Littérature

JE VOUS DEMANDE LE DROIT DE MOURIR* !

JE VOUS DEMANDE LE DROIT DE MOURIR* !
– Je suis fatigué qu’on doive m’aider à chier, Papa !…
– Tu as peur ?
– Bien sûr ! … Tu me prends pour SUPERMAN ou quoi ?

Le monde n’est peut-être que musique, mais se transforme à certains moments en une effroyable symphonie. Depuis une petite ville de la Colombie, la Mesa, David revit la déchirure originelle de la terrifiante administration médicalisée de la mort à son fils Jacobo, atteint d’une paraplégie irréversible, et qui ne supporte plus les douleurs intolérables qui accompagnent son handicap, « comme si on lui plantait une scie au niveau de la taille ou qu’on lui mettait les jambes dans un bûcher ».

Parti avec son frère depuis New-York où la famille réside, pour l’état d’ OREGON où l’euthanasie est légale, Jacobo y attend sa « délivrance », mariage du ciel et de l’enfer . ( 1)
Mais pour David , alors peintre installé à New-York, l’attente de la communication téléphonique qui lui annoncera que Jacobo n’est plus est vécue comme une monstrueuse tragédie.

Et quand le médecin chargé d’administrer l’injection fatale, aura du retard, les parents laissent éclater leurs doutes. « On ne sait même plus, si c’est bien ou mal.
David, a-t-elle dit , et elle a sangloté trois fois sans produire aucun son. Mon Dieu, a -t-elle ajouté, épouvantée. Et maintenant, s’il ( le mèdecin) ne venait pas » ?

Les deux garçons par la suite réconforteront autant que possible les parents en leur disant « que ce qu’ils allaient faire était ce qu’il y avait de mieux à faire pour Jacobo ; que c’était un crime que de continuer à souffrir autant et qu’il ne le considérait pas comme une fin, mais comme les portes de sa libération, de sa rédemption ».

La lumière difficile, roman du colombien Tomas Gonzales, paru aux Editions Seuil en avril 2013, dans sa traduction française assurée par Delphine Valentin, était présentée par Daniel CORADIN , pour l’ASCODELA , le 30 novembre 2017.

Ce livre paradoxalement peut être assimilé à un acte créateur aux antipodes des thèmes lancinants de la mort, de la vieillesse, de la douleur, du handicap qui jalonnent ce roman.

La thématique de la lumière omniprésente dans l’acte de peindre, semble expliquer au premier abord le titre du roman. Le peintre ne ressent-il pas « un frisson, comparable à celui de l’amour, qui naît quand on touche l’infini, quand on capte la
lumière fuyante, la lumière difficile » ?

Et tel DEGAS « Quelles belles choses j’aurais pu faire si la lumière m’était moinsinsupportable », s’écrie le peintre des danseuses, en rentrant d’un séjour de Louisiane, – car dans l’impossibilité de supporter la lumière, ( photophobie), il vivait
et travaillait dans l’obscurité-, David atteint d’une dégénérescence maculaire,travaillera avec une loupe, avant de se voir contraint à abandonner toute peinture. Ilse servira alors des mots pour exorciser ses démons , et y affronter en toute lucidité, le souvenir trop vivace des êtres aimés et disparus. L’optimisme vibrant qui se dégage du roman est d’ailleurs intimement lié à l’art ( à toute forme d’art, même si on ne peut déceler rien de plus terrifiant pour un peintre que de perdre la vue) quidévore et transcende nos existences en dépit de tout.

En trente-trois courts chapitres, l’écrivain établit des correspondances picturales métaphoriques , musicales et littéraires tout au long du roman.
David qu’on peut assimiler au personnage de Frenhofer de Balzac dans Le chef d’oeuvre inconnu , est aussi un double de Cézanne, peintre un peu bourru, passé du clair-obscur à la lumière.

Le peintre prend possession de sa toile
La scène initiale est révélatrice des procédés stylistiques de l’auteur.
Avant d’accéder à leur intimité, nous abordons les personnages de manière pudique, – un peu comme si par petites touches, un peintre prenait possession de sa toile – .

Le narrateur s’efface pour présenter les protagonistes du drame. Sara , sa femme, ses trois fils Jacobo, Pablo et Arturo, les amis du couple Debrah et James, la petite amie de Jacobo, Venus.
Il évoque tout de suite après la beauté de sa femme, Sara. « Je regardais ses épaules brunes, son dos encore svelte pour ses cinquante neuf ans, et trouvais du réconfort dans sa beauté ». C’est une déclaration d’amour qui peut paraître incongrue, mais qui se justifiera par le fait que le narrateur est peintre, et que son regard tente de capter la beauté partout où elle se trouve, même dans les circonstances les plus tragiques.
Cette scène d’exposition est une communion des corps et des âmes, la douleur est palpable : les personnages sont recueillis et silencieux,
« Dans l’appartement personne ne dormait, personne ne parlait…Parfois, nous nous prenions la main. Nos amis Debrah et James étaient venus nous soutenir ».

L’utilisation des temps du passé nous replonge dans cette nuit interminable, et fait ressortir le huis-clos angoissant. La maîtrise des modes de narration est évidente.
Les deux langues, le français et l’espagnol, possèdent plusieurs tiroirs verbaux pour exprimer différentes nuances conceptuelles.

