Culture

QUAND LE THEATRE FRANCAIS NIE LE TALENT DES ACTEURS NOIRS

Othello le Maure de Shakespeare doit-il être joué par un noir ? Cette question théâtrale récurrente devrait trouver sa réponse dans le texte originel. Certains soutiennent qu’il n’est qu’un étranger du XVIème siècle anglais, d’autres s’appuient sur sa désignation par Rodrerigo  d’ »homme aux grosses lèvres ». Aux Etats-Unis, il est noir, selon la règle du « one-drop » une loi du début du XXe siècle classant tous les citoyens avec des traces d’ascendance africaine comme juridiquement « noirs ».

Se lançant dans sa mise en scène, Luc Bondy a choisi Philippe Torreton pour interpréter le Maure de Venise du 28 janvier au 23 avril au Théâtre de l’Odéon. Un choix innocent ? Dans le Le Monde Afrique du 16/10, Françoise Alexandre s’interroge : le théâtre français est-il raciste ? Des extraits…

Sur son site, le théâtre national écrivait cet été : « Othello compte parmi les sommets du répertoire tragique. Mais la pièce est assez peu montée en France. La difficulté que pose le choix de l’interprète pour le rôle-titre y est sans doute pour beaucoup [cette phrase a été supprimée depuis].
Sylvie Chalaye, Professeure et directrice de recherche à paris 3, spécialiste des dramaturgies afro caribéennes aborde le sujet.

« Les… metteurs en scène et directeurs de salle ou de festivals… ne voient pas en les acteurs noirs des acteurs, mais avant tout des Noirs, dont l’apparaître les enferme dans un rôle préétabli. Il ne devrait pas y avoir des rôles pour les Noirs. Il est urgent que la société française se pense polychrome et que l’on voit sur les scènes contemporaines des acteurs de toute carnation, non pas pour leur couleur mais parce qu’ils correspondent aux rôles qu’ils jouent ».

« Rares sont les pièces qui construisent leur tension dramatique sur la couleur de peau du héros. C’est le cas d’Othello, dont la tragédie est précisément l’incapacité à croire en l’amour qu’il peut susciter. Sa jalousie est celle d’un homme qui ne parvient pas à avoir suffisamment d’estime de lui-même en dépit de sa réussite. C’est la tragédie de l’esclave, même après son affranchissement. Mais ce n’est pas la lecture que l’on fait de la pièce aujourd’hui. On veut y voir une autre tragédie et on occulte l’origine africaine d’Othello et son histoire d’esclavage pour ne retenir qu’une pièce sur la jalousie. Cette tradition est ancienne, elle date de la fin du XVIIIe. Les colons français voyaient d’un très mauvais œil cette tragédie indécente de Shakespeare qui mettait en scène un Noir puissant dont une femme blanche était amoureuse…

Jean-François Ducis, a adapté la pièce en 1793. « Quant à la couleur d’Othello, écrit-il, j’ai cru pouvoir me dispenser de lui donner un visage noir, en m’écartant sur ce point de l’usage du théâtre de Londres. J’ai pensé que le teint jaune et cuivré, pouvant d’ailleurs convenir aussi à un Africain, aurait l’avantage de ne point révolter l’œil du public et surtout celui des femmes. »

On s’autorise toutes sortes d’interprétations pour justifier le fait de distribuer un Blanc dans le rôle. Il y a bien peu de héros afro descendants dans le répertoire occidental. Othello est un personnage exceptionnel et voilà que les acteurs qui ont la couleur pour le jouer sont écartés, en particulier quand il s’agit d’une production du théâtre subventionné. Difficile de ne pas s’indigner et de ne pas y voir une volonté de nier le talent des acteurs noirs…

Il faut une politique volontariste qui oblige à prendre conscience que les jeunes spectateurs de la société française attendent des voix nouvelles sur les plateaux de théâtre. Des voix qui résonnent avec ce qu’ils sont et ce qu’ils vivent, qui amènent une vibration faite de notre contemporanéité métissée. Et les jeunes afro descendants que leurs profs emmènent au spectacle ne se diraient pas que « le théâtre, c’est une affaire de Blancs » ! Ils pourraient avoir le désir de s’y projeter et d’interpréter ces textes. S’il y a peu de jeunes « d’origine » dans les écoles d’art dramatique, ce n’est pas parce qu’ils sont issus de milieux populaires et qu’on ne leur donne pas la chance de se former et de se présenter aux concours. C’est surtout qu’il est difficile pour un jeune noir de se projeter dans un répertoire eurocentré qui ne prend pas en charge une pensée alternative.

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