Société

Meghan et le racisme à la britannique

Pour beaucoup de jeunes Britanniques de couleur, le traitement infligé à Meghan est un signe que les préjugés raciaux n’ont pas ėvolué. 

Eniola Ladapo, du haut de ses 19 ans, n’avait jamais accordé beaucoup d’attention aux strass et paillettes de la monarchie britannique, mais se souvient parfaitement de son émotion en voyant Meghan Markle lors du mariage princier.

L’image d’une métisse étrangère accueillie au sein de la famille britannique blanche la plus traditionaliste était un symbole fondamental pour elle – le signal d’une plus grande inclusivité et tolérance.

 « L’histoire de la famille royale s’est construite autour de l’Empire britannique, c’était presque comme si la boucle était bouclée », explique Ladapo ayant grandi au Nigéria et étudiante à la London School of Economics.

Sentiment s’est accru lorsque Harry et Meghan ont annoncé cinq mois plus tard qu’ils attendaient un bébé.

« Je me disais : il va y avoir maintenant un enfant dans la monarchie avec un héritage africain en lui, même minime. C’était tellement important pour moi. »

La suite fut un dur retour à la réalité.

Moins de deux ans après leur mariage, le duc et la duchesse de Sussex ont quitté la famille royale. Selon leurs partisans, la couverture toxique dans les médias britanniques a souvent viré au harcèlement et à l’intimidation raciste. Et les conséquences dépassent le cadre des murs du palais. Pour Ladapo et d’autres, le traitement infligé à Meghan a envoyé un message négatif aux jeunes Britanniques de couleur sur la fin des préjugés raciaux.

« Le réveil a été très rude », a avoué Ladapo, présidente de l’association afro-caribéenne de son université. « Peu importe à quel point nous pensons être intégrés dans cette société, nous ne le serons jamais vraiment ».

Le départ de Harry et Meghan a obligé un pays à s’interroger. L’ancien empire a-t-il fait des progrès significatifs dans la lutte contre les problèmes de racisme et de classe ?

Les jeunes soutiennent les Sussex, alors que les seniors sont plus enclins à croire que le couple a manqué de respect à la grand-mère d’Harry, la reine Elizabeth II.

Le ton du débat ne pouvait être plus éloigné de l’optimisme régnant lors du mariage. Il y eut bien cependant quelques couacs : les gros titres commentant «l’ADN exotique de Meghan»,  «(presque) directement sortie de Compton». Un présentateur de la BBC fut licencié pour avoir tweeté une photo d’un chimpanzé et l’avoir comparée au fils du couple, Archie. Qu’importe !

Puis il y eut deux poids, deux mesures surprenants. 

Le Daily Mail publia un article sur le « baby bump » de l’épouse du prince William, Catherine, duchesse de Cambridge, tout en traitant Meghan de vaniteuse pour avoir fait de même. Le Daily Express s’extasia sur des avocats donnés « amoureusement » par William à Kate pour sa grossesse. Meghan mangeant le même fruit, il fut question de violations des droits de l’homme et de sécheresse.

Tout le monde ne considère cependant pas Meghan comme une victime comme l’acteur Laurence Fox.

« Ce n’est pas du racisme », a-t-il déclaré à la une des journaux. « Nous sommes le pays le plus tolérant d’Europe. » Un constat confirmé par un sondage Ipsos MORI, le Royaume-Uni ayant une des politiques les plus positives à l’égard de l’immigration.

Pour sa part, la presse à sensation a insisté sur le fait que sa vision initialement positive de Meghan ne s’est modifiée qu’en raison de l’attitude ambigue du couple : les Sussex prenant des jets privés tout en faisant du prosélytisme sur le changement climatique, utilisant 3 millions de dollars de fonds publics pour rénover leur résidence.

« C’est ridicule », a déclaré Dan Wootton, rédacteur en chef du Sun, à ITV News . « Les critiques sur Meghan n’ont rien à voir avec ses origines. »

Dans le quartier multiculturel londonien de Hackney, un groupe de lycéennes noires éclatent de rire à l’idée que le traitement de Meghan puisse être neutre. « Bien sûr, personne ne va l’appeler… (sale négresse, ndlr) « , s’exclame Peace Ogbuani, 15 ans, en se censurant au dernier moment . « En Grande-Bretagne, le racisme est plus subtil. Vous pouvez le voir dans la manière  de traiter les gens. »

Son amie, Rhoda Sakate, 16 ans, poursuit : « Ils sont aveuglés par leurs privilèges. Ce sont des hommes blancs de plus de 50 ans » – ses amis se joignant, spontanément, pour prononcer ces mots à l’unisson – « ceux qui ont droit à la parole. »

Cette discrimination n’entraîne pas de bavures policières sur le modèle américain. Elle est discrète, parfois inconsciente. Les Noirs et autres minorités ethniques sont sous-représentés au gouvernement et dans le management des entreprises, mais majoritaires dans la population carcérale.

« Je ne dis pas que les décisionnaires soient intentionnellement racistes », poursuit Ladapo. « Mais leur privilège blanc ressort en ce sens qu’ils ne ressentent pas le besoin de le remettre en cause. »

Contrairement aux États-Unis, où l’esclavage fait partie de l’histoire, le Royaume-Uni préfère façonner son identité autour des deux guerres mondiales, plutôt que sur le colonialisme et l’esclavage qui ont contribué à son ascension en tant que puissance mondiale dominante…

Environ un tiers des citoyens britanniques estiment qu’aujourd’hui, le racisme n’est pas un problème ou n’existe pas du tout.

En Grande-Bretagne, on nous a appris à ne pas voir notre couleur », écrit l’auteur et commentateur Afua Hirsch dans son livre, « Brit (ish) ». « Nous nous sommes convaincus que si nous nous refugions dans une forme de cécité, alors les problèmes d’identité disparaîtront. »

… Pour les jeunes noirs en Grande-Bretagne, le racisme est palpable et a des conséquences directes.

Kessley Janvier, 16 ans, lycéenne à Bromley, au sud de Londres envisage de devenir avocate. Pourtant, elle ressent au quotidien le racisme lorsque ses camarades de classe, peut-être involontairement, la comparent défavorablement à une autre jeune fille intelligente qui se trouve être blanche.

« Pour le même sujet, les gens trouveront qu’elle est passionnée et que moi je mets en en colère. Donc, ce trope de femme noire en colère me colle à la peau. C’est le stéréotype des Noirs barbares. »

… Lors de la cérémonie, installé dans le canapé de la BBC, l’humouriste Munyo Chawawa a décrit le mariage royal comme un indice très positif pour un pays allant dans la bonne direction. De l’eau a coulé  sous les ponts. Le voilà assis dans le bureau de son agent un jour de grisaille, déclarant à NBC News que la situation actuelle est un retour à la normale.

« À voir comment Meghan a été traitée par certains grands médias, cela montre que les relents de xénophobie et de racisme, que beaucoup de gens de couleur évoquent, semblent malheureusement être prouvées ».

 

D’après un article d’Alexander Smith reporter à Londres pour nbcnews.

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