Société

Léonora Miano : les portes ne s’ouvriront qu’après la démonstration de notre capacité à exister sans l’aval des institutions

« (…) Les Français issus des groupes minorés devront compter sur leurs propres forces, plutôt que de continuer à frapper à des portes blindées. Elles ne s’ouvriront qu’après qu’ils auront démontré, non pas leur compétence qui n’est pas en cause, mais leur capacité à exister sans le concours ni l’aval des institutions. L’idée de décoloniser le système semble faire son chemin, ce qui est heureux. Mais que faut-il entendre ?

Pour Walter Mignolo : « La décolonisation des colonisateurs est surtout un travail qui vise à démystifier et à bloquer les conditions qui, dans le passé comme dans le présent, ont rendu possible l’existence du « colonisateur » … pour rendre possible un avenir autre.

Pour ce faire, il faut s’engager dans des processus globaux de décolonisation épistémique. »
La refondation des imaginaires sans laquelle le domaine des arts de la représentation (théâtre, cinéma…) ne peut être transformé sera-t-elle rendue effective par la simple inclusion de figures minorées ou par l’autorisation ponctuellement accordée à l’expression d’une parole transgressive ? Il est légitime d’en douter, puisque cela se produit déjà et les résultats sont peu satisfaisants, on s’en aperçoit. Sans nécessairement refuser toute opportunité de travail puisque certains ne peuvent se le permettre, il faudra rompre avec la dépendance totale qui est la situation actuelle. Ce ne sera pas chose aisée, l’Etat et les collectivités territoriales jouant un rôle crucial dans le financement de la création.

L’habitude de se tourner vers ces instances s’est installée, ce qui est compréhensible, les groupes minorés ayant eux aussi le droit de bénéficier de l’argent public : ils paient des impôts…
Cette configuration ne favorise pas l’autonomie. Il faudra pourtant en passer par là, sous peine de devoir constamment faire des compromis rimant avec compromission. Il est plus sage de prendre l’escalier, plutôt que d’attendre un ascenseur actionné par d’autres, et bondé. Les dures conditions de travail qui attendent ceux qui prendront la responsabilité de leurs parcours artistiques les amèneront à privilégier la solidarité, à repenser leurs pratiques, à les réinventer.

Se démener pour se voir attribuer une place dans un système délétère, c’est accepter d’avance de renoncer à toute maîtrise de sa propre parole. C’est consentir à ne dire que ce qui ne dérangera pas l’autre, celui qui finance, celui qui diffuse et promeut. C’est se préparer à s’autocensurer, à faire du racolage et à se caricaturer soi-même, pour ne pas être expulsé de la cage. Il n’y fait pas bien chaud, on ne reçoit qu’un brouet clair dans la gamelle, mais un toit sur la tête et un peu à grailler, c’est déjà ça.

Compte tenu du tumulte que suscitent ces questions en ce moment, des mesures seront prises, dans un souci de pacification. Elles auront pour objectif d’apaiser les tensions, tout en s’assurant que les privilèges soient maintenus, que les baronnies demeurent d’imprenables forteresses. C’est bien normal : aucun système ne travaille de bon gré à sa propre destruction. La révolution, c’est un fait, ne sera pas subventionnée. »

 Léonora Miano, L’impératif transgressif, L’Arche Editeur, 2016, pp 83-85.
Toujours chez vos libraires.

 

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