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La Guadeloupe, une diagonale des fous ?

Qu’est-ce que la vie s’interrogent nos auteurs, M’Bitako et Widdi Grego, Valérie Siracus, et Jacqueline Greco-Remie. un jeu d’échecs ou de cartes ou  une Diagonale des fous ?

L’ASCODELA, avec sa rentrée du  30 septembre, a  effectué une  plongée dans une actualité littéraire luxuriante et foisonnante, et signe des temps, en prise avec un réel convulsif.

L’aventurier des cimes Widdi GREGO, est ainsi parti à la conquête de cette Diagonale des Fous, qui parcourt la Réunion, et traverse l’ensemble des cirques, climats, végétations et reliefs de l’île Bourbon. Cet ultra-trail est l’un des plus beaux et difficiles du monde, et aussi l’un des plus meurtriers, puisque plusieurs coureurs y ont déjà péri, notamment en chutant de plusieurs dizaines de mètres dans des ravins, à partir des sentiers à flanc de montagne.

@christian-baigue

Widdi GREGO en pleine action @christian-baigue

Sur plus de 150 kilomètres, comprenant 9 643 mètres de dénivelé positif, la mythique course  a été un révélateur pour le champion guadeloupéen.

Son livre «  La vie en diagonale » retrace son «  parcours de vie ». Il a raconté humblement au public son enfance difficile, sa mère élevant seule neuf enfants, son grand-père comme modèle, les chemins sinueux qu’il a dû emprunter, la découverte de son sport qui le transforme et le propulse sur le devant de la scène médiatique.

Imaginez Widdi GREGO ! Il s’est préparé comme un fou, piaffant d’impatience, prêt à bondir. Son entourage, ses amis, ses supporters, sa famille, tous ne lui veulent que du bien. Qu’il accomplisse son rêve pour lui et pour eux. Mais au départ de la course, suite à des douleurs gastriques intolérables, il songe à abandonner, intériorisant l’immense déception qu’il procurera à ses proches et à ses sponsors.

Et c’est là qu’il a cette révélation, genèse de son écriture. Pourquoi s’estimer uniquement dans le regard de l’autre, en particulier des siens ?

Pourquoi ne pas courir pour le seul plaisir de courir ? Pourquoi l’ivresse serait-elle réservée aux seuls détenteurs de trophées ?

Il attaquera dés lors avec allégresse les 150 kilomètres du parcours, n’accordant plus qu’un intérêt secondaire à son classement. : 200 ème ou 300 ème ( il ne sait même plus ) sur plus de 2000 participants.

Si Widdi GREGO nous offre le regard du sage sur cette parenthèse qu’est une trajectoire humaine,  -la compétition sportive n’en étant qu’un concentré-, le thème sous-jacent est également celui du regard de l’autre. Indulgent ou sévère, redoutable ou bénéfique, ce regard nous fige (au sens sartrien) au détriment de notre authenticité.

S’il y en a un qui déploie l’étendard de l’authenticité, et de l’expression créole, c’est bien M’BITAKO.

Bitako, le nom qu’il s’est attribué, était d’ailleurs le mot qui désignait ceux qu’on voulait dénigrer, à cause de leur rusticité. Il nous fait traverser la Guadeloupe en secouant ses oripeaux littéraires, moraux ou commerciaux.

Il a tant à nous faire partager. Il nous confie son attachement aux traditions, en particulier des Grands-Fonds, sa révolte devant les cultures importées et imposées (il prend comme exemple l’apport de neige  dans un centre commercial de la Guadeloupe ), dévoile la face sombre de l’île (le mépris des humbles, l’inceste, la violence omniprésente de classe, de race, les coups et blessures, les provocations meurtrières, les reniements, le règne de l’argent), mais aussi les fêtes traditionnelles, les contes créoles, l’entraide.

Mais cet enraciné dans son terroir se projette aussi sur l’international. Il a traduit en créole le discours du Président OBAMA, «  A more perfect union », prononcé le 18 mars 2008.

C’est un caribéen convaincu qui s’enorgueillit du prix Nobel de littérature décerné en 1992 au Saint-Lucien Derek Walcott, et qui s’est enthousiasmé pour une de ses œuvres, «  Ti-Jean and his brothers », adaptée également par M’Bitako en créole.

