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LYCIA, SUGGAR-BABY ANTILLAISE…

A dire vrai, c’est l’interview la plus difficile que j’ai réalisée. Comment raconter sans trop dévoiler ? Le premier rendez-vous a lieu dans le métro. Est-ce cette fille au manteau noir ? Ah non. Pourtant cela fait bien 20 minutes qu’elle m’a confirmé sa venue «à l’heure». Un mois et demi de tractations pour la rencontrer et qu’elle explique son parcours d’escort.

Ce ne peut être cette jeune fille au look ordinaire qui s’arrête devant moi. Je suis déçu, je m’attendais à une bombe aux habits de top model. Nous échangeons des banalités sur le trafic interrompu ligne 12 et nous amorçons un dialogue interrompu par les arrivées des rames. Elle réfléchit à toutes ses phrases, donnant l’impression de peser chaque mot.

Elle refuse de me donne son 06, le vrai pas le professionnel et s’en excuse «Je fais très attention. Ma famille au pays, des connaissances, mes 2 amies… Je connais peu de gens, je ne sors presque jamais. A la fac on me croit associable. J’ai tellement peur qu’on apprenne la vérité !» Quand je lui demande si accepter une interview n’est pas contradictoire avec ses dires, elle répond que cela lui fait du bien d’en parler à quelqu’un.

Etudiante, Lycia loue un studio dans la banlieue parisienne. Ce prénom, c’est elle qui me l’a imposé. Sa famille l’a aidée au prix de lourds sacrifices. «J’ai deux petits frères, c’était difficile de les priver de vacances uniquement pour moi. Et mon beau-père disait que je pouvais me débrouiller. Ma mère est employée, mon père nous a abandonné.» Alors, l’année universitaire précédente, elle a annoncé à la famille qu’elle travaillerait à temps complet. «J’avais jusque là un contrat de 12 h dans un magasin multimédia où je travaillais tous les weekends. J’ai cru pouvoir augmenter mon quota horaire sans problème. Mais entre tripler ce taux, avoir un copain et mes examens, c’était ingérable. J’ai tout foiré ». Après une rupture douloureuse, un échec universitaire retentissant et un contrat non renouvelé elle s’est retrouvée sans le sou. «Mes fins de mois étaient toujours difficiles, mais là, j’ai découvert comment vivre une journée avec 2 euros sans chauffage et en ayant faim». Pourquoi ne pas en avoir informé sa mère? « Pour ne pas l’inquiéter. Au début, j’ai dit que j’avais trouvé un emploi comme serveuse. Et j’ai cherché, vraiment cherché mais tous les postes avaient été fournis. C’est au marché que je trouvais des dépannages et surtout des provisions. Après avoir vendu son réfrigérateur, elle a compris qu’elle était dans l’impasse. «J’ai cherché de l’aide. Une assistante sociale m’a fait remplir un dossier et m’a donné un bon d’urgence. J’ai eu honte et je me suis enfuie ».

Les difficultés alimentaires des étudiants

Les difficultés alimentaires des étudiants

«Par hasard, j’ai vu une annonce à la sortie de la fac demandant des filles pour une vie de rêve. Je ne suis pas naïve je savais en passant mon coup de fil à quoi m’attendre. J’ai du emprunter le portable d’une amie, mon abonnement étant coupé. Et là, surprise, après quelques questions, on m’a dit que je ne ferais pas  l’affaire, n’étant pas prête. J’étais sidérée j’avais toujours cru que n’importe qui serait accepté. On m’a orienté vers un autre site où là on m’a donné un rendez-vous avec la responsable qui s’est montrée très psychologue et m’a convaincue que la distance avec les Antilles constituait une sécurité. C’est ainsi que je suis devenu une sugar-baby».

Sugar-baby ? Je ne connais pas lui fais je remarquer, alors m’explique-t-elle le principe.

Tout est possible pour les hommes fortunés

Tout est possible pour les hommes fortunés

« Sur le site tu t’inscris gratuitement en tant que sugar baby. Tu te crées un pseudo avec photo, mensurations, tes centres d’intérêt. Ça peut paraître bizarre mais certains hommes ont besoin de bien vous connaitre. Au fur et à mesure tu précises tes conditions. Les hommes daddies payent un abonnement mensuel. Ce sont eux qui te contactent et le premier rendez-vous a généralement lieu dans un bar. Tu as la possibilité d’arrêter là : moi j’ai fait marche arrière deux fois. Ensuite, ils peuvent te proposer d’aller dans un vernissage, un cocktail. Ils adorent les étudiantes diplômées, ça les flatte et deviennent des philanthropes. Les réguliers me donnent des conseils pour la suite de mes études. Pour le reste je ne veux pas en parler c’est comme si j’étais de quelqu’un d’autre ».

Elle anticipe ma question : « Je sais qu’on me dira que j’ai choisi la facilité. Mais j’ai eu faim, froid et je ne voulais rien devoir à personne ».

Connait-elle d’autres étudiantes ultramarines dans le même cas qu’elle ?  « Non mais je suis en contact avec très peu de gens. Je sais qu’une autre fille a un régulier chaque fois qu’il vient de Martinique. Et comme je ne suis pas curieuse… »

A-t-elle une vie privée ? Elle me regarde surprise par cette question. « Mais je ne peux pas. C’est trop difficile à vivre ». Et plus tard ? Elle élude la question  « Au niveau financier je paye mon loyer, j’ai de quoi. Je prends mon diplôme et je stoppe dès que je trouve un emploi ».

Je sais qu’elle ne dira rien d’autre. L’entrevue est finie. J’ai en face de moi une jolie jeune femme qui s’en ira puis m’oubliera… Et c’est bien la première fois que je suis content  qu’une fille m’oublie pour vivre sa vie…

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