Société

La presse en rade en Martinique ?

Pas facile de sortir de l’image «carte postale» qui colle à la Martinique. Et les médias locaux ne semblent pas pressés de la remettre en cause. Reportage de Gilles Labarthe à lire dans son intégralité dans Le Courrier, quotidien suisse édité à Genève.

La liberté de la presse en France apparaît toujours plus menacée… et notamment les Antilles françaises, ne dérogent pas à cette tendance.

En quittant… Fort-de-France, il suffit d’une trentaine de minutes pour rejoindre Saint-Pierre… La bourgade… ne compte plus que 5000 habitants et divers vestiges séculaires. Elle tente de sortir de sa léthargie : «Les pouvoirs publics investissent en misant sur le tourisme culturel. Voyez la maison de la Bourse, l’ancienne chambre de commerce: elle a été reconstruite à l’identique. Cela pourrait vous donner une idée de reportage», suggère un fonctionnaire de la région.

Pas facile de sortir de l’image «carte postale» qui colle à la Martinique. Tout vous y ramène. Les médias locaux – ou ce qu’il en reste – y contribuent aussi. «Vous cherchez les journaux d’information de la Martinique ? Allez voir au fond du magasin, il y a le France-Antilles», marmonne le vendeur… d’une vieille enseigne presse et papeterie. C’est l’unique titre de presse écrite pour une population de 400 000 âmes. Il a été créé en 1964, avec des fonds publics, sous le général de Gaulle, puis racheté par l’industriel Robert Hersant en 1973. Les décennies ont passé, la décolonisation aussi. Jour après jour, la recette de cet ancien organe d’Etat demeure pourtant inchangée : faits divers, comptes rendus de conférence de presse, déclarations officielles, annonces locales et avis mortuaires, contribuant aux recettes du titre. Recettes dont l’opacité des comptes a intéressé les juges du tribunal de Fort-de-France, en 2014.

Ici, je ne lis plus la presse

«En Martinique, il y a des sujets dont on ne parle pas, regrette Marie, responsable d’une association de développement durable dans le nord de l’île. Regardez toutes ces bananeraies : c’est comme pour les plantations de canne à sucre et les distilleries de rhum. La quasi-totalité reste entre les mains des Békés». Cette réalité a bien fait l’objet en 2009 d’une émission Spécial Investigation de Canal +, diffusée dans toute la France. Mais les médias des Antilles n’auraient jamais pris l’initiative de traiter eux-mêmes un tel sujet.

«Les Békés ont sur l’île une situation de monopole. Ils contrôlent aussi le commerce, l’import-export», témoigne Chantal… Moi, c’est simple : ici, je ne lis plus la presse, je m’informe par internet».

C’est aussi ce que recommande l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant : «Internet est une vraie bénédiction pour ce pays car s’il fallait attendre sur la presse officielle (sauf dans de rares cas) pour mettre à jour toutes les magouilles qui y ont cours, on attendrait longtemps. Les sites web et les blogs prennent de plus en plus d’importance dans l’information et la contre-information du citoyen et c’est là une excellente chose, surtout quand on vit dans un pays gangrené par la corruption comme l’est la Martinique depuis une décennie».

Absence d’investigation

Ce coup de gueule peut surprendre, de la part d’un doyen de la faculté des Lettres et sciences humaines à l’université des Antilles, auteur plusieurs fois primé pour ses œuvres littéraires. Ulcéré par l’absence de journalisme d’investigation aux Antilles, Raphaël Confiant s’est mis à initier lui-même des enquêtes, entre autres sur les questions environnementales – malversations autour du secteur immobilier, par exemple, ou le scandale du chlordécone, puissant pesticide utilisé pendant trente ans dans les plantations de bananes des Antilles françaises, au mépris de la législation. Il en a même tiré un livre, avec Louis Boutrin. Raphaël Confiant est aussi un animateur du site Montray Kréyol, fondé en 2007. D’autres sites d’information, comme Tribune des Antilles, le magazine Antilla, qui recevait il y a quelques années encore les contributions de l’écrivain Patrick Chamoiseau, ou le site de promotion des cultures créoles Potomitan, peuvent servir de «béquilles», faute de mieux.

Concernée par les «Panama Papers»

Car, à quoi ressemble la liberté de la presse en Martinique ? «Il y a encore trop de sujets tabous, poursuit Chantal. J’ai vite été confrontée à la réalité, quand j’ai découvert que mes premiers employeurs planquaient des sacs de cocaïne dans notre établissement». Outre le trafic de drogue, les ravages du crack sur une jeunesse désœuvrée – 50% des jeunes de moins de 25 ans ne trouveraient pas d’emploi – et le tourisme sexuel, cette entrepreneuse s’interroge en particulier sur le rôle de tête de pont de la perle des Antilles, dans des opérations de blanchiment d’argent et d’évasion fiscal .

La Martinique est concernée par les révélations des «Panama Papers», recensant des sociétés et personnes impliquées dans l’évasion fiscale, selon les fuites d’une base de données interne du cabinet panaméen Mossak Fonseca, l’un des leaders mondiaux de la domiciliation de sociétés offshore. De bouche à oreille, «sept noms de personnalités martiniquaises circulent», confirme le journaliste André Berthon (il s’agirait de trois bénéficiaires et quatre actionnaires). Avant de conclure : «Mais ici, les médias en restent à une position attentiste. Franchement, il n’y a pas d’investigation, faute de moyens et de temps pour les médias privés, et faute des mauvaises habitudes prises depuis longtemps dans les médias publics. Ceux qui s’y essaient sont vite ramenés à la raison : il ne faut pas faire de vagues».

http://www.lecourrier.ch/138771/a_l_ombre_des_cocotiers_la_presse_en_rade

 

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