Société

Jean Claude BEAUJOUR : c’est l’occasion rêvée pour l’Amérique de mettre en œuvre le discours de Philadelphie d’Obama

Titulaire d’un doctorat de droit à la Sorbonne, Jean-Claude Beaujour a étudié également à Harvard University et à l’University College de Londres. Polyglotte spécialiste de l’Asie, originaire de la Guadeloupe, avocat international, il est vice-président de France-Amériques. Il est l’auteur du livre « Et si la France gagnait la bataille de la mondialisation ».

97Land : Vous êtes régulièrement invité par les médias pour evoquer le décès de George FLOYD et les conditions des afro-américains. Quels sont les tenants et aboutissants de cette affaire ?

Il y a l’affaire en elle-même, ses conséquences et bien sûr ce qu’elle traduit de l’état de la société américaine.

Le fait est l’assassinat le 25 mai dernier de George Floyd, un homme noir de 46 ans. Grâce à une vidéo amateur, la terre entière a pu voir un homme face contre terre, un officier de police un genou sur son cou alors qu’il était manifestement hors d’état de nuire et qu’il n’opposait aucune résistance. George Floyd, qu’on entend dire respectueusement au policier qu’il ne peut pas respirer, va finir par suffoquer au bout de huit minutes et 46 secondes dans cette même position. Cette mort violente, affichée encore et encore aux yeux de l’Amérique tout entière mais aussi du reste du monde, a été à l’origine d’émeutes violentes et de nombreuses manifestations de soutien à la famille et de dénonciation des violences policières, notamment raciales.

D’abord la communauté noire, puis les leaders politiques, surtout démocrates mais aussi l’ancien président G.W Bush et enfin de nombreuses voix à l’étranger se sont élevées pour dénoncer ce qui est indiscutablement un crime raciste dans l’Amérique du 21e siècle. Il ne s’agit pas d’une affaire isolée puisqu’il faut se souvenir de l’assassinat d’Emmett Till en 1955 et plus récemment encore de Rodney King, passé à tabac en 1992 à Los Angeles par 4 policiers blancs qui furent acquittés. C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’a été déposée une proposition de loi à la Chambre des Représentants le « Emmet Till Antilynching Act » laquelle vise à faire du lynchage un crime fédéral alors qu’on dénombre 4742 afro américains, victimes de ces crimes entre 1882 et 1968. Depuis de nombreuses années, les brutalités policières sont régulièrement dénoncées, en vain dit la communauté noire américaine.

Ensuite, ces violences traduisent l’état précaire dans lequel se trouve la communauté noire américaine, dans sa grande majorité. Il s’agit en effet d’un système qui lui rend plus difficile l’accès au logement, à la santé, à l’éducation pour ne parler que des principales actions sociales.

97L : Pouvez-vous nous confirmer les 38% des noirs tués par la police pour 21% de population ou 47% de noirs non armés tués par la police, un taux 4 fois supérieur à celui des blancs ?

Si je n’ai pas la maitrise de la source de vos statistiques, ce que je sais en termes de grandes tendances c’est que, pauvreté et criminalité sont intimement liées, même si les actes criminels ne sont en rien excusés. Par ailleurs, ces quartiers pauvres sont gangrenés par le trafic de drogue, à quoi viennent s’ajouter les taux de chômage et la circulation des armes. On imagine bien qu’il s’agit là d’un cocktail qui ne peut que déboucher sur la violence et en particulier les règlements de compte meurtriers. Il est donc très cohérent qu’un nombre fort substantiellement plus important de Noirs que de Blancs se trouvent en situation défavorisée.

97L : Des mouvements radicaux, les émeutes, « Les damnés de la terre » de Fanon essai sur le colonialisme traitant de l’aliénation du colonisé et les guerres de libération. Votre point de vue ?

Je ne suis pas certain que ce qui se passe aux Etats-Unis corresponde à une guerre de libération, car cela voudrait dire qu’une des deux communautés devrait partir du sol américain. Or, précisément, ce que souhaitent les Noirs américains c’est n’est ni plus ni moins d’être traités comme des Américains à part entière, et non comme des citoyens entièrement à part. Ce qui est souhaité c’est la fin « réelle » de la ségrégation et de tous ces mécanismes apparents ou non de la discrimination qui touchent pour une grande partie la communauté noire.

97L : Le contenu des médias sociaux, leur régulation par les plateformes, les droits de liberté et d’expression des images et des informations ?

Je reste très attaché à la liberté d’expression qui est une valeur forte que nous défendons dans nos démocraties. Cela étant, le législateur a considéré que cette liberté a une certaine limite puisqu’elle ne saurait tolérer tout propos attisant la haine par exemple. La confrontation entre les tenants de la liberté absolue d’expression et ceux qui prônent sa limitation est à l’origine de nombreuses controverses. Les premiers accusant les seconds de mettre en place un régime de la pensée unique.

