement n’est pas responsable. Mais son rôle d’aider des gens qu’ils ne connait pas et dont il ignore le mode de vie est Kafkaïen. Il ne peut proposer que des solutions inadaptées. Le « Saint-Martinois » auquel il s’adresse est en fait en attente d’évacuation à l’aéroport. Il n’a pas les codes, le langage, la connaissance de ceux qui ont toujours été sur cette terre et qui resteront. Nous avions été stupéfaits de voir qu’il avait fallu 2 jours complets pour que des journalistes se mettent à la recherche de Saint-Martinois à Paris.  Snobés par les médias, « figurants » sur leur propre île, pas étonnant que dans ce chaos, les décisions prises à 8000 km paraissent arbitraires, dérisoires, voire orientées.

A force d’égalité réelle, nous avons aussi voulu oublier qui nous étions. Les queues entrevues en Guadeloupe et Martinique avant Irma pour des achats d’eau, de lampes de dernière minute prouvent notre inadaptation à notre environnement quotidien. Comment une saison cyclonique qui dure 5 mois peut-elle être « zappée » ? L’achat compulsif de 6 ou 7 packs d’eau en sachant parfaitement que le client suivant n’en aura pas prouve aussi notre égoïsme. On cherche désespérément du réseau alors qu’une radio à pile reste le moyen de communication le plus simple après une catastrophe. Et l’idée géniale de création d’une radio spéciale 4 jours après l’ouragan sans tenir compte qu’à Saint Martin existent déjà des stations bien établies démontre que selon nos gouvernements rien n’existe en dehors d’eux. Nous suivons BFM, RMC et France Infos alors que nos télés et radios locales ont des informations ciblées, construites et pertinentes car nous n’avons pas confiance en NOUS.

Enfin, il faut reconnaître que nos « vié ko », nos grand-parents étaient beaucoup mieux préparés que nous à ce type d’événements. Ils se calfeutraient, faisant le dos rond, puis aidaient les plus malchanceux. Aucun d’entre eux n’aurait eu l’idée de construire dans des zones à risques, proches du littoral, où à assécher les marais qui permettaient d’atténuer la puissance des vagues en certains endroits. Avec la Loi Pons de 1986, les charognards promoteurs ont reçu la bénédiction de l’Etat (sous forme de dessous de table) pour des hôtels les pieds dans l’eau en dépit du bon sens. En 1995, le cyclone Luis ravage Saint Martin, les hôtels et les bidonvilles de l’île. Conclusion des experts : rebelote. Reconstruction des habitations en dur cette fois pour loger les pauvres mais à proximité de la mer et nouvelle loi de défiscalisation en 2003 pour la rénovation des hôtels avec vue imprenable sur la mer encore plus exposés aux grands vents validées par des commissions de sécurité très arrangeantes.

1996 Bertha, 1998 Georges, 1999 Jose, 1999 Lenny, 2000 Debby, 2010 Earl, 2014 Gonzalo… Irma Force 5, oui, mais notre Inconséquence elle atteint sans problème Force 6. Et le plus grave  c’est que le même phénomène se produira dans 10 ou 15 ans en Guadeloupe ou en Martinique. Quelle tristesse d’être un Cassandre !

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1 Comment

  1. Rose972
    septembre 12, 2017 at 07:39 — Répondre

    Excellent article! Il est grand temps que nous nous prenions en charge!

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