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Jocelyne Beroard : Le Zouk ? Je n’ai jamais vu une musique dont on a autant prédit la mort.

Le retour de Jocelyne Beroard en solo sur une scène parisienne, se fera ce samedi 16 juin à la Cigale après 7 ans de rythme effrené mais aussi de reflexion. On devine pour cette passionnée d’art, auteure-interprète de zouks mythiques, que si le monde est son terrain d’expression, sa Martinique natale reste son lieu ressource. 

97L : Un septennat sans prestation individuelle. Comment est-ce possible ?

Mais moi non plus je ne l’imaginais pas. C’est quand on se met à compter qu’on se dit : « Woy ! Le temps passe vite ». J’ai une vie pas toujours très calme, doux euphémisme ! Le programme de Kassav est vraiment étalé sur toute l’année. Kassav n’a jamais réussi à avoir une tournée de 2,3 voire 6 mois non stop. Il y a des périodes oú ça se calme vers fin décembre début janvier. Et encore ! Des fois on nous appelle en Afrique. Et quand vous partez faire un simple concert, vous perdez carrément une semaine. A un moment, on en prend conscience et on se dit : « Il est temps de se faire plaisir, de se poser ».

97L : 2 dates à l’Atrium en Martinique mais une seule à la Cigale.

Oui ça a été complet très vite, sachant qu’à l’Atrium ce sont des places numérotées et que les gens n’aiment pas aller à l’etage, les billets sont partis comme des petits pains. On a donc pu rajouter une 2eme date facilement. Pour celui de samedi, c’est différent : entre les grèves, la Coupe du Monde (eh oui, la France joue) ce n’est complet que depuis une semaine. On suppose que le public sera tres feminin. On espère que les hommes accompagneront tout de même ces dames. Mais on ne pouvait se permettre de prendre de risques. On sait qu’il y a le potentiel pour tenir 2 jours, c’est flatteur, mais il faut tenir compte de la réalité économique.

Sur scène, les feux des projecteurs

97 L : Quels sont les musiciens qui vous accompagnent ?

J’ai rassemblé des musiciens qui ont plus ou moins l’habitude de se rencontrer. Mes critères : qu’ils soient cools, professionnels et jouent bien. Apparemment l’amalgame a bien fonctionné si on en croit les retours des 3 concerts auxquels nous avons participés : Marie-Galante et l’Atrium. Il y a des membres de Kassav : les 3 cuivres, Philippe Joseph et Marie Céline Chroné, Wilfried Bedacier batterie, Mickaël Lordelot aux percus, Bruce Bapté basse, Alex Cabit guitare, Raymonia Moco et Claudine Penont, enfin Lenny Ragot comme 2eme clavier.

97L : Pour cette soirée, les tubes bien sûr mais aussi des morceaux moins connus…

Justement c’est le but. Sur un CD, il y a au moins 5, 6 morceaux qui passent à l’as. Et si on les chante, c’est qu’on les aime et qu’on a envie de les défendre. C’est l’occasion de leur donner une seconde chance, de les faire découvrir dans les meilleures conditions, pour que les gens aient envie de les écouter. Il y a quelques ballades et des morceaux énergiques. En fait, les chansons les plus connues de mon répertoire sont des mi-tempo en dehors de Siwo et Kay Manman.

97L : On sait que vous êtes la défenseure des textes en créole dans le Zouk.

Soyons précis. De quoi parle-t-on ? Aujourd’hui c’est une déclinaison du Zouk, à savoir le Zouk love. Il y avait très peu de femmes qui chantaient. Quand mon CD est sorti, ceux de Zouk Machine, Tanya St Val, Edith Lefel sont arrivés… A une époque, les albums attendus étaient ceux des femmes beaucoup plus que les albums masculins. Et cette tendance a l’air de perdurer. En plus n’oublions pas que beaucoup de jeunes à Paris, les « neg’zagonaux » se sont identifiés à Kassav. Mais eux ne vivaient pas aux Antilles. Ils se sont nourris de ce que leurs parents leur ont transmis. Parmi l’éventail du Zouk, ils ont pris une formule, le love mais ne parlent pas vraiment le créole. « Dabo pou yon », même pour ceux vivant au pays, il y a très peu d’enfants qui osent réellement parler en créole à leurs parents. Imaginez ceux d’ici.

Dans la vie, le retour à la nature

97L : C’est un problème de transmission de la langue ?

Complètement. Si les gens ont enfin admis que le créole peut être poétique après avoir découvert des écrits dans cette langue et que Kassav a su retranscrire toute sa beauté, d’autres continuent à ne l’utiliser que quand ils sont en colère, pour les insultes par exemple. C’est difficile pour un jeune de maitriser le créole quand on en a une connaissance limitée. Beaucoup restent sur la langue française qui a toute sa dignité. Il faut donc que les parents transmettent aux enfants l’amour du créole, ce qui n’est pas fait. Ce sont des démarches individuelles.