Depuis la nuit des temps la discrimination d’êtres humains à l’égard d’autres, existe. Cela permet la domination à des fins politiques ou économiques. En être conscients permet de lutter contre ces pratiques et leurs conséquences. On voit poindre une radicalisation dans les deux sens : ceux qui nient et ceux qui sont pour une confrontation des communautés. Pour ma part, je suis favorable à une analyse objective de nos phénomènes sociétaux ; je préfère me consacrer à la recherche de solutions qui permettent de vivre dans un monde plus apaisé, réconcilié. Il ne sert à rien de se faire la guerre si en tout état de cause on finit par s’assoir à la table des négociations.

97L : Comprenez-vous la réaction du frère du George FLOYD, qui invite les citoyens à aller voter pour riposter face au racisme ?

J’approuve sans réserve la recommandation qui a été faite par le frère de la victime de cesser les violences et ce pour plusieurs raisons. En premier lieu, les violences ne servent pas la cause juste qui est défendue ; elles font en réalité le jeu de ceux qui ne veulent pas entendre la discrimination à l’égard des Noirs américains. En second lieu, ce sont parfois les biens et les emplois des minorités concernées qui sont grandement impactés par ces violences. En troisième lieu, ce n’est pas la bonne réponse ni la bonne posture pour appréhender correctement un tel sujet et y apporter des solutions constructives pour le plus grand nombre.

97L : Aux USA on parle de ségrégation raciale. En France, les jeunes des quartiers populaires sont-ils déshumanisés devant cette violence face aux forces de l’ordre ?

Tout d’abord, je crois qu’il ne faut surtout pas généraliser la situation dans les quartiers populaires car les évènements dont vous faites état sont marginaux même s’ils sont très médiatisés. Il a toujours existé en France et partout dans le monde des quartiers dits populaires. Ensuite, si nous voulons lutter efficacement contre les futurs affrontements nous devons, d’une part continuer à travailler sur l’espace urbain et d’autre part imaginer la société de demain de telle sorte à limiter la fracture sociale et les inégalités en apportant des réponses concrètes et permettant à ces jeunes comme aux personnes vivant dans ces quartiers d’avoir un environnement urbain décent, des moyens de transport décents et des emplois.

97L : Parlons de vous. Quels sont vos hobbies et vos auteurs préférés ?

Lorsque je le peux je fais du bateau car j’aime beaucoup la mer. Par ailleurs, je pratique le golf ce qui me permet de faire de longues marches en pleine nature. En outre, les gestes au golf requièrent une concentration certaine et cela m’oblige à oublier toutes les préoccupations qui peuvent encombrer chacun de nous, le temps d’un parcours de plusieurs heures ; J’y vois presqu’une démarche de méditation. Par ailleurs, j’aime beaucoup la littérature car, comme avocat, je pratique dans mes dossiers, la négociation et le règlement des litiges entre des parties qui sont étrangères. Cela exige beaucoup plus que la connaissance du droit mais une réelle capacité à appréhender l’histoire et l’environnement politique, économique et social dans lesquels évoluent mes clients. L’une de mes sources de compréhension se trouve dans la littérature. Ceci explique mon intérêt très éclectique pour les auteurs. Ainsi, mes auteurs préférés sont Toni Morrison, Richard Wright, Ernest Hemingway pour les américains, mais aussi Diderot, Montesquieu, Pascal, Victor Hugo, Baudelaire, Camus, Césaire pour les auteurs français. Enfin, je goute beaucoup Kafka, Stephan Zweig, André Brink, Gabriel Garcia Marquez, ou encore le japonais Mishima…

97L : BIDEN appelle à vaincre TRUMP, qui lui marche une bible en main. Comment agir et réagir ?

Je ne vote pas à l’élection présidentielle américaine et ne m’autorise donc pas à donner des consignes de vote au peuple américain. Ce qui à mes yeux est essentiel, ce sont les mesures qui seront prises par la future Administration (2021-2025) pour endiguer la violence et la pauvreté aux Etats-Unis ; oui c’est vrai que ces maux frappent un trop grand nombre d’américains quelle que soit leur origine ethnique. Depuis les déclarations du président Trump, des dirigeants de l’armée américaine ainsi que son ancien ministre de la défense James Matis ont déjà dit qu’ils désapprouvaient l’idée de faire intervenir l’armée dont la fonction est de défendre le pays contre les ennemis de l’extérieur, pas de gérer des mouvements sociaux contre leurs concitoyens.

97L : Comment voyez-vous l’Amérique, après toutes ces émeutes et ces violences ?

Il faut se garder de conclusions trop hâtives car il est difficile d’analyser l’histoire à chaud. Une chose est certaine c’est que l’Amérique reste clivée et qu’elle continue à être meurtrie par la question raciale. Mais, dans le même temps, beaucoup de voix se sont élevées pour souhaiter un changement radical et concret. Je me dis surtout que c’est l’occasion rêvée pour l’Amérique de mettre en œuvre le discours de Philadelphie de Barak Obama (A More Perfect Union) du 18 mars 2008.

 

Propos recueillis de la Journaliste Wanda NICOT

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