Société

Les trois muses de Laura Flessel

La nouvelle ministre des Sports se confie à Annick Cojean pour le journal Le Monde, parle des trois femmes qui ont influencé sa vie : sa grand-mère, sa mère, sa soeur, de sa passion : l’escrime et de ses nouvelles fonctions. Extraits.

Trois femmes magnifiques, en Guadeloupe, (ont) influencé ma vie : Esther, ma grand-mère, Marie-Eva, ma mère et Pascale, ma sœur aînée.

Sa sœur 

Pascale n’a que trois ans de plus que moi, mais c’est un peu mon mentor. Sa détermination et son franc-parler m’ont toujours fascinée. Elle voyait tout en grand, ignorait obstacles et difficultés, hyper-féminine – alors que j’étais garçon manqué – avec une âme de globe-trotter. Tout lui semblait possible. L’Amérique et la Caraïbe anglo-saxonne l’attiraient… Et quand son école a fait un échange de quinze jours avec les Etats-Unis, elle est rentrée à la maison en disant à ma mère : « je vais vivre là-bas », alors qu’à 18 ans, tous les jeunes allaient en métropole. Deux semaines plus tard, elle était partie ! Elle vit là-bas depuis 34 ans, travaille dans la finance et a trois beaux enfants.

Sa mère 

Une poigne de fer dans un gant de velours. Un courage, une vivacité, une énergie ! Elle a renoncé à enseigner à l’université pour redescendre à la base : l’école primaire… Et ses quatre enfants sont passés par sa classe en l’appelant « maman » à la maison et « Madame » à l’école. C’est qu’on ne plaisantait pas avec l’éducation !

… Et nous, deux filles et deux garçons, elle nous fourrait le week-end dans sa voiture pour nous faire découvrir tous les recoins de la Guadeloupe. Elle avait divorcé, ce qui n’était ni simple ni bien vu à l’époque. Mais elle assumait son métier et ses quatre enfants avec allant… Et aujourd’hui encore, bien qu’à la retraite, elle donne des cours à des seniors ou à des étrangers vulnérables venus des autres îles. Elle est constamment dans l’entraide, va à l’église, chante à la chorale, s’occupe des petits-enfants…

Sa grand-mère 

Très peu de temps après ma naissance, ma mère se promenait sur la place de la Victoire à Pointe-à-Pitre, quand elle a été assaillie par une terrible hémorragie qui lui a valu d’être hospitalisée plusieurs semaines. C’est donc ma grand-mère qui vivait au Moule, un joli village de pêcheurs, qui s’est occupée de moi pendant ces semaines cruciales de la prime enfance…

Toutes mes vacances se déroulaient chez elle. J’y fonçais avec bonheur, ignorant mes frères qui m’accusaient d’être la chouchoute… En 1989, hélas, elle a eu une double ablation du sein et était en rémission lorsque son cœur a lâché au déferlement du cyclone Hugo sur la Guadeloupe.

On partait de l’idée que la vie est toujours mouvementée et l’avenir imprédictible. Qu’il faut donc très vite s’aguerrir, de façon à toujours se tenir droites, capables d’affronter toutes les éventualités. Les filles ne devaient rien attendre des hommes (ils étaient d’ailleurs peu nombreux dans la famille) mais se responsabiliser et être indépendantes financièrement. L’éducation était une valeur fondamentale. La volonté. La solidarité.

La découverte de l’escrime 

Ma mère nous permettait de regarder les dessins animés à la télévision à condition que nous regardions aussi le journal télévisé. A la fin des informations, il y avait toujours la séquence du sport, que nous attendions avec impatience. Or voilà qu’un jour, est apparu sur l’écran l’image furtive d’un match de sabre. Deux hommes en blanc s’affrontaient sur une piste encadrés par des assesseurs. J’ai été frappée par la foudre. Ce n’était pas un film de cap et d’épée nous projetant dans un passé imaginaire, c’était bien notre époque, et la réalité. J’ai bondi : « Maman, je veux faire ça ! »

Le lendemain, nous avons découvert des prospectus indiquant qu’il existait un cours d’escrime dans la ville de Petit-Bourg et nous nous sommes aussitôt rendus dans la salle, ma mère, mes frères et moi…

Le sabre n’existait pas pour les filles, mais Joël, qui est devenu mon entraîneur par la suite, a dit : « D’accord, tu vas faire de l’escrime ». Et il m’a orientée sur le fleuret. Après le premier entraînement, j’étais tellement crevée, moi, dont l’énergie était débordante, que ma mère a pensé : c’est parfait ! On continue !

Le racisme 

… Je n’en parlais pas, je ne suis pas quelqu’un qui se plaint. Et je restais confiante : le dernier mot est à celui qui a la victoire, non ? Alors je me disais : gagne ! Montre tes valeurs. Et on va t’accepter. On ne t’aimera peut-être pas, mais on va t’accepter. Le parcours a été rude. Mon matériel disparaissait, l’agenda ne m’était pas communiqué, les insultes pleuvaient.

Elles n’ont d’ailleurs pas cessé avec la victoire. En 1996, alors même que je venais d’être sacrée double championne olympique, j’ai reçu des menaces et dû faire une main courante. « Sale black rentre chez toi », « Comment oses-tu porter le maillot de la France ? », « Fais gaffe à tes arrières ». Plus tard, on me conseillera même de protéger ma fille, et même de la cacher. Mais je n’ai jamais cédé à l’angoisse et j’ai continué de voir le verre à moitié plein. En gagnant. Et puis j’ai utilisé le quart d’heure médiatique des podiums pour explorer d’autres univers et exister hors escrime.

La ministre

Le sport est en souffrance, ses valeurs ne sont plus respectées. Nous n’avons pas de diplomatie sportive, pas d’image, pas du discours. Le sport, pourtant, est un formidable facteur d’inclusion sociale. Il doit jouer un rôle dans l’éducation, dans l’entreprise, dans la lutte contre toutes les discriminations. Il est aussi partie prenante de la santé. Cet axe santé me tient particulièrement à cœur et j’ai créé en Guadeloupe une association de réathlétisation qui va permettre de lutter contre l’obésité.

Et puis bien sûr, il faut obtenir les JO à Paris en 2024. C’est un projet qui mobilisera toute la jeunesse française et au-delà, toute la population…

 

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