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L’histoire « officielle » des Antilles exalte l’œuvre métropolitaine

Des extraits d’une interview de Jacques Dumont, Professeur d’histoire contemporaine à l’université des Antilles et de la Guyane par David Peyrat publiée dans GEO le 20 mars.

@ Jacques Dumont le directeur du laboratoire AIHP-GEODE

Les Français, métropolitains comme antillais, ne connaissent pas l’histoire de ces territoires… L’histoire «officielle» des Antilles exalte l’œuvre métropolitaine, avec une chronologie qui insiste sur la générosité de l’abolition de l’esclavage en France en 1848 et célèbre la départementalisation des territoires en 1946. C’est un leurre…

La date de 1848 est primordiale car elle a ouvert sur la liberté et l’espoir d’égalité. Des changements de statuts s’étaient opérés, surtout chez les mulâtres, devenus des bourgeois. Mais cette ascension sociale ne dura que trois ans, jusqu’en 1851, car la politique coloniale du Second Empire consista ensuite à rompre cette volonté d’assimilation…
Déclarés citoyens français en 1848, les Antillais sont restés colonisés, malgré tout, pendant encore un siècle. Dans ce nouveau système, ils devaient se montrer dignes d’accéder à une République fondée sur le mérite. Etre égal passait alors pour être identique : un troc des inégalités des dominés contre l’adoption des valeurs du dominant… La départementalisation, en 1946, était censée mettre fin à cette situation mais le sentiment de demeurer des «citoyens» a perduré avec, en outre, la prise de conscience d’un certain retard de développement. Les Antilles sont passées à la société de consommation du XXe siècle sans la période industrielle qu’avait connu la métropole…
Pendant la période de Vichy, de 1940 à 1943, la Martinique et la Guadeloupe ont pris goût à une certaine autonomie… Le créole était mis en valeur, notamment sur les hymnes à la gloire de Pétain et sur La Marseillaise. Le gwoka,… joué avec des tambours dans les rues de l’île, était officiellement autorisé. Les produits locaux étaient privilégiés du fait du blocus américain. Après la Libération, les Antillais savaient que plus d’autonomie était nécessaire…


La départementalisation en 1946 paraissait la seule voie possible. Les Antillais désiraient une «assimilation». Mais le terme n’avait pas la même signification des deux côtés de l’Atlantique. Pour Paris, il s’agissait d’un alignement sur la vie métropolitaine. Pour les Antilles, plutôt un raccordement juridique et une véritable égalité. Il y a eu incompréhension, donc désillusion.

L’accès au statut de département, voté le 19 mars 1946, a vite marqué ce malentendu avec des mesures discriminatoires, comme les différences de prestations familiales ou de salaires par rapport à la métropole…

Du côté de la métropole, on se gargarisait avec des comptes rendus administratifs alignant chiffres et résultats encourageants sur la modernisation des DOM. Sauf que ces rapports ne prenaient pas en compte la réalité de ces départements lointains. De 1944 à 1970, on double le réseau routier en France métropolitaine comme en Guadeloupe. Mais l’absence initiale de routes sur l’île exigeait bien plus. Autre exemple : dans des rapports sur l’alcoolisme, la consommation de rhum aux Antilles était mise au même niveau que celle du vin en métropole… sans tenir compte des degrés d’alcool !

Dans les années 1960,… des mouvements indépendantistes, nourris par la poussée d’une génération post-départementalisation, ont essayé de s’engouffrer dans la brèche mais leurs idées politiques – jugées trop radicales – ont effrayé la population. De plus, ils ont été frappés de plein fouet par la disparition de deux autonomistes convaincus, Albert Béville, 47 ans, écrivain et militant indépendantiste, et Justin Catayée, 46 ans, député de la Guyane, dans le crash, en 1962, d’un Boeing d’Air France en Guadeloupe.

… Les Antilles étaient plus que jamais en marge des préoccupations de l’Hexagone, laquelle s’autorisait une répression qu’elle n’aurait jamais menée en métropole. En 1952, la gendarmerie a tiré sur des ouvriers grévistes en Guadeloupe : quatre morts. Idem en Martinique, en 1959 : trois hommes abattus. En 1974, une grève des travailleurs de la banane est stoppée net par des tirs provenant d’un hélicoptère de la gendarmerie. Mais la manifestation la plus meurtrière fut celle de Pointe-à-Pitre, en mai 1967, où on ne peut connaître le nombre de victimes – entre 8 et 87 selon les versions. Pourquoi une telle violence ? Une conséquence du «problème algérien». Le préfet de Guadeloupe de l’époque, Pierre Bolotte, ancien haut fonctionnaire en Algérie, croyait avoir de nouveau affaire à un début d’insurrection armée. Sauf que le GONG, l’organisation indépendantiste locale de l’époque, n’était composé que… d’une soixantaine d’individus !

Actuellement, il n’y a plus d’espoir politique, donc c’est par l’identité culturelle que les revendications s’effectuent dans la lignée du mouvement littéraire de la négritude mené par Aimé Césaire. La langue et la culture créole y tiennent une grande place… En 1975, un syndicaliste guadeloupéen a comparu devant la justice en ne s’exprimant qu’en créole. Ce fut un acte politique très fort qui fit tache d’huile. Plus récemment, le Discours antillais d’Edouard Glissant, et L’Eloge de la créolité, de Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, ont rendu compte des spécificités de cette culture antillaise, avec son métissage, mais aussi son risque d’enfermement et d’instrumentalisation. Mais aujourd’hui, combien de jeunes Antillais connaissent «leurs auteurs»

… Depuis la fin des grèves de 2009, la population n’a pas ressenti d’amélioration sur la question du pouvoir d’achat. On pourrait comparer la situation à celle des banlieues des grandes villes métropolitaines où la perception d’abandon et de promesses non tenues est tenace. L’Etat ne fait qu’appeler au calme, à la patience et à la raison sans vraiment fournir de solutions.

L’indépendance est-elle envisageable ? L’espoir réside peut-être moins dans les changements de statut que dans la définition d’un projet de société. Les départements d’outre-mer souffrent d’un manque flagrant de reconnaissance de la part de la métropole. Les éléments de fierté ne sont pas suffisamment mis en avant. Lors de la 1ère Guerre mondiale, un carburant antillais avait été élaboré à partir d’alcool de canne à sucre : la natiline, l’ancêtre du bio éthanol. L’aspect novateur de ce carburant n’avait pas été encouragé par les autorités car la modernité n’était envisagée que comme venant d’ailleurs. Certainement pas des Antilles qui ont toujours été considérées comme étant à la marge.

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