Société

La lettre d’un esclave à son ancien maître

Libéré en 1864, à la fin de la guerre de Secession, après 39 ans de servitude, Jordon Anderson reçoit en juillet 1865, une lettre de son ancien maître, le colonel Patrick Henry Anderson, qui lui demande son aide afin de remettre sur pied la plantation.

La réponse de Jordan est publiée dans un quotidien, le Cincinnati Commercial Tribune, puis republiée dans le New York Daily Tribune.

 

Dayton (Ohio)

Le 7 août 1865

À mon ancien maître, Colonel P.H. Anderson Big Spring, (Tennessee)

Monsieur, j’ai reçu votre lettre, et je suis content de voir que vous n’avez pas oublié Jordon, et que vous vouliez que je revienne pour vivre avec vous, me promettant le meilleur.

Je me suis souvent inquiété pour vous. Je pensais que les Yankees vous avaient pendu pour avoir abrité des Confédérés chez vous. Je suppose qu’ils n’ont pas entendu parler de votre ordre donné au colonel Martin de tuer le soldat nordiste laissé dans l’écurie. Bien que vous m’ayez tiré dessus deux fois avant que je ne parte, je n’ai jamais voulu que vous soyez blessé, et je suis content que vous soyez toujours en vie.

Ça pourrait me faire du bien de retourner dans notre bonne vieille maison, de revoir Miss Mary et Miss Martha et Allen, Esther, Green et Lee. Embrassez-les de ma part et dites-leur que j’espère que l’on se reverra dans un monde meilleur, si ce n’est dans celui-ci. J’aurais pu venir vous revoir quand je travaillais à l’hôpital de Nashville, mais l’un de vos voisins m’a dit que vous aviez l’intention de me tuer s’il vous en aviez la possibilité.

J’aimerais savoir quelles opportunités vous pensez m’offrir. Je m’en sors bien ici. Je gagne 25 dollars par mois, nourriture et vêtements compris. J’ai une maison confortable pour ma compagne Mandy. Les enfants Milly, Jane et Grundy vont à l’école. Le professeur dit que Grundy a les qualités requises pour devenir prédicateur. Ils vont au catéchisme le dimanche et Mandy va régulièrement à l’église. On entend parfois les autres dire « Ces noirs étaient esclaves dans le Tennessee ». Les enfants sont vexés d’entendre de telles remarques, mais je leur fais remarquer qu’il y a pire que d’appartenir au Colonel Anderson. De nombreux noirs auraient été fiers, comme je l’ai été, de vous appeler maître. Maintenant, si vous m’indiquiez le salaire proposé, je serais à même de décider si revenir serait une bonne idée.

J’ai obtenu mes papiers d’affranchissement en 1864 à Nashville. Mandy est effrayéeà l’idée de retourner sans garanties d’un salaire équitable. Aussi avons-nous décidé de tester votre sincérité en vous demandant de nous envoyer notre salaire pour tout ce temps á votre service. Cela nous aiderait à oublier et pardonner le passé, et bâtir une amitié plus solide pour le futur.

Je vous ai servi durant 32 ans, Mandy 20. À 25 dollars par mois en ce qui me concerne, et deux dollars par semaine pour Mandy, nous mériterions un montant d’environ 11 680 dollars. Ajoutant alors les intérêts pour tout le temps où ces salaires n’ont pas été versés, et en déduisant les frais pour les vêtements, les trois visites chez le médecin, et pour avoir enlevé une dent à Mandy, vous nous seriez encore redevables.

Vous pouvez envoyer l’argent au nom de V. Winters, Esq., Dayton, Ohio sinon nous craignons  que vos promesses pour le futur restent lettre morte. J’espère que le bon Dieu vous a ouvert les yeux sur les erreurs que vos pères et vous avez commises envers mes semblables, en nous faisant travailler durant des générations sans gratification. Ici je perçois un salaire tous les samedis soirs, mais dans le Tennesse, il n’y a jamais eu de paye pour les «négros», pas plus que pour les chevaux ou les vaches.

En réponse à cette lettre, veuillez me dire s’il existe un lieu sûr pour Milly et Jane, qui ont bien grandi et sont de belles filles. Vous vous souvenez des pauvres Matilda et Catherine. Je préfèrerais mourir que de voir mes filles humiliées et violentées par les jeunes maîtres. Veuillez également me dire s’il existe des écoles ouvertes pour les enfants de couleur dans votre entourage. Mon plus grand désir désormais est de donner une éducation vertueuse à mes enfants.

Passez le bonjour à George Carter, et remerciez-le d’avoir ôté le pistolet de votre main quand vous me tiriez dessus.

De la part de votre ancien serviteur,

Jordon Anderson

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