97L : On parle d’identité là…

Exactement. Comme les gens sont toujours pressés, pour construire un succès, ils acceptent les compromis imposés par d’autres, chose que Kassav avait réussi à détruire. Quand tu arrives avec ta langue, ton honnêteté, ta véracité, les autres ne peuvent pas te dire non.

Mais attention, je ne dénigre pas la langue française. On peut écrire des choses magnifiques dans la langue de Molière. « Si zot vlé makey en fwansé, fey mé fey byen ! » Mais pas des trucs insipides et pas que des chansons d’amour. Et aussi par pitié, essayons de dire les choses en finesse ! On n’a pas à tirer les gens vers le bas, à les rabaisser. Si toi tu es forte, ce n’est pas pour dire à l’autre qu’il est un con.

97L : Parlons de l’actrice Jocelyne Beroard. 

J’ai fait 2 films avec Jean Claude Barny : Neg mawon et le Gang des Antillais. C’est un réalisateur que j’aime beaucoup. Il a la volonté, l’envie de « nous » raconter. Et récemment un petit rôle dans Le rêve français avec Christian Faure pour Eloi Productions. Il y a longtemps que France Zobda m’avait dit qu’elle voulait que je participe. On est obligé de puiser en soi, de ressentir des choses qui vous sont inconnues, comme ressentir de l’amour pour ses enfants alors que je n’en ai pas. Ce sont des choses que l’on doit comprendre, assimiler et interpréter. Cela me plait beaucoup.

97L : Peu de gens vous savent photographe. D’oú vient cette passion ?

Je crois que très tôt, je ne sais pas si ça vient de ma mère ou de moi, j’ai appris à regarder autour de moi. J’ai même fait une chanson « peyi a bel ». On est toujours en train de tapoter sur nos portables et on oublie d’admirer. J’ai deux nièces. Tous les après-midi je sonnais à leur porte et on se promenait. Je leur prenais la tete : « Regardez ce coucher de soleil ». Elles me prenaient pour une folle jusqu’à ce qu’un jour, elles me disent :  » Tati, tu vas rater le crépuscule ».

Il se trouve que ce monde est tellement beau, que si on prend le temps de l’aimer, de l’admirer on aura peut être moins envie de le détruire. Dès petite, j’utilisais les appareils photo de mes parents pour des portraits au cours des réunions familiales. Puis j’ai eu envie de garder tous les lieux que j’ai visités et mon propre pays. Et j’ai pris conscience qu’un fruit vient apres une fleur, j’ai décidé d’immortaliser toutes les fleurs des arbres fruitiers puis toutes les fleurs de chez moi… Je me suis retrouvée progressivement à faire des photos tout le temps.

97L : Il reste à découvrir Jocelyne l’écrivain avec un prochain livre sur Kassav.

Le livre etait fini mais l’écrivain à qui l’on a confié le projet avait son « je » qui n’était pas mon « je ». Alors quand j’ai deux minutes, je fais des corrections, je l’élague, je le complète. Il ne faut pas s’attendre à des anecdotes, des révélations extraordinaires. Je crois que quand on est responsable, on oublie d’avoir un peu d’humour. Je suis quelqu’un qui rigole bien mais je ne suis pas douėe pour faire rire.

97L : Quelle en sera l’idée directrice ?

Je vais surtout faire comprendre la réflexion qui m’a été imposée, qui est arrivée tout à fait naturellement en participant à Kassav. On voit souvent les choses de manière superficielle. Kassav a fait de la musique. « Es i té bon ? I pa té bon ? Si i bon nou konsomé. Es i ké bon anko ? ». Le style musical que nous avons créé a été tellement fort, tellement puissant qu’il a influencé d’autres musiques. Il est joué et aimé par des tas de gens.

Chez nous tres tôt, depuis les débuts, il y a eu des tables rondes sur l’avenir du Zouk. Est ce que le Zouk va tenir ? Est ce que le Zouk est malade ? Est ce que le Zouk est mort ? Je n’ai jamais vu une musique dont on a autant prédit la mort. Le truc marchait à fond mais on s’inquiétait déjà. Merde !!!

Apprenez à aimer qui vous êtes, ce que vous avez, apprenez à reconnaître la valeur de ce que vous avez, c’est ce que j’ai envie de dire dans ce livre sous couvert de la traversée des années avec Kassav.

97L : Sargasses, chlordécone, on dirait que rien ne va aux Antilles.

Ce n’est pas seulement aux Antilles c’est partout. La France est toujours au qui vive pour plein de trucs. Et il y a des catastrophes naturelles partout. Il faut qu’on apprenne à trouver nos solutions, ne pas toujours attendre qu’on nous propose le dénouement. Nous à Kassav, on a bien vite compris qu’on ne devait compter que sur nous même. « An nou doubout pou fè bay nou an ». Si on arrive à croire en nous, il y aura moins de problèmes.

97L : Pour finir, sanmdi la Cigale kay tranblé ?

J’espère. Mais elle va aussi soupirer, chalouper. Il y aura toute une palette d’emotions à ressentir.

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