Le plus-que-parfait sert à exprimer un retour en arrière. « La petite amie de Jacobo, Vénus, s’était couchée dans la chambre du garçon ».
L’imparfait plante le cadre spatio-temporel ( lieu, époque). On sait en général qu’ il a une valeur descriptive. Après les personnages, Le Lower East Side, New-York sont suggérés en arrière-plan. Le passé composé est lui utilisé comme temps de la narration des événements passés.

La progression narrative amplifie la tragédie
Tous ses sens sont en alerte. Les bruits de la nuit sont amplifiés et exacerbés. Il croit deviner le faible bruit de la guitare de son troisième fils, Arturo, depuis sa chambre.
Il perçoit le bruit des motos, ( Hell’s Angels : les Anges de l’enfer ) dont la dénomination entérine bien la tonalité générale du roman.

L’annonce de la mort programmée

Il tombe de fatigue. «j’usqu’à ce qu’à sept heures un spasme d’angoisse dans le ventre (le) réveille, à l’idée de la mort de (son) fils Jacobo, que nous avions programmée pour sept heures du soir, heure de Portland, dix heures du soir à New-York »
La mort annoncée tombe comme un couperet et conclut ce premier chapitre, avec les précisions horaires insoutenables.

L’apparence christique de Jacobo et l’environnement religieux
L’apparence christique est exprimée par les références aux aiguilles qu’un acupuncteur plantait dans la tête de Jacobo et dans toutes les autres parties de son corps, et qui lui donnaient l’air d’un Christ ou d’un porc-épic.
On lui avait implanté une tige de titane dans la colonne pour maintenir unies la partie supérieure et la partie inférieure, et il était incapable de s’incliner, la marge d’oscillation des vertèbres ayant été réduite à zéro. La parabole de la crucifixion est
clairement établie.
Sara et Vénus sont assimilées à deux vierges. « Venus était un peu plus mate de peau que Sara, et elles se ressemblaient.
J’avais peint un retable d’elles deux, comme mère et fille, copie de ces peintures faites sur bois ».
James, l’ami du couple, serait un apôtre de l’amour infini.
« James était un avocat de gauche, ce qui aux Etats-Unis signifie qu’il avait des clients pauvres et gagnait presque aussi peu d’argent qu’eux…
J’ai manqué de précision. En fait James gagnait moins que ses clients, car lorsque ceux-ci n’avaient pas d’argent, il leur en offrait ou leur en prêtait sans attendre de remboursement, et si Debrah ne s »y opposait pas avec assez de fermeté, il finissait par leur offrir aussi son argent à elle ».
Les références aux flammes , au buisson ardent sont redondantes.
« Le temps passait très lentement, il refluait presque, mais c’était pour mieux nous triturer et mieux nous lécher de ses flammes ».
Le monde est vacillant comme une maison en flammes, selon LIN-CHI, ( 866) auteur chinois, est une des citations qui introduisent le roman.

Les correspondances symboliques
Si David peut évoquer l’immense peintre néo-classique, David et Sara sont assurément des prénoms bibliques.
On peut aussi souligner que Sarah signifie princesse, et que Dieu lui promit la naissance prophétique d’un petit-fils Jacob.
Elle avait tout ce qu’une femme devait envier au niveau de la beauté, précisent les commentateurs bibliques.
Preet le chauffeur de taxi sikh, qui conduisait la voiture dans laquelle se trouvait Jacobo, percutée par un junkie ivre représente la tolérance, la diversité.
La représentation de VENUS en peinture est une constante.
Venus naît de la mer fécondée par le sexe d’Ouranos que Cronos trancha. Tout
autour, une blanche écume sortait du membre divin. De cette écume, une fille se forma.
Le père de Jacobo recherchera pendant des années l’écume « belle, incompréhensible, chaotique, séparée et inséparable de l’eau, », mais qui doit faire ressortir également « la profondeur abyssale, la mort ».

Venus est mariée à Hephaistos représenté sous les traits d’un forgeron boiteux, à l’apparence monstrueuse ou difforme. Il est sous d’autres versions, décrit comme un dieu faible et mutilé, dont la survie dépend de ceux qui l’entourent, et qui n’est autre, à l’évidence dans le roman, que Jacobo.
A cet égard, le dévouement sans limites de son frère est proche du sacrifice.
L’union d’Aphrodite avec ARES donnera naissance à deux jumeaux : Deimos ; la Terreur, et Phobos ; la crainte. Mais aussi une fille Harmonie.

Quand Vénus rend visite à David, âgé en Colombie, elle vient toujours en compagnie de ses deux enfants jumeaux , noirs , et qui sont les enfants les plus doux qu’il ait connus.
Notre peintre, David , plongé dans ses souvenirs, évoque à un certain moment Francis BACON, célèbre pour ses portraits de papes qui crient et hurlent.
0r, dans un de ses cours, Gilles DELEUZE commentait ces tableaux, s’appuyant sur les commentaires faits par l’artiste lui-même.
« Peindre le cri plutôt que l’horreur, ça me paraît vraiment une phrase de peintre ».

D. CORADIN
* titre du livre posthume de Vincent HUMBERT, écrit par Frédéric Veille
1) Le mariage du ciel et de l’enfer William Blake 1827

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