Son dernier recueil d’histoires courtes, «  Jan lavi ka Bat Kat A’y », composé de treize histoires indépendantes, témoigne de son exceptionnelle virtuosité à jongler avec les mots créoles et à nous offrir des instantanés de vie antillaise.

m_bitako

La vie rebat les cartes, les agneaux devenant les loups, ( RANN Sèvis ) Rendre service contribue à vous faire des ennemis, et l’amour pouvant se révéler être un breuvage amer (Siwo anmè).

Justement pour M’BITAKO, l’amour en Guadeloupe sera convulsif ou ne sera pas, pour reprendre le titre de la pièce de théâtre de Jacky Katu.

Ces dérèglements intimes sont des tremblements, nous transportant de la joie à la souffrance, à l’instar d’ailleurs des personnages féminins des deux romans présentés par les deux écrivaines de la soirée littéraire, Echappee Belle de Valérie Siracus et Des étrangers dans mon miroir de Jacqueline GREGO-REMIE.

Les deux héroïnes nous paraissent au premier abord antinomiques, tout comme les cadres dans lesquels elles évoluent.

Le premier roman est dirait-on «  localisé ». Les paysages de la Guadeloupe sont omniprésents, et  ceux de la Caraïbe plus généralement, puisque Porto-Rico y est instillé. Laurence, jeune femme moderne et indépendante, se laisse griser par le virevoltant et séduisant Mike. Elle succombe à ses doux chants d’amour, à ses mélodies enrobées de promesses, et au tourbillon de soirées « jet-setteuses ». Mais l’amour se mure dans un enfermement hallucinogène, puisque Mike le beau parleur, est avant tout un cocaïnomane, et l’entraîne dans l’enfer de la drogue.

siracus_echappee_belle

C’est avant tout l’histoire d’une passion, d’un amour excessif.

L’écrivaine a-t-elle eu l’exemple de toxicomanes proches d’elles ? Non, nous a-t-elle répondu. L’information sur le commerce de la drogue est largement diffusée à travers la télévision, ou sur les autres médias. Elle a évidemment procédé à des recherches pour décrire cet univers. Il s’agit d’un phénomène révélateur de la société d’aujourd’hui, avec ses paillettes, son «  entertainment » imposé, son narcissisme sublimé.

Avec Eloïse dans «  Des étrangers dans mon miroir », aucun indice géographique ne permet de situer l’action. Mais c’est aussi un enfermement qui nous est narré, puisque l’héroïne est prisonnière de sa famille et de la religion. La maternité même n’est qu’une oppression supplémentaire.

Jouet d’un manipulateur, elle s’est laissée modeler et pétrir, et a renoncé à sa liberté.

des-etrangers-dans-mon-miroir

Nous la retrouvons amnésique dans un hôpital : ses repères sont brouillés, les êtres proches ne sont plus identifiés. Cette confusion mentale d’origine traumatique déclenchera une reconstruction psychique, d’où elle extirpera ce qu’elle ne pouvait avouer, par exemple, la violence conjugale. Car il n’y a pas toujours un bourreau derrière la main qui frappe, selon Jacqueline Greco-Remie. Celui qui assène les coups est très souvent lui aussi une victime, d’où la complexité des rapports familiaux.

Eloïse fera voler avec éclats les manipulations antérieures et affirmera sa liberté.

 

Trois constantes se dégagent chez nos auteurs.

Très souvent, nous suivons une ligne qui ne nous convient pas. Il faut alors « casser », et passer par un voyage initiatique.

EROS et THANATOS, les pulsions contraires de vie et de mort s’entremêlent, dans une Terre ( et en particulier la Guadeloupe ) pétrifiée par la violence.

Toutefois la résilience, qui est cette faculté de rebondir après un drame, ou un événement traumatique est omniprésente.

Ce déplacement en diagonale, comme celui du fou sur l’échiquier, n’est-il pas une figure récurrente aussi bien au théâtre qu’en littérature ? Ne serait-il pas consubstantiel à la vie humaine avec ses chemins de traverse, ses arrangements ou compromissions, ses accidents et chutes inévitables, ses rébellions et anéantissements, la rédemption ou la souillure ?

Bonne lecture !

Daniel C.

 

Echappée Belle de Valérie Siracus – Ibis Rouge Editions

 

Des étrangers dans mon miroir de Jacqueline Grego-Remie – Editions Nestor

 

Ma vie en diagonale de Widdi Grego

 

Jan Lavi ka bat kat-ay de M’BITAKO

 

 

 

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