Carte blanche à

Le repas de la discorde à la Concorde

 

Comment un pays dont la cuisine a été honorée du titre de patrimoine culturel immatériel de l’humanité le 16 novembre 2010 par l’UNESCO pour la première fois que des traditions culinaires étaient enregistrées dans cette liste, peut transformer le repas en acte punitif.

Ce sentiment est prégnant à la lecture du rapport de Gilles CLAVREUL de février 2018, intitulé « Laïcité, valeurs de la République et exigences minimales de la vie en société : Des principes à l’action ». Et immanquablement la pensée notamment envers nos compatriotes vivants dans des sociétés multiconfessionnelles de la Réunion et de Mayotte requérait d’objectiver un verbe exsudant une verve colérique.
Et l’interpellation sur la nourriture est encore traitée de manière péjorative dans une conception laïque d’une République désirée…

Comment un Haut Fonctionnaire dans son plaidoyer pour définir un repas dans la laïcité, ait pu omettre ce que Jean-Claude SAGNE dans son ouvrage « La symbolique du repas dans les communautés » caractérise le repas, comme système d’échanges symboliques, qui fonde, reflète et reproduit tous les échanges dans la vie de la communauté…,

L’émergence dans l’espace social et culturel du repas comme signe d’appartenance à la Nation, est posée.

En stigmatisant à grand coups de jurisprudences, des milliers d’enfants dans les crèches, d’écoliers, de collégiens, de lycéens, dans ces moments de joie et de communauté d’humeur insouciante, le concept de « repas de substitution » venait semer la zizanie.

La décision du Tribunal Administratif de Dijon n° 1502100,1502726 en date du 25 août 2017 a conclu à l’annulation de la décision du Maire de Chalon-Sur-Saône de ne plus proposer de repas de substitution, car l’intérêt supérieur des enfants n’avait pas été prise en compte.

Pour ce qui est de l’arrêt du Conseil d’Etat n°251161 inédit au recueil Lebon en date du 25 octobre 2002, rapporteur Madame AUBIN, il s’agissait cette fois d’une contestation en creux du fait de l’absence de viande lors des repas servis les vendredis dans les écoles de la Commune d’Orange. En effet la plaignante soutenait que l’absence de viande contrevenait à la liberté religieuse. Sur ce, le Conseil d’Etat après étude a rejeté la requête car notamment les capacités des cantines, et le système facultatif n’étaient pas constitutifs de discrimination.

Et enfin, la circulaire n° DGOS/RH4/2001/356 du 5 septembre 2011 du Ministère du Travail, de l’emploi et de la santé, se devait de régir les pratiques des aumoniers dans le respect de leurs cultes, des droits des patients hospitalisés et des valeurs de la République.

Une chartre a donc été élaborée pour faciliter sans être une obligation le libre exercice du culte en raison »du caractère particulier de certains lieux » lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons.

Tout ce corpus juridique s’apparente pour une partie de personnes constitutives de la cohésion nationale, comme un carcan pour se défendre d’une peur irrationnelle, en imposant un signe de cette appartenance. Ainsi toute différentiation publique des habitudes culinaires, devient synonyme de doute quant à l’authenticité patriotique.

C’est ainsi qu’est né par manque de conceptualisation la notion de « repas de substitution pour qualifier un repas qui serait différent de la norme.

Car en effet la notion de substitution n’est pas sans rappeler un savoir perdu comme dans un mythe philosophique lointain. Ainsi par analogie au met véritable était substitué un ersatz, que dire un succédanée censé se rapprocher d’une normalité originale et consensuelle du repas en collectivité.

Ce fameux repas de substitution allait devoir se nicher partout, là où des pratiques confessionnelles pouvaient laisser craindre une atteinte à la laïcité. Et que nous intime ce fameux rapport : « Même si elles sont marginales, ces situations laissent à penser que le droit applicable en matière de restauration scolaire et hospitalière, qui combine neutralité et respect dans la mesure du possible du choix de l’usager, n’est pas suffisamment connu ou fait l’objet d’interprétations ou d’adaptations en marge du principe de laïcité. »

Nous y voilà, méconnaissance, interprétations, voire adaptations sont les fléaux au principe de laïcité culinaire.

Le fait est que c’est la marginalité qui exclut, car elle singularise l’individu. Il faut s’interroger sur le fait que la Patrie de la Déclaration Universelle des Droits universels de l’homme et du citoyen-ne n’ait pas trouvé un qualificatif qui ne stigmatise pas ses compatriotes du fait de leurs choix alimentaires.

En effet, une notion inclusive au pays de la gastronomie aurait une conséquence moins stigmatisante, car empreinte d’une normalité signe d’une intégration réussie.
Il semblerait plus raisonnable en lieu et place de la notion de « repas de substitution » et qui ne fasse pas non plus l’objet d’un subterfuge, au point de la qualifier de « repas végétarien » pour éluder.

Dans un souci de contourner la difficulté, et eu égard aux enjeux écologistes la définition d’un plus petit dénominateur commun s’est invitée au débat au travers d’une conception plus conviviale du repas laïque : le repas végétarien.

Là encore, dans une assemblée publique le choix d’un repas végétarien n’excluait nullement les doutes sur l’appartenance confessionnelle de celles ou ceux qui en faisaient le choix.
Le propos ; que la République dans son souci de redonner du plaisir à être ensemble fasse place à une notion plus inclusive et plus consensuelle.

Le concept de « repas universel » au même titre que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du citoyen-ne, pourrait correspondre à la velléité légitime d’une expression laïque, évitant ainsi bien des questionnements.

En référence à Etienne BALIBAR la notion d’universel doit dépasser les valeurs européennes pour éviter toutes velléités ethnocentristes, mais s’inscrire dans une perspective internationaliste.

Cette terminologie aurait à la fois l’avantage de transcender les frontières, mais s’inscrirait également dans un processus normatif de valeur nutritive standard. Ce repas dit « Universel » devra se rapprocher de la valeur calorifique telle que préconisée par l’EFSA (European Food Safety Authority). C’est-à-dire répondre pour un repas entre 6 ans et 17 en oscillant entre 1500 à 2900 Besoins Moyens, Kcal par jour en Occident.

Libre à son concepteur d’y inclure les ingrédients de toute nature à partir du fait que nul ne se sente tenu par des interdits philosophiques ou religieux pour renoncer à se sustenter.
En conséquence, à la Réunion un plat de brèdes chouchou christophine chayotte ou à Mayotte un met de M’tsolola pourront être accommodés afin de répondre à l’universalité, inclusive socialement.

Il s’agit dans la promotion du « repas universel » de créer un autre lieu de rencontre et d’échange en dehors des frontières culturelles. Et dans l’offre culinaire, le repas végétarien pourrait retrouver sa pleine légitimité sans être l’excuse feinte d’une problématique, mais contribuerait à diversifier la banalisation identitaire, ou confessionnelle. A table, la suppression du repas de substitution, remplacé par le repas universel aurait ses propres lettres de noblesses dans la saveur et la portée d’une dimension quasi internationale.
Il s’agit enfin que le repas ne devienne plus un enjeu d’appréciation quant à l’appartenance nationale dans l’espace public.

Antony Etelbert

 

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