Culture

Maryse Condé: « La France est l’un des pays les plus racistes au monde »

Pour ABC, quotidien espagnol fondé en 1903 et tiré à 280 000 exemplaires, Inés Matin Rodrigo a réalisé l’interview de Maryse Condé, Nobel Alternatif de Littérature à l’occasion de la sortie de ses mémoires d’enfance dans la langue de Cervantes. Extraits.

https://www.abc.es/cultura/libros/abci-maryse-conde-francia-paises-mas-racistas-mundo-201902260153_noticia.html

Sculpture de Maryse Condé par Marcos Marin

 

Maryse Condé née à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe en 1937 est un écrivain antillais, malheureusement inconnue dans notre pays, une référence du féminisme, défenseure infatigable de l’égalité et des droits civils. Malgré ses 82 ans et une santé déclinante qui la contraint à se déplacer en fauteuil roulant, sa voix reste puissante. Atteinte d’un début de cécité, on peut encore deviner dans ses yeux la petite fille de la Guadeloupe qui nous raconte ses souvenirs d’enfance.

« Un ami en Guadeloupe, m’a demandé de raconter ma vie d’innocence; L’idée était de comparer la vie d’une enfant née dans l’île aujourd’hui et celle de mon temps. On a réalisé que le pays avait l’air moderne, qu’il avait beaucoup changé, mais on ne savait pas dans quelle mesure c’était vrai. De cette reflexion est sorti ce livre.

… J’étais une petite fille qui ne se sentait pas à l’aise dans le monde réel. J’étais un peu sauvage et j’avais de multiples idées en tête. Encore aujourd’hui, si une conversation ne m’intéresse pas, je rêvasse, je m’évade, je pense à autre chose. Parfois mes enfants me le reprochent, ils disent qu’ils me racontent des histoires et je les oublie parce que j’étais ailleurs. L’imagination m’a aidé à vivre, c’était mon mode de survie.

… Ma mère est morte quand j’étais très jeune, j’ai grandi et suis devenu adulte sans elle. C’est pourquoi la mort a une place majeure dans ma vie. Marguerite Yourcenar dit qu’il est possible de vivre sans mère et cela est meme parfois nécessaire, mais je ne le pense pas… Nous avons besoin d’elle pour grandir, guérir, vivre et se battre.

… La mort est une étape détestable, mais nécessaire… J’attends la mort, mais j’en ai peur…

… Dès mon plus jeune âge, j’ai vécu dans le mensonge. Mes parents, leurs amis, tous m’ont élevé dans l’idée que la Guadeloupe était un paradis sur terre, le meilleur endroit au monde pour naître. Je me souviens, par exemple, d’avoir été battue pour avoir dit que ma sœur aînée avait divorcé, chaque fois que je racontais les choses qui ne cadraient pas avec la société dans laquelle nous vivions. J’ai été horrifiée par ces mensonges et j’ai toujours cherché à dire ce que personne n’osait dire.

La littérature est une forme de rébellion contre le monde, cela signifie dire les choses comme elles sont et non comme nous voudrions qu’elles soient… Pendant longtemps, je n’ai pas aimé la Guadeloupe, car j’ai toujours essayé de dire la vérité. Pour moi, écrire, c’est dire la vérité ou tenter de la dire, et parfois c’est très difficile… En fait, il ne faut jamais hésiter à traiter de sujets épineux et inconfortables, mais qui font partie de la vie, comme le viol, l’avortement ou l’esclavage.

… Quand j’avais 16 ou 17 ans, j’ai entendu, pour la première fois, le mot colonialisme. J’étudiais à Paris et j’étais avec un ami dont le père était professeur d’histoire à la Sorbonne. Mes parents ne m’en avaient jamais parlé. Lorsque j’ai découvert que mes ancêtres venaient d’Afrique, c’est devenu une passion… En lisant Rue Cases-Negres de Joseph Zobel, j’ai découvert l’oppression coloniale, les préjugés racistes, l’esclavage…

Le racisme… Lorsque j’ai reçu le Nobel Alternatif et que je me suis rendue en Guadeloupe pour le célébrer, de nombreux compatriotes ont estimé que la France aurait pu parler davantage du prix ou lui donner plus d’importance. Moi ça m’est égal. Je ne me considère pas comme française. Il semble donc normal qu’ils ne parlent pas autant de moi ou de mes récompenses que si j’étais un écrivain entièrement français. La France est l’un des pays les plus racistes du monde.

… En Amérique, les Noirs se sont toujours battus. Il n’y a qu’à voir ce qu’ils ont réalisé dans la lutte pour les droits civiques aux États-Unis. Cependant, en France, les Noirs n’ont jamais été une vraie communauté. Même maintenant, malgré l’islamophobie régnante, la haine française n’est pas dirigée contre les musulmans noirs, parce que nous ne sommes pas une communauté construite. Nous n’avons jamais été une force en France. En ce sens, nos réactions ont toujours été moins fortes.

… Je regarde mes deux filles et mes trois petites-filles. Je vois qu’elles se battent, qu’elles font de leur mieux. Ce sont des guerrières qui n’acceptent pas des choses que ma génération a peut-être tolérées. Nous n’avons pas atteint tous les objectifs pour lesquels nous nous sommes battues. Beaucoup de batailles sont en cours. Par exemple, il semble que les hommes sifflent encore les femmes dans la rue… Je pensais que ce temps était révolu. Je suis fier des luttes menées, mais les combats se poursuivent. Et si je devais recommencer, si je pouvais revenir en arrière, aujourd’hui je serais plus virulente qu’à l’époque ».

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1 Comment

  1. Gizofr
    juillet 8, 2019 at 16:04 — Répondre

    Le pays et le peuple le plus raciste au monde est bien l’Allemagne.sans autre commentaire.

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