Société

Le racisme au Brésil est « structurel et institutionnel »

Dans son discours d’après victoire, Bolsonero a déclaré que le Brésil est fait « de gens de différentes opinions, couleurs ou orientations ». Pourtant dans une étude de 2014, l’ONU considère que le racisme au Brésil est « structurel et institutionnel », imprègne toutes les sphères de la société et son existence est « niée » par une partie de la population.

Cette dernière croit à un modèle multiculturel réussi, affranchi du racisme, où coexisterait en parfaite harmonie toutes les teintes de peau. Tel le voudrait le mythe de « démocratie raciale », introduit par Gilberto Freyre dans les années 1950. Qu’en est-il réellement ?

Aborder la question raciale au Brésil est une entreprise complexe, ambigüe et non sans conséquences, surtout pour un pays qui, jusqu’à présent, a su se tenir à l’écart d’une fracture nationale importante autour du critère ethnique. De même la tâche devient doublement délicate dans le cas d’une société brésilienne profondément marquée par un métissage pouvant se décliner jusqu’à des dizaines d’appellations différentes.

Selon l’anthropologue Rita Laura Segato, pour pouvoir parler avec précision de la question raciale, il faut d’abord prendre conscience d’un aspect plus global de la société brésilienne : une forte division économique, politique, culturelle et sociale du pays. En effet, celle-ci évoque les théories des « deux Brésils » avec notamment celle de Celso Furtado où ce dernier qualifie de « Bel-Inde » ce partage de la société brésilienne, avec une partie de la population qui serait d’avantage assimilable à celle de Belgique – faisant allusion au Brésil moderne, citoyen et riche – contrastant avec une autre une plus proche de celle de l’Inde – le Brésil des misérables, ingrats, des exclus par un système d’apartheid social.

Rita Laura Segato souligne l’importance de comprendre que ce clivage de la société brésilienne ne coïncide pas toujours avec le critère ethnique. Il faut être capable d’identifier les problématiques de la question raciale à l’intérieur de cette équation nationale pour ne pas tomber dans une vision extrémiste, qui réduirait la réalité du Brésil aux seules inégalités raciales. Vision qui, à terme, pourrait être dangereuse pour le pays.

La « dette sociale de l’esclavage »

Parmi les thèses défendant la reconnaissance de la question ethnique vient s’inscrire celle de la « dette sociale de l’esclavage ». Une grande partie de la population noire/mulâtre est aux prises avec une reproduction sociale d’inégalités économiques et sociales dont elle ne parvient que difficilement à se défaire et dans lesquelles elle a été placée de facto après l’abolition du système esclavagiste en 1888. D’où l’idée d’un dédommagement que devrait le pays à celle-ci.

En 2007, l’Ipea (l’Insee brésilien) dresse un triste constat après plusieurs études : « Les noirs naissent avec un poids inférieur aux blancs, ont plus de probabilités de mourir avant d’avoir un an, ont moins de probabilités de fréquenter une crèche et souffrent d’un taux supérieur de redoublement à l’école, les menant ainsi à des niveaux d’études inférieurs à des blancs. (…) Tout au long de la vie, bénéficient d’un système de santé plus précaire et finissent par vivre moins longtemps et dans une plus grande pauvreté que les blancs. »

À cela on peut ajouter quelques chiffres significatifs : le Brésil est l’un des 10 pays les plus inégalitaires au monde, plus de 80% de la population qui vit dans une situation d’extrême pauvreté est noire, 93% des emplois dans le travail domestique sont occupés par des femmes noires (IBGE, 2010), et le taux d’homicides de personnes noires est de 31,8 pour 100.000 habitants alors qu’il est de 18,4 pour les blancs (en Europe il oscille entre 3 à 6 pour 100.000 habitants) et grimpe de manière impressionnante à 257 pour 100.000 habitants pour les jeunes noirs de 18 à 24 ans.

En plus de ces indicateurs sociaux-économiques, on peut facilement constater dans la société brésilienne une domination culturelle blanche. Il suffit de regarder les couvertures de magazines pour remarquer que n’apparaissent presque exclusivement que des célébrités et mannequins blancs ou bien d’allumer la télévision pour constater une nouvelle fois cette surpopulation blanche. Ces derniers exemples illustrent cette prédominance d’un modèle esthétique blanc dans la société brésilienne. Ainsi certains sociologues ont pu relever la récurrence d’opérations chirurgicales du visage de certaines femmes noires pour correspondre davantage aux canons de beauté blanc (notamment le nez).

Mais une prise de conscience de la part de la société brésilienne ainsi que de son gouvernement s’est opérée au cours des dernières décennies. Ainsi, les années 1980 ont vu grandir de manière importante des mouvements de négritude (dans une logique d’assumer sa couleur de peau) dont l’influence n’est pas négligeable.

En parallèle, le gouvernement a franchi un pas symbolique en instaurant en 2005 une politique de discrimination positive à travers un système de quotas « ethniques » dans les universités publiques de Rio. Cette décision inaugurerait une mesure qui s’étendrait à l’ensemble des universités publiques du pays. Cependant cette politique est fortement controversée. Pour beaucoup, elle représenterait à la fois un obstacle à la méritocratie, mais aussi une erreur de jugement sur un problème fondamental du Brésil qui est davantage social que racial.

 

Vincent HEDIN-PERRY

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