Société

Kareen Guiock : Spontanément, l’égalité ne se fait pas, je suis favorable aux quotas

La rédactrice en chef de Madame Figaro Clara Dufour interroge Kareen Guiock sur les discriminations qu’elle a pu subir et les moyens pour les surpasser. Une entrevue passionnante. Extraits. 

Madame Figaro : Avez-vous déjà été confronté au racisme ?

Kareen Guiock :  Beaucoup plus souvent que je ne veux bien l’admettre. Parce que c’est insupportable, je me suis évertuée pendant longtemps à tout relativiser ou à cultiver une forme de déni…

Je vais vous raconter une anecdote… Il s’agit de racisme ordinaire… Il y a dix jours, je vais voir une de mes amies joaillières… Je portais un tailleur-pantalon très chic, des sandales d’une grande maison de luxe française et un bouquet de fleurs à la main. Au moment où j’entre dans la cour, un homme se tourne vers moi : «Ah c’est vous qui m’amenez mes clés de scooter ?» Il a cru que j’étais coursier. Il ne m’a pas regardée, sinon il aurait vu que mon allure ne collait pas avec sa question. Dans un rire j’ai simplement répondu : «Je ne suis pas livreur». Il a poursuivi : «Je ne sais pas, peut-être que vous travaillez ici». Ça, c’est une spécificité du racisme ordinaire. C’est insupportable pour celui qui le subit. Invisible pour celui qui le fait subir…

M.F : Quels sont les mécanismes d’un tel racisme ordinaire ?

K.G : Les anecdotes… traduisent une spécificité du racisme ordinaire : votre interlocuteur croit toujours savoir qui vous êtes, ce que vous faites là, quelles sont vos arrière-pensées. Il est convaincu que vous êtes possiblement à son service ou que vous représentez une menace évidente. Vous n’êtes pas un être humain, vous incarnez un préjugé. En réalité, c’est votre interlocuteur qui se dévoile en étant persuadé de vous avoir identifié. Ce sont des réflexes inconscients qui sont le fruit d’une longue histoire. Et je suis d’autant plus à l’aise pour en parler que je viens des Antilles, société par essence «racialisée»…

J’avais lancé ce débat sur mon compte Instagram. J’ai reçu des dizaines de témoignages. Des avocates, greffiers, chercheuses, chefs d’entreprise, financiers, régulièrement confondus avec le personnel de ménage ou pris pour des stagiaires perdus dans les étages. La discrimination commence lorsque l’on vous assigne une place… L’autre projette ce qu’il considère être vos limites…

M.F : Quel impact cela a-t-il eu dans votre construction ?

K.G : … C’est grâce à eux (mes parents) que j’ai eu un socle extrêmement solide, une estime de soi saine et la force d’aller au-delà des obstacles. J’ai grandi en Guadeloupe et en Guyane, où des figures comme celles de Christiane Taubira ont été fondatrices pour moi. Les Afro-Américains ont également joué un rôle majeur dans ma vie. Ils m’ont sauvée. Lorsque j’étais adolescente, c’est de leur côté que je me suis tournée. J’achetais des magazines comme Essence, Ebony, Source et je découvrais des centaines de visages de comédiens, de chanteurs, de scientifiques, de chefs d’entreprise, de juges, de designers, qui me ressemblaient, qui incarnaient la beauté, la réussite…

… On ne peut pas être Noire sans aspirer à l’égalité. Pas plus que l’on ne peut être femme sans aspirer à cette même égalité. Quand j’étais adolescente, avec mes camarades de classe de 4è nous avions voulu monter un magazine pour raconter la Guyane telle que nous la vivions, cosmopolite et parfaitement harmonieuse. C’était un plaidoyer pour le vivre-ensemble que nous savions possible et nécessaire…

M.F : Comment faire bouger les lignes, déconstruire les stéréotypes… ?
K.G : … On ne déconstruira pas les stéréotypes si l’on ne parvient pas à mettre les mots justes. Je sais que si je commets une erreur, son traitement sera sans doute disproportionné, et les conséquences pourraient atteindre ceux qui me ressemblent. Il y a des erreurs qui ont une portée collective quand celles d’autres sont très individualisées…
Il faut en finir aussi avec le deux poids deux mesures : certains peuvent tenir des propos absolument abjects, déshonorer la France et pourtant continuer à s’exprimer librement. On doit s’attaquer à ces contradictions qui ne font que renforcer le sentiment d’injustice. J’ai d’ailleurs moi-même souvent le sentiment, que dans l’espace médiatique, personne ne me protège, personne ne fixe de limites aux attaques que je peux subir en tant que femme noire.

M.F : Quelle résonance en vous a provoqué la mort de George Floyd ?

K.G : Elle m’a révoltée, hantée. Comme toutes les autres morts insupportables d’injustice, conséquence du racisme. Des précédents, il y en a beaucoup hélas. Des dizaines de vidéos qui démontrent depuis des années ce que le monde semble avoir curieusement découvert en mai dernier… Hors crise du Covid, je ne sais pas si la mort de cet homme aurait eu la même résonance. L’horreur à elle seule ne suffit pas à déplacer les foules. Nous sommes les témoins passifs de tant d’atrocités. C’est le contexte qui fait la différence…

M.F : La mesure qui, selon vous, devrait être prise tout de suite ?

K.G : Les quotas. J’ai défendu toutes les positions sur ce sujet. J’y ai longtemps été opposée, par principe. Par naïveté surtout. J’ai cru que la contrainte ne pouvait pas être le seul levier pour pousser ceux qui décident d’être justes, humains. Ensuite, j’ai pensé que ce serait lourd à porter, cette suspicion, cette défiance pour les candidats retenus dans le cadre de quotas. Je le subis moi-même alors que je n’ai pas bénéficié d’une politique de quotas, c’est dire. Et puis finalement, à mesure que les années passent, je ne vois pas comment faire autrement. Spontanément, l’égalité ne se fait pas. Pour preuve, sans la loi en faveur de la parité en politique, des dizaines de femmes n’auraient jamais pu accéder à l’Assemblée nationale. Alors soyons volontaristes…

 

A lire dans son intégralité sur Madame Figaro.

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