Société

Moi, mon chanté nwel s’est passé sur les piquets…

Le témoignage de Didier un antillais du dépot de bus d’Aubervilliers dans sa lutte contre la réforme des retraites publié dans Révolution Permanente.

J’ai dû immigrer pour espérer une stabilité professionnelle

Je m’appelle Didier ou Dòdò pour les plus intimes, et je prends le pari que nous serons plus nombreux après la lecture de mon témoignage. Je suis donc né à Sainte Rose, la commune du léwòz et des bains soufrés et j’ai dû immigrer pour espérer une stabilité professionnelle. J’ai intégré la RATP en 2002, puisque j’étais déjà un conducteur de car hors norme au pays, que l’on surnommait « asiranstourisk » (assurance tout risque).

L’être humain disparait progressivement des services publics

Malheureusement j’étais installé dans une précarité professionnelle sans fin. Depuis que je travaille à Paris, un sentiment bizarre accompagne mon cheminement au sein de l’entreprise. Des conditions de travail difficiles (horaires décalés, violences, incivilités, des bus bondés, ect..), et de nombreuses restructurations qui ne font qu’aggraver la situation. Pour contrer la montée des violences, la RATP envisage même des bus autonomes après les rames de métro sans conducteurs. Une société où l’être humain disparait progressivement des services publics sans pour autant diminuer le coût et augmenter la qualité pour l’usager…

Les soirées accras boudin permettent de supporter la séparation 

Tout ce contexte s’accompagne d’une situation salariale qui me permet juste de vivre simplement et dignement, sans folies, dans une capitale où tout est très cher. La forte communauté antillaise de la région, ainsi qu’une vivacité culturelle permanente, sans compter les innombrables soirées accras boudin Damoiseau zouk, me permettent de supporter la séparation avec mes parents et ma terre.

L’espoir d’un retour au pays natal plus tôt 

L’autre espoir réside dans le fait que la pénibilité, qui s’inscrit en lettres capitales dans ma fonction, m’octroie un petit avantage, celui de partir avant l’âge de 60 ans à la retraite. Cette situation permet de nous faire d’ailleurs espérer un retour au pays natal plus tôt que la moyenne. Tant mieux, parce que Aubervilliers à minuit le 12 janvier par -2°, ça ne fait pas forcément rêver le gars qui conduisait en bras de chemise à la même période quelques années plus tôt.

Une vie de sacrifices à conduire, qu’il pleuve, qu’il neige

Donc la perspective d’avoir une retraite convenable au pays de mon enfance, ce qui m’exclurait d’office de l’armée de zombie-retraités-pauvres que pond chaque année par centaines de milliers l’Europe de la finance, me fait supporter l’idée d’une vie de sacrifices à conduire les travailleurs, les chômeurs, les jeunes, les ainés dans tout le secteur parisien, qu’il pleuve ou qu’il neige. Mais aujourd’hui mon petit espoir dans la grisaille s’écroule, car ils envisagent de rallonger mon temps de présence entre les quartiers de Barbès et Des Quatre-chemins.

Je refuse de voir la contrainte de l’exil durer plus longtemps

Je refuse ce coup de canif dans le contrat initialement signé. Je refuse de me voir privé de ces quelques années qui me resteront à vivre les doigts de pieds en éventail sous le carbet de la plage des Amandiers, l’un des fleurons des eaux de baignade des îles de Guadeloupe (eh oui an ka wòté ti bwen si’y). Je refuse que la période où les statistiques prévoient pour moi une probable bonne santé, soit siphonnée par le recul de la date de départ à la retraite comme Alisone siphonne le portefeuille et la sève de ses clients addicts. Je refuse de voir la contrainte de l’exil durer plus longtemps, comme refuserait un prisonnier dont la bonne conduite est singulièrement remarquée et pour lequel un directeur de pénitencier dicterait une rallonge sans motifs sérieux.

J’exhorte mes collègues antillais à continuer la lutte sans faillir

Au delà des habituels arguments entendus ici et là, j’exhorte mes collègues antillais à continuer la lutte sans faillir, car deux autres points rendent inaudibles pour nous toute tentative de réforme négative de ce statut pourtant pas très enviable, puisque très largement occupé par les enfants des classes populaires et de la deuxième génération d’enfants d’immigrés. Les autres ne s’y bousculent pas, vus l’âpreté de la tache et la faiblesse de la reconnaissance. Donc, dans un premier temps, et comme je l’ai précédemment signalé, tout plaisir rallongé est un bonheur, tout sacrifice prolongé est une douleur.

Investir mes derniers kopecks au pays

Par ailleurs, le temps que nous passerons à la retraite, en bonne santé, et dans notre pays d’origine sera écourté, du fait d’un temps travaillé loin de chez nous qui va croître. Par conséquent, la période durant laquelle nous investirons la totalité de nos revenus sur notre territoire diminuera aussi, et croyez-moi, le pays a besoin de tous ses enfants dans cette difficile période.

Alòs, mon chanté nwèl s’est passé sur les piquets, ainsi que mon Noël. J’ai été adopté par une famille qui refuse de courber l’échine, qui défend avec moi mon droit au retour en bonne santé au pays et mon droit d’y investir la totalité de mes derniers kopecks, le plus longtemps possible.

N’oublions jamais que c’est grènn diri ka fè sak diri, alors rejoins-nous pour gagner cette bataille qui s’inscrit bien au delà de la question des retraites, mais parle aussi d’une société de solidarité, de justice sociale, de santé pour tous, de service public partout et de retour au pays en bonne santé.

Nou pé fèy ! nou ka fèy. BONNE ANNÉE !

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